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On peut avoir très faim même le ventre plein , car cette faim est aussi psychologique . J' ai eu faim au point de manger des épluchures de chou-rave gelées ramassées par terre , au point de manger des nouilles , trouvées sur le chemin , qui , peut-être , avaient été vomies , mais cela était sans importance alors , et la question , peut-être posée cependant dans le subconscient , fut sur le moment escamotée .

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Six mois en enfer

Néris-les-Bains est une station balnéaire accueillante à sept kilomètres de Montluçon dans le département de l' Allier . Un climat apaisant , de nombreux hôtels , d' antiques arènes et des thermes romains y rendent la vie agréable . C' est là que j' ai été arrêté le 27 mai 1944.

Le 10 juin 1940 , avec ses deux enfants , ma mère s' était réfugiée chez une sœur de mon père , Georgette , qui avait épousé René Tixier , transporteur à Saint-Éloy-les-Mines , dans le Puy-de-Dôme . À cette époque , mon oncle et ma tante tenaient , en plus de leur entreprise de cars , un garage à Néris . Au-dessus de celui -ci , un local meublé de façon rudimentaire , mais très habitable , permettait de nous héberger , ma mère , mon petit frère Michel , qui devait mourir tragiquement d' un accident de vélo le 4 août 1941 , et moi .

Mon père avait été démobilisé le 25 août 1939 , deux jours après la signature du pacte germano-soviétique

J' ai été dénoncé par Marcel Limoges , un Français qui travaillait pour la Gestapo

Le 22 mai 1944 , des résistants avaient attaqué le bureau de tabac tenu par un collaborateur notoire , Stocker , qui devait être exécuté à la Libération . Cette action permettait , par la même occasion , de récupérer du tabac et des cigarettes pour le maquis . Un gendarme ( M. Poulain , ainsi que je l' apprendrai plus tard ) avait pris les maquisards à partie et , à coups de fusil , avait mis hors d' usage leur traction avant

Cette rencontre a dû être rapportée à Marcel Limoges . Cinq jours plus tard , alors que bien imprudemment nous étions repassés au garage Tixier pour prendre quelques affaires , Limoges a fait irruption , revolver au poing , à la tête de la Gestapo

Ma mère était pétrifiée . Elle n' a même pas eu l' idée de fuir . Elle était abasourdie , paralysée par l' émotion , comme clouée au sol . Par chance , une passante ( nous étions bien connus

Après un bref interrogatoire , on me fit monter à l' arrière de la voiture sous la garde d' un agent de la Gestapo , assis à la place du passager .

Sans doute alertée par ma mère , ma cousine Nicole , petite fille de 11 ans , monte le boulevard des Arènes , passe lentement devant la voiture et me fixe d' un regard noir chargé d' une infinie détresse .

On interroge mon père dans le garage , dont les doubles portes coulissantes ont été fermées . Tout à coup , je l' entends éclater d' un rire incompréhensible . Il m' expliquera plus tard que le plumeau avec lequel on le battait pendant son interrogatoire s' était cassé sur son dos ; c' est ce qui avait provoqué cette hilarité insolite .

Et moi , dans la voiture , de l' autre côté de la rue , je sens mon couteau dans ma poche et je pense très fort à égorger sans bruit l' homme qui est assis devant moi , comme je l' ai vu faire tout récemment pour un chevreau . Je savais conduire . Je n' avais pas encore 17 ans , mais mon père avait commencé à m' apprendre à conduire dès l' âge de 10 ans . Après avoir tué mon gardien , j' aurais pu laisser la « trac tion avant » descendre la pente du boulevard des Arènes , sans mettre le moteur en marche . J' avais tout le plan dans la tête . Pourquoi ne l' ai -je pas fait ? Je le regrette encore … enfin , d' un certain point de vue . De nombreuses explications sont possibles ; peut-être n' ai -je pas eu le courage de le faire ? Peut-être ai -je pensé aux répercussions pour mon père resté entre leurs mains ? Le second motif serait bien plus gratifiant

Celui qui agit ne peut prévoir les ultimes conséquences de ses actes . Il avance dans les ténèbres de l' avenir . Ce n' est qu' après coup qu' on peut apprécier son action . Il faut donc le juger avec prudence . J' admire la tranquille assurance des historiens qui connaissent , eux , la suite des événements , et ont beau jeu de dire deux mille ans après les faits : « Hannibal commit alors l' erreur inexcusable de traverser les Alpes avec ses éléphants à tel endroit au lieu de tel autre . » Hannibal , lui , ne connaissait pas la suite de l' histoire . Moi , non plus , ce 27 mai 1944.

Pour moi , avant l' irruption de la Gestapo , c' était une journée ordinaire , mais qui précédait de quatre jours le début des épreuves du premier bac , date très importante pour un « bon élève » . J' aurais dû , sans ces événements , passer le concours général dans deux des trois disciplines classiques , français , latin et grec . Je n' ai pas pu concourir car l' intensification des exactions de la Milice

De Néris , nous avons été conduits à Montluçon et emprisonnés dans les locaux disciplinaires des « casernes » de Montluçon

Pleins d' un naïf espoir , mon père et moi pensions nous évader . En mauvais argot pour dérouter l' ennemi , je lui dis : « Pour les flûtes , on verra dans le dur » , ce qui , chacun l' aura compris , signifie « pour nous enfuir , nous aviserons dans le train » .

Un jour ou deux , j' ai partagé ma cellule avec un Bordelais . Il était passionné de gymnastique et m' a appris à faire les pieds au mur et à monter en équilibre sur les mains . Je me voyais donc un avenir

Le 31 mai , précisément à l' heure où commençaient les épreuves du bac , nous avons parcouru le boulevard de Courtais à Montluçon , dans un car qui nous emmenait à Moulins . Comment décrire les sentiments qui m' agitaient alors en pensant à mes camarades demeurés libres , les uns réjouis , les autres déconcertés en découvrant les sujets .

Nous avons été internés tous les deux à la prison de la Malcoiffée , sans doute dans le donjon , vestige d' un château bâti au xiv e siècle et en partie détruit par un incendie en 1755

Après ces deux jours passés à Moulins , nous avons été transférés à Paris par le train , dans des wagons de voyageurs . Pendant le voyage , les détenus considérés comme juifs avaient les mains libres , alors que nos gardiens avaient passé les menottes aux autres , arrêtés comme résistants . Quel mépris et quelle humiliation !

Nous sommes arrivés à Drancy le 2 juin 1944 , après avoir longtemps piétiné dans une gare parisienne , vraisemblablement la gare d' Austerlitz . Les passants , indifférents , contournaient notre groupe , courant à leur travail , à leurs affaires de cœur ou d' argent .

La vie à Drancy

Pour ma faim d' adolescent , la nourriture est très insuffisante . Mais des personnes plus âgées me font volontiers profiter de leurs rations , trop abondantes pour leur appétit . À chaque repas , j' entreprends une sorte de tournée du rabiot sous les arcades . Le travail est très léger . Je faisais partie de la Corvée Béart qui disposait d' un local au fond de la cour à gauche . Notre tâche consistait surtout à balayer . Rien de bien pénible ! Mais , comme partout , il faut apprendre le tour de main , bien simple en l' occurrence . Pendant les pauses , les « vieux » chantaient d' horribles chansons de carabins . Horribles , mais bien instructives pour l' adolescent que j' étais . C' est à la Corvée Béart que j' ai connu mon camarade Jean G. , qui sept mois plus tard devait me sauver la vie .

Il est arrivé que le chef du camp , Aloïs Brunner

Rappelons que le président Mitterrand a tout fait pour retarder l' ouverture du procès de son ami René Bousquet , chef de la police de Vichy et supérieur hiérarchique de Maurice Papon , et que la France n' a jamais demandé à l' Espagne , où il s' était réfugié , l' extradition de Louis Darquier de Pellepoix , commissaire général aux questions juives

Les Alliés ont débarqué en Normandie le 6 juin 1944 et j' ai pensé que si nos épreuves devaient s' arrêter là , cette aventure , jusqu' alors supportable , était une expérience intéressante . Naïvement , je voyais la Libération toute proche alors qu' elle était encore fort lointaine et que bien des péripéties , des souffrances et des morts nous en séparaient . Nous avons pu écrire à la famille quelques lettres , dont j' avais totalement oublié l' existence mais ma mère les avait précieusement conservées et je les ai retrouvées en 1995 , peu après son décès .

Ces lettres se veulent avant tout rassurantes et embellissent la réalité de nos conditions de détention :

Le 11/6/44 et le 19/6/44

Chers tous ,

C' est avec la joie que vous pensez que nous avons reçu chacun notre colis le 10.

Je viens tout d'abord vous rassurer sur notre sort . Nous sommes restés 4 jours à 7 km de chez nous , aux Casernes où nous étions très bien nourris . Vous avez sans doute reçu une lettre de M.

Nous sommes arrivés ici le 2 juin vers 13h , après un voyage normal en train de voyageurs . Nous sommes très bien nourris . Le matin , ½ litre de café sucré , à midi une bonne soupe ainsi que le soir et 300 gr de pain environ . Tous les 2 jours une cuillérée à soupe de confiture et tous les jours ¼ de vin . Évidemment tout ce que je viens de dire est pour 1 personne . Papa touche son tabac normalement et moi mon chocolat de J3 . Comme je fais quelques bricoles pas cassantes du tout , je touche double ration plus un casse-croûte à 4 heures . Aujourd'hui dimanche ( 11 ) , nous avons eu à midi une soupe aux petits pois , 1/5 de pain d' épices , des fraises au vin et au sucre , une tranche de pâté et ½ litre de vin . J' ai oublié de vous dire que nous touchons 15 morceaux de sucre par semaine .

Nous avons de la salade presque tous les jours avec de quoi l' assaisonner .

En somme , nous sommes très bien et si on finit la guerre ici ce sera une merveille . Mais parlons un peu de toi , chère Maman . Comment trouves -tu ce départ un peu … brusque ? Comment t' es -tu arrangée depuis ? Que s' est -il passé où nous habitions ? Papa pense , d'après les colis , que tu n' as pas pu y rentrer . En tout cas ce que tu as fait est très bien , c' était la seule chose à faire . Évite le plus possible de sortir et pour une fois écoute Papa . Si tu as pu prendre les valises , il faudrait que tu nous en envoies 1 chacun avec , si possible , une couverture , un gant de toilette , des vivres ( pour cela , tu peux t' adresser à Geo

Papa va à la visite tous les 2 jours pour son doigt

Que font Henri et Simone

Le dimanche 11 nous avons assisté à une soirée artistique qui n' était pas mal réussie pour des amateurs .

Il a fallu que nous venions ici pour manger des asperges et des artichauts .

Si possible il faudrait m' envoyer 1 cravate ou 2 , le vieux costume de Papa , du sel et du pain . Il vaut mieux faire porter le colis directement au camp sans dire qu' il y a des vivres dedans ( par Claude ou Jacques si possible ) , il arrivera beaucoup plus vite ainsi .

J' espère que Claude , Jacques

Il est temps que j' arrête cet informe bavardage

1 ) soit la veste marron et le pantalon bleu

que j' ai écrit en 4 ou 5 fois ( du 11 au 19 ) , tantôt en mon nom , tantôt sous la dictée de Papa .

Nous t' embrassons bien fort ainsi que toute la famille .

Pierre

Vivement la fin ma petite maman et en attendant plein de baisers de ton petit

Marcel

Sur le colis , mettez comme adresse de l' expéditeur celle qui est sur l' enveloppe .

Le 30 juin , nous avons été déportés

Pour préparer le convoi , les détenus sont regroupés . Avec mon père , nous couchions depuis notre arrivée dans une chambrée appelée 18-4 , c'est-à-dire escalier n° 18 , 4 e étage . Pour la constitution des wagons de déportation , nous sommes transférés et nous retrouvons au 1-4 , c'est-à-dire escalier n° 1 , 4 e étage . C' est un wagon d' hommes seuls . De Drancy à Bobigny

Serait -il légitime de leur reprocher de n' avoir pas pris , pour nous aider , des risques que nous-mêmes n' avons pas assumés ? Peut -on exiger d' autrui plus que de soi-même ? La question dépasse largement ces modestes travailleurs . Sur la plate-forme , deux gendarmes bavardent … et nous sommes soixante !

Contrairement à ce que j' avais entendu dire , nos wagons ne sont pas plombés . Le plombage est destiné à frapper l' imagination . C' est une formulation obligatoire dans tout écrit ou discours « correct » sur la déportation . Qu' on veuille bien y réfléchir . Quelle différence y a -t-il entre un wagon plombé et un wagon non plombé , mais fermé et gardé par des SS

Plombé ou non , quand le wagon est fermé , c' est le même entassement . Sur les wagons , l' inscription traditionnelle : « Hommes : 40 , chevaux en long : 8 » . Nous sommes soixante

Le convoi porte le numéro 76 , ainsi que je l' apprendrai plus tard .

Cinq jours de voyage du 30 juin au 4 juillet en plein été . Un bel été ensoleillé et chaud pour en jouir en liberté . Un vrai temps de vacances . Pour nous , l' atmosphère est étouffante , l' eau s' épuise . Des cris fusent d' un peu partout : « Wasser ! Wasser ! » On réclame de l' eau . Nous en aurons un peu avant de franchir la frontière française . Nous sommes trop nombreux pour rester tous allongés en même temps sur la paille qui jonche le sol du wagon . C' est à tour de rôle : ceux qui ne sont pas étendus restent debout ou assis recroquevillés . Jamais , je n' ai vu transpirer autant . Un gobelet tenu sous le menton se remplit en quelques minutes .

De nombreux outils et instruments , sans doute cachés sous la paille par des cheminots résistants , permettraient une tentative d' évasion . En réalité , ils ne provoquent que la tentation de s' enfuir et un débat pénible . Une grave question se pose , en effet . Devons -nous prendre le risque de nous faire tuer en tentant de fuir ? Les avis sont très partagés . Après discussions , longues hésitations dont j' ai oublié le détail , nous ne ferons rien car même si nous l' avons entendu dire , même si notre intelligence le sait , nos nerfs , nos muscles , nos tripes ne peuvent pas croire

Ces tentatives d' évasion ont permis aux Allemands d' inventer une brimade à la fois dérisoire et diabolique : la fouille . On peut ici mesurer l' extraordinaire futilité de l' espèce humaine même dans les situations les plus tragiques … Les Allemands recherchent des outils et tout ce qui peut servir à s' enfuir … Tout le monde est fouillé . Nous devons nous déshabiller . On nous fait permuter : ceux qui sont à l' avant du wagon doivent aller en queue et réciproquement . Mais les vêtements restent sur place . De cette façon , nous passons une bonne partie du voyage à rechercher nos affaires . Ce qui , quand on connaît la suite des événements , est le comble de l' absurde : à l' arrivée , tous nos effets seront confisqués et nous n' entrerons au camp qu' avec une ceinture et nos chaussures si elles sont en cuir . Mais nous sommes dans l' impossibilité d' admettre la réalité de l' extermination et , à ce moment-là , retrouver ses vêtements semble primordial .

Les conditions d' hygiène pendant le voyage sont catastrophiques . Au milieu du wagon trônent des tinettes trop rarement vidées pour soixante personnes et sous un soleil ardent . Ma timidité naturelle faisait que je ne pouvais libérer ma vessie que la nuit , dans l' obscurité . Détail trivial , certes , mais les actes élémentaires de la vie revêtent , dans les circonstances extrêmes , une extrême importance . La promiscuité , l' entassement , la chaleur , la soif ne m' empêchent pas de remarquer , par la lucarne du wagon quadrillée de fil de fer barbelé , d' agréables paysages de forêts , de lacs et de rivières . Si , par chance , j' aperçois un panneau indicateur , je m' efforce de retenir le nom de la localité pour de futures vacances . C' est ainsi que je crois me souvenir d' une région verdoyante et boisée autour de Heidewaldau

Arrivée au camp le 4 juillet , dans un grand concert de cris ( Raus , Schnell , etc . ) , de coups de pied et de coups de crosse . Comme à l' accoutumée , nos gardiens sont pressés . Il faut vite , vite descendre sur le quai et abandonner nos paquets et valises dans le train . Il y a de cela plus de cinquante ans , mais je crois me souvenir que nous sommes descendus par la gauche ( mais je ne peux dire où était la tête du train ) .

Après le tri , nous avons été dirigés encore vers la gauche , vers le camp de travail . En descendant du wagon , j' entends parler français et je demande : « Comment c' est , ici ? – Mon vieux , t' aurais mieux fait de rester chez toi . » Sous l' accent de Belleville perçait une rude franchise . L' avenir allait montrer à quel point ce garçon s' était voulu rassurant .

Dans son pyjama , il paraît bien nourri , presque élégant . J' apprendrai par la suite que c' est un privilégié : il travaille au Kanada

Nous étions donc à Birkenau … Nom vaguement connu et redouté , dont certains d' entre nous avaient entendu parler mais sans jamais croire tout à fait aux horreurs dont , disait -on , ce lieu était le théâtre , tant cela paraissait inconcevable .

Nous défilons , alignés sur un rang devant un « médecin » SS . Tous les arrivants qui paraissent difformes , infirmes ou âgés de moins de 15 ans et de plus de 50 ans sont séparés des autres déportés . Je devais apprendre plus tard qu' ils avaient immédiatement été dirigés vers les chambres à gaz et le four crématoire , avec les femmes enceintes et les mères d' enfants en bas âge . Les déportés qui les « accueillaient » sur la rampe arrachaient les enfants des bras de leur mère , sauvant ainsi la vie de ces femmes , au moins provisoirement .

Les hommes jeunes et valides vont au camp de travail . Ils ne mourront pas tout de suite , mais , pour la plupart , ce n' est qu' un sursis . J' ai la chance d' entrer avec mon père au camp de travail . Nous suivons une allée bordée de baraques derrière un alignement de poteaux en béton recourbés vers l' intérieur et reliés entre eux par des fils de fer barbelés . Des détenus nous incitent à leur jeter nos objets précieux par-dessus la clôture . Peu d' entre nous le font , de crainte d' une supercherie . Nous ne savons pas encore que nous serons complètement dépouillés par les SS un peu plus tard et qu' au camp nous entrerons nus .

Après la sélection , ce sont des détenus portant l' uniforme rayé bleu et blanc , bien connu aujourd'hui , qui nous prennent en charge . Nous ne re verrons des gardes armés que pendant la marche de Birkenau à Monowitz , puis en sentinelle dans les miradors autour du camp et sur les chantiers extérieurs .

Nous restons longtemps debout en plein soleil , puis des déportés en tenues rayées impeccables , élégamment coupées , nous font entrer dans une grande salle . Il faut se déshabiller complètement . Certains , qui avaient une montre , la cassent en la cognant sur leur genou ou sur le sol afin qu' elle ne profite pas aux Allemands . On nous prend toutes nos affaires , sauf les chaussures de cuir et la ceinture . À cette époque , j' étais passionné de natation et ne perdais jamais une occasion de me baigner . De toutes mes affaires , c' est mon slip de bain que j' ai abandonné avec le plus de regret . Et aussi mon premier pantalon long , donné par la Croix-Rouge à Drancy . En fait , nous avons transporté au profit des nazis tout ce que cette organisation nous a procuré .

D' autres détenus nous tondent avant de nous badigeonner de scabiol

Le soir tombe . Nous partons à pied pour ailleurs . Dans la vie concentrationnaire , on ne connaît jamais sa destination . On part en transport , c' est tout . Faut -il chercher à y échapper ? On ne le sait qu' à l' arrivée . Toujours trop tard évidemment ! Cette marche paraît interminable . Nous sommes épuisés après cinq jours entassés dans le wagon et une journée debout . On ne peut que marcher les yeux fixés sur les pieds de celui qui précède et ne penser qu' à marcher , marcher , marcher encore

Depuis l' arrivée du train à Birkenau , ce matin , il y a maintenant dix à quinze heures , nous n' avons rien bu , rien mangé . Dans les wagons , nous avions des vivres grâce aux colis de la Croix-Rouge , distribués avant le départ . Nos provisions étaient même trop abondantes pour notre appétit , dans l' espace confiné du wagon , mais il a bien fallu les y laisser . La faim et la soif troublent l' imagination . Nous traversons le bourg d' Auschwitz , où les habitants nous regardent passer avec indifférence , voire hostilité . C' est en pleine nuit que nous arrivons enfin à Monowitz , à une dizaine de kilomètres de Birkenau .

Là , nouvelle attente dans une grande cour . Des bruits métalliques . Mon imagination affamée me fait reconnaître le choc de couverts sur des gamelles résonnant d' une baraque proche et je dis à mon père : « Ils vont sûrement nous donner à manger maintenant . » Erreur ! Ce sont des porte-manteaux métalliques pour suspendre nos affaires car une nouvelle douche nous attend pendant que les guenilles reçues à Birkenau seront désinfectées . Nous les abandonnons à regret . Ce ne sont pas vraiment nos affaires , mais elles sont devenues nôtres pour les avoir déjà portées . Nous y tenons comme des enfants effrayés

étreignent leur ours , à cause du besoin , dans notre détresse , de pouvoir nous raccrocher à quelque chose , dans cet univers étrange et menaçant , dont nous ignorons les règles .

Nous entrons dans un long bâtiment . Au plafond sont fixées des canalisations et des sortes de cônes qui ressemblent à des pommes de douches . Longues secondes d' attente … Toutes les pensées se mêlent dans la lutte entre espoir et terreur , résignation et refus de croire . De croire la fin toute proche

Quel soulagement quand c' est de l' eau qui commence enfin à couler , lavant l' angoisse confuse , intense mais dissimulée , surtout à soi-même , qui nous habitait avant les premières gouttes ! Je ne pense pas qu' il s' agisse de souvenirs reconstruits comme souvent certaines réminiscences de l' enfance tellement racontées par les parents qu' on se les est appropriées . C' est de l' eau qui coule et nous ressortons de l' autre côté , prenant au hasard dans l' autoclave les premiers vêtements qui se présentent . Nous n' avons toujours pas mangé . Nous sommes conduits sous une immense tente . Nous nous introduisons tant bien que mal à huit dans des châlits trop étroits dont on avait sorti les précédents occupants pour nous accueillir .

C' est le lendemain que commence le dressage , le conditionnement . Le chef du Zelt 1 , de la tente n° 1 , nous explique que nous arrivons maintenant dans un sanatorium , c' est le terme employé , nous y arrivons car , dans le passé , les conditions étaient beaucoup plus dures , dit -il … Il doit , néanmoins , faire un exemple dans l' intérêt de l' hygiène et de la discipline . Il accuse deux jumeaux , les frères Arditti , d' avoir uriné dans la tente . Ils sont battus en public avec un Gummi ( morceau de tuyau en caoutchouc d' une soixantaine de centimètres , comparable à la longue matraque en caoutchouc des actuelles forces de l' ordre ) . Ils sont frappés copieusement mais pas à mort , pas blessés , bien battus simplement . Avec tact et mesure , pourrait dire Hippocrate . D' autres , à qui l' on reproche je ne sais quelle faute , doivent se déshabiller . Ce sont des hommes déjà âgés , 45 , 50 ans , des vieux par rapport à mes 17 ans . Je suis frappé d' en voir certains dont la peau du ventre pend et descend presque à mi-cuisse . Spectacle étrange pour un adolescent qui découvre ainsi les misères du monde .

Pendant la quarantaine , on s' efforce de nous inculquer , au milieu des vociférations et des coups , les connaissances nécessaires au Häftling

Après cette « formation » , nous quittons la tente n° 1 , destinée comme la seconde tente , sa voisine , à disparaître avant l' hiver . Il faut maintenant déclarer une profession . Nous savons qu' à défaut d' être médecin ou musicien , mieux vaut se présenter avec une profession manuelle , tailleur ou mécanicien , que comme étudiant ou représentant de commerce . Mon père avait participé à la partie préparatoire de la Croisière noire

terrassement . Ce fut aussi le cas de bien des médecins ou musiciens qui , faute de places disponibles , n' ont pu se faire affecter qui à l' orchestre , qui au KB

Ensuite vient la cérémonie du tatouage

J' apprends très vite cet allemand-là .

C' est une question de survie .

Je n' ai jamais eu la tentation de faire effacer ce tatouage , trace de mon passage au camp . Le tatouage , c' est une décoration reçue sans la solliciter . En été , il provoque des regards ou des conversations propices à la transmission de cette expérience . Il m' a même permis de faire connaissance d' un camarade de mon convoi , dix-huit ans après , à Moscou où j' étais en poste à l' ambassade de France . Physiquement , le tatouage , si en vogue aujourd'hui , est très supportable , bien loin des souffrances imaginaires décrites complaisamment à propos du procès Papon par mon camarade de déportation , militant de la Mémoire , le rabbin Stourdzé . La mode actuelle du tatouage et du piercing ( anneaux dans le nez , l' oreille , les paupières , l' aréole , le nombril , etc . ) rend dérisoire le discours sur la douleur que provoqueraient ces quelques piqûres .

Le tatouage se pratique à l' aide d' un stylet qui ressemble à la plume de verre torsadée que j' employais à l' école , mais la pointe est plus longue et plus effilée . Sur le moment , il provoque une légère enflure locale . Certains tatoueurs sont des artistes , d' autres « défigurent » tout l' avant-bras . En file indienne , nous passons par ordre alphabétique devant le tatoueur , assisté d' un secrétaire qui enregistre notre transformation en simples numéros

Nous sommes affectés au Kommando 75 et logerons quelques jours au Block 32 , puis au Block 10 , qui abrite ce Kommando . C' est le début du travail et d' épreuves beaucoup plus graves . De la façon dont nous y ferons face dépendra notre survie … ( la préoccupation de survie est beaucoup plus présente dans ce récit qu' elle ne l' était dans ma conscience à l' époque des faits . )

Le Kommando 75 est un Kommando de terrassement , à l' extérieur de l' usine de Buna . Il fait très chaud et nous travaillons dur sous le soleil de l' été continental polonais . Nous creusons une tranchée dont la terre doit être évacuée dans des wagonnets , qui paraissent de plus en plus hauts au fur et à mesure que nous creusons et que l' ouvrage progresse . Il faut travailler très vite , sous peine d' être frappé . Je commence à avoir des ampoules aux mains . Un lycéen est plus habitué à tenir un stylo qu' à manier le manche d' une pelle . Malgré les ampoules , il faut continuer , ce n' est pas suffisant pour cesser de travailler . Les ampoules crèvent , mais il faut travailler quand même . Des cals se formeront plus tard sur les plaies séchées .

Quand le Kapo

La pause pour le déjeuner est très courte , trop courte . La soupe

Le travail de terrassement , loin à l' extérieur de la Buna , et la cruauté du Kapo et de ses aides font du Kommando 75 un Kommando tueur . Les Kommando s où l' on tire d' énormes câbles , Kommandos que , par chance , je n' ai pas connus , causent les mêmes dégâts , surtout pour celui qui a le malheur d' être grand entre deux camarades plus petits : il supporte l' essentiel du fardeau . En revanche , je n' ai pu oublier le déchargement des wagons de briques en hiver , sans lunettes , sans gants , les mains collées par le froid à ces blocs d' argile , lourds , rugueux , aux arêtes tranchantes . Ni les retours , le soir , exténué , avec parfois , en plus de la fatigue du jour , le poids des briques à rapporter au camp .

Le travail n' est qu' une partie de « la vie au camp » : lever tôt , appel parfois interminable sous le soleil ou dans le froid , puis formation des Kommando s pour partir à l' usine ou sur des chantiers extérieurs . Au retour , appel du soir . Les appels peuvent durer de longues heures quand les SS ne retrouvent pas leur compte de bagnards . Souvent , c' est un Häftling qui s' est attardé ou caché . L' appel dure jusqu' à ce qu' on l' ait retrouvé et battu copieusement , peut-être à notre honteuse satisfaction , car c' est lui , le responsable immédiat de notre pénible attente . Au début , je souffrais avec ce malheureux . Les pluies de l' automne et le froid de l' hiver affaibliront ma compassion

Plusieurs fois par semaine , nous allons à la douche . Douche souvent sans savon , toujours sans serviette . C' est l' occasion de se faire voler ses effets ou de les voir échangés contre d' autres encore plus détériorés . En hiver , la douche tue . L' hygiène peut être meurtrière . Même si cette conséquence n' a pas été voulue et calculée , elle est inéluctable car nous sortons mouillés de la douche chaude et devons courir dans la neige jusqu' au Block pour nous rhabiller . Les Blocks , eux , sont chauffés normalement avec la vapeur venant de l' usine .

« La vie au camp » est aussi ponctuée par les contrôles de pieds et de poux , et les sélections . Les contrôles de poux ont lieu certains soirs après le travail . Pantalon bas , nous nous présentons devant une « commission » composée de médecins détenus et de Prominenten

Beaucoup plus angoissantes étaient les sélections , dites « contrôles de musulmans » , terme dont j' ignore l' origine et qui n' a aucune signification religieuse

Seul , à mon avis , l' art peut transmettre efficacement le souvenir du génocide . La transposition artistique parle plus qu' un plat récit comme celui -ci

Quelques jours après mes débuts au Kommando 75 , une gingivite

Quand on ne peut plus marcher , c' est le crématoire . Marche ou brûle . Mes chevilles et mes talons portent encore , plus de cinquante ans après , les cicatrices de ces croûtes arrachées . J' ai reçu un coup de pelle au genou gauche . La cicatrice est toujours visible car les blessures guérissaient très mal . Elles suppuraient pendant des semaines et des semaines . Des suppurations au coude , qui ne guérissaient pas davantage , ont laissé des traces encore bien visibles aujourd'hui .

J' ai eu la chance de bénéficier de circonstances qui ont contribué à ma survie . Très vite , dès la mi-juillet , je suis allé au KB avec l' intention de tirer au flanc . À ma grande surprise , le thermomètre sous l' aisselle indique plus de 39 °C de fièvre . Et je n' ai pas encore appris à tricher ! On diagnostique une diphtérie . Je suis admis le soir même parce qu' une maladie infectieuse pouvait déchaîner une épidémie , ce que nos geôliers craignent … comme la peste ! J' entre donc immédiatement au KB au lieu de devoir , suivant la règle , revenir le lendemain matin pour confirmation . J' y resterai assez longtemps , quinze jours , trois semaines au moins , avec le docteur Samuelitis , médecin grec déporté .

Mon père venait me voir tous les soirs après le travail . Il avait dépéri d' une façon incroyable en quelques semaines . Ses joues s' étaient creusées . Il avait vieilli et paraissait épuisé . Je vois encore son visage émacié , la peau tendue sur le vide des os , préfigurant le squelette . Il n' avait que 47 ans . Il me semblait vieux alors

Je cherchais à le convaincre de moins travailler . Mais dans sa génération , on avait le goût du travail , et du travail bien fait . Ce qui est bel et bon , et se perd malheureusement . Encore faut -il que cet effort ait un sens . Mon père avait la réputation d' être ein guter Arbeiter , « un bon travailleur » . Il en était fier alors qu' il maigrissait à vue d' œil . Il est resté trop longtemps au Kommando 75 avant d' être affecté à un Kommando beaucoup plus léger où il a pu avoir un peu plus de nourriture

Le KB n' était pas le paradis , mais c' était un paradis relatif , avec des hommes , des médecins d' une grande qualité humaine , Samuelitis , Waitz , Quenca .

Ma diphtérie a guéri spontanément faute de médicaments . J' ai été nommé Stubendienst

Je suis donc sorti de ce petit paradis et , classé comme jeune , j' ai été affecté au Kommando 90 , énorme Kommando , composé en principe de Schlosser ( « serruriers » ) . Après la brutalité que j' avais connue au Kommando 75 et dans les circonstances du camp , l' accueil me parut bon enfant . Bien entendu , ce n' était pas un « sanatorium » . Je suis toujours dans la relativité d' un camp de travail , puis d' extermination , dont la cheminée du crématoire est la seule sortie normale . Le premier jour , à l' arrivée au travail , le secrétaire , un Hollandais je crois , demande aux nouveaux de sortir du rang . « Zugänge raus !

Il me dit aimablement : « Non , non , ce n' est pas nécessaire . Comment t' appelles -tu ? »

L' accueil était humain .

Dans l' atelier où je suis affecté désormais , je vais connaître une vie relativement heureuse . Je travaille très peu , le moins possible . On m' a appris à « travailler avec les yeux » , c'est-à-dire à ne pas travailler quand il n' y a pas de chef dangereux . Les seconds du Kapo dans ce Kommando ne l' étaient pas , le Kapo lui-même non plus . Les SS , oui ; certains contremaîtres civils – les Meister – , aussi . Ce Kommando permettait de survivre . Travailler à l' abri , découper des tubes avec une scie à métaux , rester le plus souvent possible appuyé sur ma scie , sur mon étau , quand il n' y avait pas de danger . J' avais très vite compris que chaque parcelle d' énergie économisée représentait quelques secondes de vie gagnées . Ces quelques secondes qui , additionnées , permettraient de tenir jusqu' à la Libération . Je suis donc très méthodique et consciencieux pour ma propre conservation … Fort des rudiments de physique appris au lycée , je m' applique à contourner les obstacles au lieu de les escalader . J' évite tout effort inutile . C' est peut-être ainsi que j' ai appris la paresse

Mon affectation au Kommando 90 entraîne mon transfert au Block 46. Chaque soir , quand il n' y avait pas fermeture des Blocks , j' allais voir mon père au Block 10 , puis au Schonungsblock ( Block de repos ) jusqu' à son départ en transport . Le Block 46 fait face du Block 44 , que je connaîtrai plus tard et qui est peuplé d' un grand nombre de Hongrois . Largement majoritaires , ils oppriment les Français et sans doute aussi les autres minorités . Phénomène fréquent où que ce soit . « Mon » Blockältester

Je dois me baisser sur un tabouret , en gardant pourtant mon pantalon , mais les fesses bien hautes , bien offertes aux coups . Le Blockältester m' assène dix coups de martinet . C' est un Block de jeunes , on frappe avec un martinet , pas avec un Gummi . Et moi , inconscient , provocateur , quand il a fini ses dix coups , je reste baissé , l' air d' attendre la suite et de le défier avec insolence . Il était sans doute de bonne humeur ce soir-là et m' a renvoyé . Je l' avais échappé belle !

J' ai commis une autre imprudence un peu plus tard . Je travaillais sous la pluie , dans la boue de l' automne sur un immense chantier du Kommando 32 , je crois , car sauf pour les Kommandos 75 et 90 , je ne peux garantir l' exactitude du numéro , la déchéance physique et intellectuelle faisant progressivement son œuvre . Complètement épuisé , je simule un évanouissement et m' effondre . Dans l' état de faiblesse qui est le mien , ce n' est peut-être pas totalement de la simulation . Malheur ! Peu de temps après survient le Kapo , un Kapo particulièrement féroce .

Je crains d' être battu à mort , mais que faire ? Le moindre mal est de rester gisant à terre , dans la boue . Le Kapo s' approche , me saisit au collet , me relève sans peine d' une seule main . Je reste tout flasque , muscles détendus , les yeux vitreux . « Kaput » , dit -il , en laissant retomber ce corps apparemment sans force aucune .

Deux de ses favoris me portent à la baraque du Kommando . Il y fait bien chaud .

On m' allonge sur un banc , près d' un poêle qui ronronne . De temps en temps , on soulève ma paupière pour voir si je vis encore . Vers le soir , j' estime plus prudent de reprendre peu à peu connaissance pour rentrer au camp sur mes jambes . Quelle merveilleuse journée !

La faim . La faim nous torture . Nous la ressentons en permanence , dans la tête comme à l' estomac . Nous rêvons de nourriture en échangeant de savoureuses recettes à réaliser après . La ration était calculée pour que le Häftling de base tienne environ trois , quatre mois avant d' être totalement épuisé et éliminé . Pain noir , margarine et confiture ersatz . Très tôt , on m' avait appris à manger ma ration de pain dès le matin , pour être sûr qu' on ne me la volerait pas . Conseil tout à fait judicieux .

La faim . Ceux qui n' ont pas subi cet enfer ignorent le sens de ce mot . La faim dégrade . Elle devient une obsession . Elle détruit le léger vernis de civilisation acquis au cours des siècles et ramène l' homme à la bête de l' état de nature . On peut avoir très faim même le ventre plein , car cette faim est aussi psychologique . J' ai eu faim au point de manger des épluchures de chou-rave gelées ramassées par terre , au point de manger des nouilles , trouvées sur le chemin , qui , peut-être , avaient été vomies , mais cela était sans importance alors , et la question , peut-être posée cependant dans le subconscient , fut sur le moment escamotée . L' essentiel était de grappiller quelques calories , ou d' en avoir l' impression .

Mais comment faire en sorte que ces mots « avoir faim » aient le même sens pour l' auteur que pour le lecteur ? Pour le rescapé et pour celui qui le lit ou l' écoute ?

L' anecdote suivante permettra de mieux donner l' échelle : des prisonniers de guerre anglais travaillaient à l' usine près de nous . Protégés par les conventions internationales

Au camp , j' ai eu d' autres étonnements . Le champion de natation Nakache

Peu après notre arrivée , passant près d' une baraque isolée dans un enclos spécial , j' avais eu la surprise d' apercevoir devant une fenêtre un visage féminin encadré d' une longue chevelure . Des prostituées , dont j' ignore les origines et le statut , sont à la disposition de certains détenus , « aryens » , vraisemblablement . À ma connaissance , la littérature est restée très discrète sur ce sujet . Cet enclos disparut un peu plus tard sans que cela me préoccupe un tant soit peu . Après quelques jours au camp , les érections triomphantes et abouties de l' adolescence ne sont même plus un souvenir .

Pour aller au travail , nous défilions jusqu' au portail au pas et en musique .

Être musicien était aussi une chance supplémentaire de survie . Les musiciens étaient mieux nourris , mieux traités . Ils dormaient dans un Block particulier . Les mains de musicien sont chose précieuse . Elles ne devaient pas être abîmées par des travaux trop durs . Ce que jouait l' orchestre , mon père l' appelait la danse des ours . Plus tard , j' ai cru reconnaître Beer barrel polka , chanson en vogue après la Libération . Les défilés étaient très organisés , très militaires . Mon père peinait beaucoup plus que moi . Comme ses quatre frères , il avait fait la guerre de 1914-1918 et avait été remobilisé en 1938 et 1939. Il avait de la peine à défiler à l' allemande . En effet , les Allemands gardent le petit doigt sur la couture du pantalon en passant devant les gradés , alors que le soldat français balance énergiquement les bras . Il lui arrivait parfois , à cause de ce réflexe ancien , de défiler à la française , et non selon les normes allemandes . Avec les conséquences habituelles : coups et vociférations

Nous avons subi plusieurs bombardements . Je me souviens d' assez nombreuses alertes aériennes . Elles terrorisaient les Allemands . Ils fuyaient de tous côtés en criant « Fliegeralarm

Le déblaiement des décombres provoqua chez les Allemands désordre , énervement et fureur . Le SD , police de sécurité

Il y eut néanmoins quelques tentatives de fuite . La plupart du temps , les évadés ont été repris et pendus . Les exécutions avaient lieu devant l' ensemble des détenus après lecture d' une brève sentence en allemand . J' ai assisté à quinze ou seize pendaisons en six mois , de juillet 1944 à janvier 1945. Les premières exécutions m' ont beaucoup impressionné , sentiment que le temps atténue . Malheureusement , on s' habitue à l' horreur et , avec les ravages de la déchéance physique et intellectuelle ainsi que les rigueurs de l' hiver , nous souhaitions surtout que tout soit terminé le plus vite possible pour ne pas rester debout sur la place d' appel , où se dressaient les potences . On a pendu un jeune Français de mon âge . Je ne le connaissais pas . Ce n' est pas une évasion qui lui était reprochée . Il était accusé de sabotage pour avoir volé un morceau de pain pendant une alerte .

La répression n' était pas toujours aussi définitive . Elle était cependant brutale . J' avais un camarade nommé Berger qui avait été arrêté en Belgique . Je le connaissais bien car nous avions travaillé côte à côte au Kommando 90. Un jour , on m' appelle : c' était lui . Sa tête avait au moins triplé de volume . Je n' ai reconnu que sa voix . Accusé d' avoir participé à un trafic d' or , il avait été cruellement puni . Il avait été battu , giflé par le chef du camp , le Lagerälteste . C' est vingt-cinq coups de cravache qui lui avaient été infligés et non dix coups de martinet . Enfin , il avait survécu , du moins à ce moment-là , mais son visage ressemblait à la pleine lune .

J' ai moi-même échappé de justesse à ce genre de châtiment . J' avais volé une betterave à sucre sur une charrette ( pour l' énergie fournie par le sucre ! ) . Un SS m' avait vu et rattrapé à la course . J' étais heureusement à mon Arbeitstelle , mon lieu de travail , et il s' est contenté d' un simple rapport en vue d' une sanction ultérieure … Grâce à la libération du camp , le rapport n' a pas eu de suite .

J' ai décrit le travail de terrassement au Kommando 75 , puis le travail léger , sous abri , au Kommando 90. Les meilleures choses ont , hélas , une fin !

Un soir , le Kapo du Kommando 90 arrive au Block 46 où étaient logés la plupart de ses Häftlinge . L' appel retentit : « Kommando 90 , rassemblement ! » . C' est sûrement pour un rabiot de soupe , pensons -nous . Les jeunes bénéficiaient , en effet , d' un traitement de faveur , par rapport aux autres détenus . Tout le monde se précipite . Ce soir-là , il aurait mieux valu se cacher et de ne pas répondre . Le Kommando avait beaucoup trop grossi , et ses effectifs devaient être réduits . Ma tête a dû déplaire . J' ai eu la malchance d' être éliminé . C' est alors que mes malheurs ont vraiment commencé .

Cette exclusion se situe en septembre . J' ai été alors affecté au Kommando 32. Ce Kommando travaille très loin à l' extérieur , avec des détenus « civils » autorisés à garder leurs cheveux . Ils sont internés au Schutzhaftlager , enclos à l' intérieur du camp , où ils purgent une peine disciplinaire de durée déterminée . Ils doivent survivre et jouissent par conséquent d' un régime de faveur . Le maniement de la pelle et de la pioche est exténuant . La présence à nos côtés d' hommes en pleine santé rend ce travail encore plus dur . Il pleut sans arrêt et ce qui est peut-être le plus pénible , c' est de rentrer le soir avec des vêtements mouillés qui collent sur le corps et entravent les mouvements . Même près du radiateur , ils ne sèchent pas et le lendemain matin , il faut remettre les mêmes vêtements encore mouillés . Cela a duré quelques semaines .

Je suis retourné au KB un soir après le travail . C' était le 21 septembre , j' ai de bonnes raisons de me souvenir de cette mésaventure et de sa date . J' avais de la fièvre ou peut-être avais -je réussi à faire discrètement monter le thermomètre . Une autre façon de tenter de se faire admettre au KB était de simuler la diarrhée avec la complicité d' un camarade réellement atteint , qui pouvait fournir trois ou quatre échantillons pour autrui . On pouvait ainsi se faire déclarer Artzvermelder

Plutôt que de retourner à mon Block d' origine où j' aurais dû travailler , faire le ménage ou participer à n' importe quelle autre corvée sans récompense , je me promène dans le camp à la recherche d' une aubaine : un peu de soupe ou de pain contre un travail . C' est une imprudence évidente . Je tombe sur le Blockältester du Block 22 qui m' emmène gentiment chez lui et me bat comme une brute , à tel point que mes sphincters me trahissent , illustrant la sagesse populaire et les données savantes de la physiologie . La coïncidence – Block 22 , 22 septembre – a gravé la date dans ma mémoire !

Ce sujet peu convivial , pour parler moderne , me rappelle une scène proche de mon arrivée au Block 46. Après quelques semaines au camp , nous urinions énormément la nuit . Cela , dans un seau en fer galvanisé , placé près de la porte . Une nuit donc , je me lève et vais à la porte pour utiliser cette commodité . À peine en ai -je terminé que le Nachtwache , le veilleur de nuit , se précipite vers moi et m' enjoint de mettre un vague manteau et des nu-pieds à semelles de bois , et d' aller vider le seau aux latrines à quelques dizaines de mètres du Block . Le seau plein est lourd et je trébuche dans l' obscurité avec ces semelles … À mon retour , une demi-douzaine d' individus se ruent sur le seau vide qui , au début , résonne allègrement sous les assauts de cette originale couronne humaine . Leçon de cet épisode : apprendre à se contrôler et ne jamais s' approcher d' un seau aux trois quarts plein . Ce qu' une oreille exercée peut détecter . Celui dont la vessie « craquera » devra exécuter la corvée , quel que soit le temps .

Dès l' automne , de nombreuses ulcérations apparaissent aux mollets . Je ne parle pas de mes soucis pour essayer de préserver mes jambes et mes pieds avec les bandages en papier et la pommade noire

En novembre , je suis admis au Schonungsblock , sorte de moyen terme entre le KB et le camp , dangereux à cause de la fréquence des sélections . J' y retrouve un camarade , Robert Kunge , acteur âgé de 25 ans , dont j' avais fait la connaissance au KB en juillet . Bon comédien , il avait simulé une appendicite et réussi à se faire opérer . L' anesthésie avait insensibilisé ses membres inférieurs . Un Stubendienst prévenant lui avait mis aux pieds une bouillotte trop chaude . Insensible , Robert ne s' était pas plaint à temps . Il avait été gravement brûlé . Cet accident lui avait permis de ne pas travailler tout en évitant d' être gazé jusqu' en janvier 1945. Il n' a pas dû survivre à l' évacuation , malgré l' entraînement quotidien à la marche qu' il s' imposait alors .

À la sortie du Schonungsblock , j' ai pu être embauché à l' école des maçons qui préparait les détenus à travailler dans des Kommandos spécialisés . Le temps d' apprentissage , trop bref , fut relativement tranquille . Puis ce fut le départ en Kommando . Un Kapo juif dirigeait ce Kommando , particularité extrêmement rare . Il était beaucoup plus humain que la plupart de ses collègues non juifs que j' avais connus . Il lui fallait cependant louvoyer entre compréhension et rigueur , voire brutalité , car il devait faire régner la discipline nécessaire pour conserver sa fonction à la fois dans son propre intérêt et le nôtre .

Certains « résistants » , nés pendant la dernière guerre et après , pourraient , dans leur intransigeante pureté de miraculés de la naissance tardive , l' accuser de « collaboration » . Que dire des détenus du Sonderkommando

Cette période passée à la maçonnerie fut à peu près supportable , jusqu' à l' arrivée des premiers flocons de neige , le 13 ou le 14 décembre . À ce moment-là , un Vorarbeiter

Les premiers flocons de neige tombent , annonçant l' hiver , saison toujours meurtrière . J' ai pensé : « Le grand jeu est commencé . C' est la dernière étape . Ou je suis libéré bientôt , ou je suis fichu . » Les guirlandes des sapins de Noël rutilent dans les baraques des SS parmi les cadeaux enrubannés . En passant , on entend Wagner ou Mozart . Quand nos bourreaux rentrent du « travail » , ce sont des pères de famille qui aiment tendrement leur femme et leurs enfants .

Trois semaines plus tard , début janvier , j' entre au KB . C' était mon troisième séjour ( en comptant le Schonungsblock ) . Là , je reste couché à l' abri et au chaud . Personne ne s' occupe de moi . Il n' y a rien pour soigner ma pleurésie , sans parler de mes autres maux . C' est alors que , annonçant la Libération , a commencé l' évacuation du camp , dans la nuit du 17 au 18 janvier . Rester ou partir ? J' avais un camarade , Gilbert Hasson , dont je n' ai retenu le matricule ( 173435 ) qu' en allemand . Il avait été arrêté en Italie , à Domodossola , après la capitulation de l' Italie

Gilbert me presse de partir . Dans mon état , il n' en est pas question , bien que des rumeurs nous aient appris que , dans des camps plus à l' est , les Allemands avaient exterminé au lance-flammes les malades du KB avant de se replier . Gilbert , lui , est parti et si j' avais pu marcher , je serais parti avec lui , mais je n' avais pas le choix . J' étais dans l' impossibilité de le suivre : je pesais moins de 35 kg pour 1,77 m , une pleurésie sèche à gauche , les mains et les pieds en partie gelés , des cuisses maigres comme de frêles bras d' enfants , avec une grosse bosse à l' endroit du genou . Je n' aurais pas survécu à l' évacuation dans l' état où j' étais . Je suis donc resté , échappant , sans le savoir alors , à la « marche de la mort » , fatale à tant de camarades . C' est à cela que je dois d' être en vie et de pouvoir écrire ce récit .

Les Allemands partis , chacun , selon ses forces , peut , avec le risque mortel de rencontrer quelques SS en fuite , aller et venir librement dans le camp et à l' extérieur . Un bombardement tardif de l' usine incendie quelques baraques vides .

Des monceaux de cadavres gisent dans la cour . Le froid est vif . Environ moins quinze

Jusqu' au 27 janvier , nous serons seuls . Sans les Allemands , sans gardiens , sans bourreaux mais aussi sans vivres . Le départ des SS est un soulagement , nous ne serons pas assassinés , mais c' est aussi une détérioration de notre « niveau de vie » , un risque de mort naturelle , en raison de la disparition de toute organisation et de tout ravitaillement , aussi insuffisant soit -il . Du temps des Allemands , il y avait quand même de la nourriture ; elle était ce qu' elle était , mais il y en avait , alors qu' après leur fuite il n' y avait plus rien , plus de chauffage , plus d' électricité , plus rien . Heureusement , mon camarade Jean G. – que j' avais connu à la Corvée Béart , à Drancy , puis retrouvé au KB et que je reverrai plus tard dans le XX e arrondissement de Paris – veille sur mon « confort » et , surtout , me nourrit avec les moyens du bord . Il m' a sauvé la vie . Il était un peu plus valide que moi et pouvait , par une brèche ouverte dans les fils de fer barbelés , aller jusqu' à un silo situé à l' extérieur du camp , que je n' ai pas vu , mais sur lequel , paraît -il , gisaient de nombreux cadavres de déportés . Ils avaient pu y aller , mais n' avaient pas eu la force d' en revenir , avec leur précieux chargement de pommes de terre . Le bois des Blocks alimente des feux de fortune et les pommes de terre cuisent dans l' eau provenant de la neige fondue .

Le 27 janvier 1945 , l' armée soviétique arrive , représentée pour moi par deux soldats aux yeux bridés . L' ordinaire s' améliore lentement , médiocrement même , car nos libérateurs nous nourrissent comme eux-mêmes et j' apprécie peu la cacha de l' ordinaire , céréale dont il faut recracher le son à chaque bouchée . C' est sans doute , pour le soldat russe , ce que sont les « fayots » dans l' armée française , et de la même qualité . C' est un infime détail , avec le recul du temps . C' était alors une déception car , dans la naïveté de mes 17 ans , j' espérais une libération plus solennelle , plus grandiose , avec , immédiatement , un traitement à la hauteur des souffrances endurées et qui tente de les compenser . Or , nous sommes libérés , en passant , par une armée en campagne qui a ses blessés et ses morts et nous traite comme ses propres soldats . Aurait -on pu faire plus ?

Assurément . Comme je l' apprendrai plus tard , quel contraste avec la libération des camps à l' ouest par les Américains , Eisenhower se déplaçant en personne pour visiter les camps de la mort . À Ohrdruf

Très vite , nous avons pu écrire à nos familles . Je ne l' ai pas fait . Bien que libéré , je ne croyais pas survivre . Sentant ma fin prochaine , j' ai renoncé à écrire à ma mère . Je pensais qu' elle avait été trop éprouvée par l' arrestation de son mari et de son fils sous ses yeux , pour lui infliger , au cas où elle aurait survécu à notre déportation , une épreuve supplémentaire en ressuscitant un espoir qui serait déçu dans les jours suivants . C' est le seul moment pendant toutes ces épreuves où j' ai pensé sérieusement à ma propre mort .

Pas un instant , à cette époque , l' idée de Dieu ne m' a effleuré . Indice d' une tranquille indifférence à la foi .

Dès les premiers jours de février , des chariots polonais à quatre roues , tirés par des chevaux , nous transportent au camp d' Auschwitz , le camp principal en briques , celui dont la porte d' entrée était surmontée de l' inscription : Arbeit macht frei , le travail , c' est la liberté

Les Blocks en briques – anciennes casernes , dit -on , de l' armée polonaise – paraissent presque luxueux , comparés aux baraques de Monowitz . D' une infirmerie de première ligne , nous voici enfin transférés dans un hôpital . Hôpital de campagne , certes , mais avec quelques médecins , quelques infirmières et des lits à un seul niveau ( on a sans doute scié les anciens châlits ) . Progressivement , la ligne de front s' éloigne vers l' ouest et nous nous trouvons de plus en plus à l' arrière . Des médecins et infirmières polonais , un peu plus tard , dirigeront l' hôpital .

Vers la mi-février , quand j' ai pu sortir de mon lit et aller jusqu' à la bascule en me tenant aux murs , je pesais 38 kg ( pour 1,77 m , comme déjà dit ) . Petit à petit , ma santé s' est améliorée , mes forces ont commencé à revenir .

Dans le lit voisin du mien , un Ukrainien se meurt . De tuberculose . La nuit , il délire , se plaignant de douleurs au cœur ( с ; е ; р ; д ; ц ; е ; б ; о ; л ; и ; т ; ! ) . C' est de la poitrine qu' il souffre : il agonise de ses cavernes aux poumons . Il meurt dans la nuit . Le matin , ses bottes ont disparu

Le 3 mars 1945 , le docteur Flechner , médecin parisien déporté , me crée un pneumothorax à gauche , qui ne sera plus entretenu après l' insufflation du 30 juin . En avril , des douleurs apparaissent à droite dans la poitrine . Une énorme et sympathique doctoresse soviétique m' examine après avoir provoqué mon étonnement d' hexagonal ignorant en me demandant , pour remplir son dossier , le prénom de mon père car , je l' ignorais alors , les Russes portent un prénom , un patronyme et un nom de famille . Exemple : Lev Nikolaïévitch Tolstoï . Elle diagnostique une pleurésie exsudative , qui guérira sans ponctions . C' est sans doute une réaction à la création du pneumothorax dont les insufflations sont provisoirement maintenues . J' ai pu , en mai ou juin , me baigner dans la Sola , modeste affluent de la Vistule , au sortir du massif des Beskydes , dans les Carpates . Quelle sensation de renaissance en retrouvant l' eau et ma chère natation ! Mais la route sera longue jusqu' à un rétablissement physique complet

De février à juillet , j' ai souvent changé de chambre ou de Block . Je me suis trouvé quelque temps près d' un Russe nommé Frantsouzoff . Il lisait la Pravda . J' ai remarqué que toutes les consonnes du titre ressemblaient à des lettres grec-ques , sans parler des voyelles , semblables au latin .

J' en ai conclu , un peu hâtivement , que la langue russe était très accessible . Ce détail infime ( et l' aliénation ensuite à la foi communiste , qui me fit distinguer une jeune fille au Chalet des étudiants à Combloux , entre autres parce qu' elle était russe ) allait influencer tout mon avenir

Périodiquement , un commissaire politique vient nous donner des nouvelles en russe et en allemand , langue que nous comprenons tous par la force des coups , efficace accélérateur d' apprentissage .

Début juillet arrive une mission française à bord d' une ambulance protégée par une énorme croix rouge peinte sur le toit , qui emmènera , sur des routes défoncées , les derniers rescapés vers Prague , où nous passons plusieurs jours dans un centre d' accueil , rue Podskalska ( transcription approximative ) .

Un avion américain nous transporte ensuite dans la zone française d' occupation en Allemagne . Nous atterrissons à Mengen . Le 12 juillet , j' arrive à l' hôpital d' évacuation militaire ( HEM ) 413 , dans la région de Reichenau Mainau , à proximité du lac de Constance .

Le 14 juillet a été arrosé avec un tel enthousiasme par un Polonais de ma chambrée que son matelas a été traversé et qu' une mare se forme sur le sol .

Le 31 , j' ai à peine conscience de mon 18 e anni-versaire .

Je passerai là encore deux mois en convalescence . Chaque jour , nous touchons un paquet de cigarettes . Je distribue ma ration à mes camarades mais un matin , ô combien funeste , j' en allume une et deviens esclave du tabac pour trois décennies ! Je ne m' en délivrerai qu' au printemps 1974 , à l' occasion d' une gastrectomie .

Une piqûre de taon entre le médius et l' annulaire gauches provoque une forte enflure de la main , suivie de lymphangite . Cet épisode serait dépourvu d' intérêt si je n' étais tombé amoureux fou , comme on l' est à cet âge et heureusement parfois plus tard , de la belle Afat

Ma convalescence , on le voit , commence vraiment . Elle sera longue … ( Certains de mes proches se demandent même parfois si , psychologiquement , elle est terminée ! ) Je dois pratiquement réapprendre à marcher à l' extérieur , exercice très différent des quelques pas que je fais dans le couloir de l' hôpital . Ma mère m' y aidera avec tendresse et persévérance . Elle est venue , malgré d' énormes difficultés , ballotée dans des camions militaires

Le 15 août 1945 , le Japon capitule . C' est la fin de la Seconde Guerre mondiale ! ( L' emploi de la bombe atomique , action de terreur au même titre que les raids alliés à mille avions sur Dresde et d' autres villes allemandes si applaudis en leur temps , a permis , en provoquant cette capitulation rapide , de sauver plusieurs centaines de milliers de vies humaines , américaines , russes et japonaises . )

Quelques jours plus tard , bref passage au centre de tri de Strasbourg . J' y défile nu devant de jeunes Afats . On m' applique du DDT sur toutes les zones pileuses ; on me donne , à moins que ce ne soit plus tard à Paris , une prime de mille francs ( qui servira à acheter une canadienne

Le 1 er septembre 1945 , j' arrive à Paris , seul par le train , à la gare de l' Est , je crois . Là , j' ai demandé mon chemin pour aller à Montreuil où habitait ma tante Simone . « Direction porte d' Italie ; après , changez à République . »

Ma première impression fut le prix exorbitant du billet .

Le 28 septembre 1945 , je passe la première partie du bac et suis reçu avec mention bien . Je viens d' avoir 18 ans .

La vie est devant moi .

Cinquante ans après , on m' a demandé si je n' éprouvais pas un sentiment de culpabilité d' avoir survécu . Étrange question dont , tout d'abord , je n' ai pas compris , non seulement le sens – je ne le comprends toujours pas – , mais les mots , le simple énoncé de la question . En effet , de quelle culpabilité s' agirait -il ? Je n' ai fait que recevoir des coups sans en donner , je n' ai rien pris à personne , je n' ai pas , même avec l' excuse de la contrainte , participé à l' extermination , je n' ai bénéficié d' aucune solidarité

C' est au contraire une gloire d' avoir été un des grains de sable qui n' ont pas été broyés par une extraordinaire machine d' extermination , dont l' efficacité devait être absolue . Plutôt que de culpabilité , c' est un sentiment de fierté que j' éprouve .

Pour répondre à une autre question souvent posée , cette épreuve , dans la mesure où , par chance j' ai pu la surmonter , a été positive . Elle a trempé mon caractère et son souvenir m' a soutenu dans toutes les épreuves de la « vie normale » avec l' idée que les péripéties en étaient bien anodines comparées à la possible sortie du camp par le « chemin du ciel » .

Ce qui n' anéantit pas rend plus fort .

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