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Quelques rares prisonniers catholiques polonais , qui déjà avant d' arriver à Treblinka étaient au service des nazis , se trouvaient souvent libérés du travail pour surveiller les prisonniers juifs .

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Évadé de treblinka

À l' été 1942 , j' étais au ghetto de Falenica , petite bourgade près de Varsovie , qui comptait près de six mille Juifs , dont soixante pour cent de femmes . Cette population était constituée de nombreux nouveaux venus de différents coins de Pologne , pour la plupart des territoires annexés par le Reich . Il y avait également les expulsés de l' Allemagne nazie

Les Juifs de Falenica vivaient surtout grâce à un emploi à Varsovie , géographiquement proche , mais également en rendant toutes sortes de services aux vacanciers lors de la saison estivale . Chaque été , toute la région située le long du trajet de la ligne Varsovie-Otwock accueillait environ cinquante mille personnes . Mais voici que commençait un troisième été sans vacanciers , donc sans moyens de subsistance , en particulier pour les nombreux intermédiaires spécialisés dans la location d' appartements et pour les voyageurs ambulants ainsi que les commerçants de toute sorte .

Le ghetto de Falenica , taout en étant entouré de fil de fer barbelé , ne faisait pas du tout penser à l' enfer du ghetto de Varsovie . La plupart des maisonnettes avaient été initialement prévues pour accueillir des vacanciers au milieu des forêts de Falenica et de Miedzeszyn . Parmi les rares bâtiments un peu plus imposants se trouvaient la maison de retraite Ezra et le sanatorium pour enfants , appelé le Wlodzimierz Medem

Cette industrie très particulière sauvait beaucoup de monde de la famine , et employait de nombreuses personnes dans le service de « signalisation » , chargé de donner l' alerte en cas d' apparition soudaine des autorités . Pour cela , la police polonaise spécialement créée par l' occupant , dite granatowa policja , recevait des pots-de-vin hebdomadaires pour couvrir les activités clandestines .

La communauté juive imposait lourdement les propriétaires , les habitants qui travaillaient , et quiconque avait encore quelques moyens financiers . En effet , cette petite communauté entretenait un hôpital , spécialisé dans les maladies infectieuses , qui contenait quarante lits , un dispensaire pour les malades de jour , une salle de désinfection , une maison pour les proches des malades en quarantaine , une auberge de jeunesse pour cent cinquante enfants – principalement des orphelins – et une cuisine qui distribuait quotidiennement , gratuitement , environ mille rations de soupe et autant de morceaux de pain . Une grande partie des dépenses de la communauté était consacrée à l' achat de « cadeaux » pour les gendarmes de Rembertów , les employés de l ' Arbeitsamt

La communauté employait quatre médecins : le Dr Henryk Fortbert , de Wloclawek , le Dr Mazowiecki et le Dr Gottfried , de Varsovie , et le Dr Tenenbaum , de Lodz , secondés de trois infirmières responsables de l' hygiène .

Malgré l' aide du Joint et de la mairie , la misère était terrible . Sur six mille habitants , la mortalité , causée principalement par la faim , était par cent vingt personnes par mois .

La vie politique et culturelle était concentrée au sanatorium de Medem . Après avoir franchi les portillons ( toujours fermés ) de la propriété , on se retrouvait dans un monde à part , bien loin de l' horreur nazie et du fantôme de la mort . Au sanatorium régnaient l' ordre , la propreté et l' organisation du travail .

Chaque lopin de terre était cultivé , il existait un poulailler et un clapier modèles , un grand jardin potager et des arbres fruitiers . Tout cela sous la responsabilité de quelques employés et des enfants , âgés de dix à seize ans . Chaque enfant , en plus de son travail d' écolier , avait une tâche assignée , qu' il effectuait très volontiers , sous l' œil vigilant d' un éducateur . On trouvait également des ateliers , propriété de différents artisans : des tailleurs , des cordonniers , un serrurier , un menuisier … Les enfants étaient toujours bien habillés , bien nourris , joyeux et plein d' entrain .

Le sanatorium était dirigé par la camarade Zygelbojm secondée par le camarade Muszkat , la partie administrative relevant de la camarade Grynbaum . Le médecin pédiatre était le Dr Tola Minc

Les soirées se terminaient souvent par des chants . La plupart du temps , c' étaient de vieilles chansons folkloriques en yiddish , qui , malgré leur tristesse , contenaient toujours une note d' espoir en des lendemains meilleurs , une promesse de changement miraculeux et l' annonce d' une juste punition des méchants . De temps à autre , nous écoutions des émissions de radio à partir d' un appareil clandestin .

Sur le territoire du sanatorium se trouvait une bibliothèque très bien fournie en livres pour enfants , avec également de nombreux ouvrages pour adultes .

La direction de cette institution avait à cœur d' occuper les enfants par le biais de différentes activités . Au sanatorium , on consacrait beaucoup de temps à l' apprentissage du chant . Les enfants les plus doués apprenaient aussi à jouer d' un instrument . Un petit orchestre d' enfants fonctionnait ainsi qu' une chorale , un cours d' art dramatique et un ensemble de danse ; l' élément le plus remarquable de cette organisation était le conseil autogéré des enfants , composé de petits cercles et de diverses commissions .

Le sanatorium organisait des pièces de théâtre et des concerts . Les spectateurs , venus de l' extérieur pour assister à ces événements artistiques , étaient triés sur le volet .

En un temps où la mort pouvait surgir à chaque pas sous les traits d' un nazi , et où la vie était si cruellement dépourvue d' espoir , un concert de piano de bonne qualité ou un concert de violoncelle de Halpern ( ancien soliste de la radio polonaise ) représentait une vraie fête , incomparable et unique en son genre . Quant à Anka Wajsman , c' était une jeune fille maigre , rousse , âgée de dix-sept ans , qui chantait admirablement . Les mélomanes lui prédisaient un bel avenir artistique . Les enfants présentaient des pièces de théâtre en polonais ou en yiddish , reflétant le plus souvent les idéaux socialistes .

Les représentations et autres divertissements duraient parfois jusqu' à neuf ou dix heures du soir . Ils faisaient l' objet ensuite de nombreuses discussions parmi les enfants .

Mais cette vie idyllique fut de courte durée . Hélas , cet îlot de bonheur relatif ne pouvait subsister alors que la tempête faisait rage au dehors sur une mer de sang .

Le 19 août 1942 eut lieu la déportation de la population juive des environs de Falenica

Les gendarmes et les SS , dont le fameux bourreau Lubescher de la caserne de Rembertów , accompagnés aussi des « blouses noires

Pour comble de perfidie , les Allemands se présentèrent comme les nouveaux protecteurs des enfants . Ils donnèrent aux jeunes pensionnaires du sanatorium Medem deux heures de temps pour préparer leurs bagages à main . Mais ceux -ci avaient déjà leurs sacs à dos fin prêts .

À six heures du matin , sur la place , devant le Judenrat , les enfants du sanatorium se mirent tranquillement en rang . Ils étaient deux cents . Ils marchaient par rangs de trois . Chaque enfant portait un sac à dos . Les adultes – des éducateurs et des employés du sanatorium – marchaient du côté droit . Au premier rang , en tête du cortège , avançait le Dr Tola Minc , avec Karus , son petit garçon de six ans .

Tout d' un coup apparut sur la place un SS désigné pour s' occuper des enfants . Il leur avait même préparé deux conteneurs remplis d' eau minérale gazeuse et du pain blanc . Mais les enfants , transis de peur , ne semblaient pas avoir faim . L' hypocrisie des nazis régnait sur toute cette scène . Les enfants du sanatorium s' assirent sur le côté , à l' écart des autres , dans un endroit qui leur avait été réservé , à l' ombre de quelques buissons . La foule , y compris les autres enfants privés d' eau , avait reçu l' ordre de ne pas s' approcher des petits pensionnaires du sanatorium . Parmi ces enfants « privilégiés » surgit alors une lueur d' espoir : les choses allaient peut-être s' arranger pour eux ?

Mais cet espoir fit peu à peu place à la terreur . Alors qu' ils étaient tous assis sous un soleil de plomb et attendaient on ne sait quoi , ils durent faire face à la cruelle réalité : coups de feu , gens abattus dès qu' ils faisaient mine de se lever . La fusillade continua sous n' importe quel prétexte et en présence des enfants . Épuisés par la fatigue , la peur et la chaleur épouvantable , certains enfants s' endormirent en se blottissant les uns contre les autres .

C' est seulement à quatre heures de l' après-midi qu' arriva la population du ghetto de Rembertów . Les Allemands , à cheval ou à moto , avaient poussé de Rembertów à Falenica environ deux mille personnes . Ils tuaient sur place ceux qui faiblissaient . Sur la route , les fossés étaient remplis de cadavres . Juste après leur arrivée , une colonne fut dirigée jusqu' aux wagons de marchandises stationnés sur une voie secondaire à Falenica . On entendait sans fin des coups et des cris .

Déjà , pendant cette Aktion

Le voyage devait se faire dans des wagons de marchandises pourvus de fenêtres grillagées minuscules , condamnées par des planches en bois . Dans ce type de wagons , d' une capacité de vingt tonnes , les soldats allemands entassaient cent trente à cent cinquante personnes en les frappant avec des bâtons et des crosses de fusil . Personne n' échappait aux coups : ni les femmes , ni les vieillards , ni même les nouveau-nés .

Parmi toutes ces personnes poussées dans les wagons ce jour du 19 août 1942 , journée de canicule , j' étais présent avec mon père . Nous avions été conduits sur la place de rassemblement , devant la mairie , à quatre heures du matin . Durant toute la journée , nous sommes restés sans une goutte d' eau . La plupart d' entre nous portaient des vêtements chauds , et même de gros manteaux car nous nous attendions à un vrai voyage . Dans les wagons surchargés régnait une odeur suffocante , les planches couvertes de chlore nous irritaient violemment les yeux et nous faisaient pleurer . L' exiguïté , l' odeur , et une chaleur épouvantable ont provoqué la mort de nombreuses personnes dès les premières heures .

Durant un laps de temps très court – une demi-heure , une heure tout au plus – , les adultes et la plupart des enfants se retinrent d' uriner ou de déféquer . Ils s' interdisaient tout fonctionnement physiologique de leur corps . Mais peu à peu , après avoir séjourné dans ces conditions effrayantes , chacun perdait toute trace de pudeur ou de gêne à l' égard des autres . Et là où on était , debout , sur place , car on ne pouvait bouger d' un centimètre , on se soulageait . Les compagnons de voyage les plus proches juraient , donnaient des coups de pied et repoussaient violemment le coupable . Et les disputes éclataient dans maints endroits de cet espace clos . L' exiguïté et l' obscurité ne permettaient pas de distinguer qui que ce soit .

Le voyage de Falenica à Treblinka dura près de quarante heures . Un jour et deux nuits . La distance à parcourir n' était pourtant que d' environ cent kilomètres ! Le train se traîna jusqu' à Varsovie , où il fut changé d' aiguillage à plusieurs reprises avant de se remettre en route , avec cependant de très nombreux arrêts durant des heures entières .

Pendant ce temps , plusieurs personnes décédèrent et , en raison de l' exiguïté du wagon , les corps sans vie restaient souvent debout . Mais , tout doucement , chaque secousse du train provoquait le glissement des cadavres aux pieds de leurs voisins . Ces derniers croyaient avoir affaire à des sans-gêne désirant gagner de la place . Ils s' énervaient d'autant plus que ces malappris ne réagissaient ni aux protestations ni aux injures et continuaient à descendre , jusqu' au moment où les plus proches voisins s' apercevaient qu' il s' agissait de cadavres

Nous nous sentions tous à moitié morts . Quelques heures d' enfermement dans de telles conditions ont privé la plupart d' entre nous de toute dignité humaine . À la fin , nous avons repoussé tous les cadavres dans un coin du wagon . Après une dizaine d' heures d' un tel « voyage » , nous avions avec nous de nombreux cadavres boursouflés et dans un état de décomposition avancée . Personne ne pleurait , excepté les nouveau-nés qui poussaient comme des miaulements en tétant jusqu' à l' agonie le sein maternel dépourvu de lait .

Chez beaucoup , l' instinct de survie l' emportait sur la résignation et l' apathie . Ils cherchaient une façon de se sauver , de s' enfuir . La plupart se sont déshabillés complètement , ou presque , afin de mieux respirer . Nous ne savions pas où l' on nous emmenait . Nous pensions que le but de notre voyage était un Lagier

Ce fut une nuit inoubliable que celle où nous avons traversé Varsovie . Cette nuit-là , pour la première fois , je crois , les avions soviétiques ont bombardé la capitale . Nous avons cru alors à un salut imminent . L' escorte de SS qui convoyait notre train a disparu . Nous comptions sur une aide de l' extérieur et , comme celle -ci ne venait pas , nous avons essayé de soulever le verrou de la porte à travers une petite fente . Hélas , personne parmi nous ne possédait de couteau assez grand et solide pour arracher une planche du sol du wagon . Nous devions apprendre plus tard que quelques prisonniers d' autres wagons avaient réussi à s' évader , malgré les tirs sans relâche de notre escorte allemande cachée à proximité . La nuit sombre et l' alerte antiaérienne avaient favorisé leur évasion .

Nous regardions le bombardement comme un vrai miracle , priant qu' un obus atteignît notre train , et même notre wagon , pour nous rendre la liberté . Nous étions prêts à mourir , mais de la main des nôtres et non de celles des hitlériens . D'ailleurs , nous avons même cru que l' objectif direct , le seul objectif du bombardement des Soviétiques , était destiné indirectement à notre propre sauvetage .

Hélas , le miracle ne s' est pas produit . Le bombardement a été bref . Nos gardiens sont revenus . Les SS ukrainiens , pour se venger de ceux qui avaient réussi à s' enfuir durant le transport , ont tiré quelques balles à travers les fentes des fenêtres condamnées . Puis le train s' est remis en marche

C' était certainement très tôt le matin , le soleil commençait à apparaître timidement à travers les fentes . Une nouvelle journée d' insupportable canicule s' annonçait . Nous rêvions tout le temps d' une goutte d' eau pour humidifier nos lèvres crevassées .

Durant les arrêts fortuits , assez nombreux , quelques rares personnes se sont approchées de notre train . C' étaient pour la plupart de jeunes adolescents . Nous les entendions discuter avec les Ukrainiens . Nous avons commencé à les supplier de nous donner de l' eau .

Nous sommes parvenus à arracher un morceau d' une planche de bois qui couvrait notre fenêtre grillagée . Les adolescents demandaient de l' argent en échange d' une bouteille d' eau .

Ils criaient de leur jeter les bijoux et les montres .

Ils faisaient des gestes de la main sur leur gorge sans doute pour nous persuader que nous allions tous à la mort et que l' argent ne nous serait d' aucune utilité .

Nous avons jeté à plusieurs reprises de l' argent , qu' attrapaient la plupart du temps les Ukrainiens de l' escorte . Ils ne laissaient pas les adolescents s' approcher trop près du train , sans doute de peur de la concurrence . Le convoi a redémarré . Il était dix heures du matin et nous étions toujours sans une seule goutte d' eau . Nous n' avions rien bu depuis presque trente heures pendant cette canicule . Beaucoup de mes compagnons avaient les lèvres gercées et les miennes étaient ulcérées .

Le balancement du train en marche m' a endormi instantanément . J' étais comme dans un état de délire ; je voyais mes proches , je conversais même avec eux . Je rêvais de la guérison et des boissons que l' on m' apportait . Au réveil , je souffrais doublement . Je pensais continuellement à mon père , au chaos qui avait précédé notre départ , aux nazis qui tiraient des coups de feu , nous battaient et criaient affreusement en nous poussant dans le train . C' est à ce moment-là que j' ai été séparé de mon père . C' était un homme maigre , un peu plus petit que moi , âgé de soixante et onze ans mais physiquement tout à fait en forme . Il avait plutôt l' air de mon grand frère . J' avais alors trente-neuf ans . Je l' ai perdu en l' espace d' une seconde , le temps d' un clignement de paupière , il n' était plus là … C' est là qu' il a disparu pour toujours . Je ne l' ai plus jamais revu .

La fièvre m' a fait dormir durant le voyage . En me réveillant , je me suis aperçu que j' étais assis sur les cadavres de plusieurs personnes … J' ai repris conscience rapidement et avec les autres nous avons à nouveau essayé de nous procurer de l' eau . Nos efforts consistaient à crier inlassablement en russe à travers la petite fenêtre : « Dawaj wody , a paltucioz tzasy !

Enfin , quelque temps après , nous avons effectivement reçu une bouteille contenant un demi-litre d' eau . Elle était tiède , trouble et sentait la vodka . Elle provenait sans doute d' un fossé tout proche .

Ceux qui se trouvaient loin de la fenêtre ont commencé à tirailler et à essayer d' arracher la bouteille à celui qui la possédait . Cependant , quelques jeunes gens se sont révélés les plus raisonnables . Ils ont repoussé tout le monde en montrant qu' ils avaient un petit verre . Et , effectivement , une partie du wagon – les personnes qui se trouvaient le plus près de la fenêtre , y compris moi-même – a reçu un peu d' eau dans ce petit verre . Cela n' a nullement étanché notre soif . J' ai longtemps retenu cette gorgée d' eau sans l' avaler , en essayant d' humecter ma langue durcie .

La dizaine de « privilégiés » qui « avaient bu » a été rapidement écartée de la fenêtre , afin qu' un nouveau groupe puisse tenter sa chance et obtenir de l' eau . Tout le premier groupe a été traité de brutes infâmes dépourvues de pitié pour les nouveau-nés , les femmes qui allaitaient , les malades … , ce qui donnait l' impression que chacun de nous avait bu une bouteille entière d' eau sans en céder une seule goutte à qui que ce fût , même une gouttelette à lécher avant de mourir , une seule minuscule gouttelette

Puis le train s' est arrêté à Malkinia

Des wagons , on jetait des billets de cent marks pour recevoir de l' eau . Ainsi ai -je pu boire encore quelques petits verres d' eau .

Le souffle de la mort de Treblinka était déjà tout près . Mais nous ne savions pas ce qui s' y passait . Nous étions parmi les premiers déportés à Treblinka . Il me semble que le premier convoi a été envoyé le 22 juin 1942 de Varsovie . La veille de notre déportation , les SS avaient expédié à Treblinka la population juive de la ville voisine d' Otwock .

Une odeur très spécifique de corps brûlés trahissait à une dizaine de kilomètres à la ronde l' endroit de l' extermination . Enfermés dans notre wagon , bien que toujours en vie , nous nous sentions déjà à moitié morts . Les plus âgés parmi nous , les juifs pratiquants qui connaissaient les différentes prières , récitaient en continu , à voix haute , le widon , c'est-à-dire la prière avant la mort , puis enchaînaient par le kaddish , la prière pour les morts , qu' ils disaient pour eux-mêmes . Puis un silence de mort a suivi , même les enfants ont cessé de pleurer . Et notre wagon « dormait » toujours sur la voie de garage de Malkinia .

Comme nous l' avons appris plus tard , notre wagon était l' un des derniers du train . C' était quarante-huit heures après notre départ de Falenica dans l' après-midi . Nous savions tous que c' était pour nous la fin et que nous étions en train de vivre les dernières heures de notre existence . Quand enfin la porte du wagon s' est ouverte , un torrent d' air frais nous a complètement étourdis .

Pas pour longtemps . On entendait déjà les cris des SS : « Rechts ! Links !

Ils ont commencé la sélection en nous poussant pour aller plus vite . Tout allait si rapidement que je ne pouvais me rendre compte du lieu où nous nous trouvions

La sélection n' a duré que quelques minutes , et j' ai été choisi pour rejoindre un groupe composé d' une centaine d' hommes destinés à travailler dans le camp voisin , à deux kilomètres du camp de la mort . Nous avons été immédiatement poussés en dehors du camp et mis entre les mains des « noirs » , les Wachmänner

Un nazi a annoncé que nous allions être conduits dans un camp de travail où l' on nous donnerait à manger et à boire . Il nous a ordonné de nous mettre en rangs par trois , et surtout de ne pas parler . On nous a comptés et recomptés à plusieurs reprises , puis , sur un chemin sablonneux , nous avançâmes vers l' inconnu .

Le soleil était déjà couché quand nous sommes arrivés dans le camp . Nous avions très peur ; l' endroit était cerné de fils de fer barbelés et de miradors en haut desquels trônaient des gardiens armés . Une fois la première entrée franchie , nous avons dû traverser une autre rangée de barbelés . Tout comme dans le premier camp il régnait là une odeur suffocante de corps brûlés . Nous pouvions distinguer quelques baraques .

Désormais , nous étions surveillés par une bonne dizaine d' hommes vêtus de noir , accompagnés de deux SS munis de fouets . Plusieurs hommes sont sortis d' une des baraques , habillés en civil mais ils portaient également de longues bottes en cuir et des fouets . Nous avons tous cru que c' étaient des Allemands . En fait , il s' agissait de Juifs qui exerçaient des fonctions de Kapos , et la baraque qu' ils venaient de quitter était un Schreibstube , c'est-à-dire un secrétariat . Tous parlaient très bien allemand . L' un d' eux s' est présenté à nous en disant qu' il était Oberkapo . Il nous a ordonné de déposer absolument tout ce que nous avions dans nos poches . Puis les SS ont fouillé personnellement certains prisonniers . Ils cherchaient de l' or , des dollars , des diamants et d' autres objets de valeur .

Ils nous ont pris les montres , les alliances , les stylos à plume , les portefeuilles , les ciseaux , les porte-monnaie et , ce qui était le pire , les photographies de nos proches .

À nouveau ils nous ont comptés et ensuite ils ont choisi dans notre groupe des tailleurs , des cordonniers , des peintres en bâtiment , des tôliers , et d' autres artisans . Ceux qui restaient , y compris moi-même , ont été affectés à la Baukolonne , qui devait s' occuper de la construction des baraquements , sous la surveillance d' un seul Kapo . C' était un homme de vingt-six à vingt-huit ans , de petite taille , un costaud qui n' arrêtait pas de hurler en allemand . C' était un Juif allemand .

Enfin , on nous a apporté un seau de café . Tout le monde a reçu une gamelle d' un litre et une cuillère à soupe en métal , de laquelle nous ne devions pas nous séparer . On nous a également donné un morceau de pain . Mais personne parmi nous ne voulait manger . En revanche , nous nous sommes jetés sur la marmite de café . D' un seul trait j' en ai englouti presque un litre , sans parvenir à calmer ma soif ; j' ai voulu en reprendre encore , mais il n' y en avait déjà plus .

On nous a poussés vers les baraques en nous répartissant par profession . Dans la baraque régnait une puanteur semblable à celle du train , à laquelle s' ajoutait celle du chlore ou d' un désinfectant .

À cette heure-là , tout le monde était déjà couché ou assis sur les châlits superposés . Ces derniers étaient assez larges , mais il n' y avait ni matelas ni même un peu de paille ; on s' allongeait directement sur des planches en bois sales , par douze personnes , serrées comme des sardines en boîte . Nous étions entre trois cents et quatre cents personnes , plongées dans le noir . Il n' y avait pour toute lumière qu' une lampe à pétrole allumée au-dessus d' une table , à l' entrée de la baraque . À la table était assis un Kapo .

Le groupe dans lequel j' avais été sélectionné était le plus important , car nous étions tous sans profession particulière . Lorsque , enfin , nous sommes entrés dans la baraque , notre groupe a été immédiatement entouré par les anciens prisonniers , qui tous voulaient savoir d' où nous venions . J' y ai même rencontré quelques jeunes camarades de Falenica qui avaient été raflés avant nous et nous avaient précédés dans le camp de Treblinka . Dans notre petite ville , la rumeur se propageait à leur sujet : on disait qu' ils étaient morts . J' étais donc très heureux de les retrouver vivants . Ce sont eux désormais qui prendraient soin de nous , le nouveau groupe de Falenica .

Les gens de Rembertów qui faisaient partie de notre convoi ont également retrouvé leurs amis arrêtés quelques jours plus tôt . Notre arrivée a provoqué une immense animation . On entendait des cris et des interpellations pleines d' émotion .

Tout à coup , le Kapo a commencé à nous disperser en vociférant en allemand et en battant les plus récalcitrants : « Nachtruhe !

On m' a emmené aux châlits superposés où étaient déjà installés d' autres habitants de Falenica . Enfin ! Enfin , nous pouvions nous étendre , même s' il ne s' agissait que de quelques planches de bois ! Après tant d' émotions fortes au cours de ces dernières quarante-huit heures , nous étions incapables de nous endormir . Nous nous racontions à tour de rôle , pendant de longues heures , tout ce qui nous était arrivé .

Après l' appel du soir , qui avait toujours lieu à dix-neuf heures , il était interdit de quitter sa baraque . Le bâtiment était plutôt grand , la plupart des fenêtres avaient des vitres cassées . Une espèce de couloir entre deux rangées de châlits traversait la baraque sur toute sa longueur . Au fond de la baraque , tout près du mur , se trouvaient deux grandes baignoires en tôle d' où s' exhalait une puanteur atroce . Les prisonniers étaient constamment affamés . Poussés par la faim , on essayait de manger absolument tout ce qui était susceptible d' être croqué ou avalé . La plupart d' entre nous souffraient d' un dérèglement digestif chronique . Dès la fermeture des portes de la baraque , les prisonniers s' agglutinaient donc sur les bords des deux baignoires . Le premier soir , on avait l' impression d' une image cauchemardesque sortie tout droit de l' enfer . Je n' acceptais pas même l' idée de devenir un jour comme eux .

Quand j' ai eu un peu repris mes esprits ce premier soir , je me suis blindé intérieurement . Je savais que l' on pouvait survivre à la faim et aux coups , aux mauvais traitements et au mépris , mais l' essentiel était de ne pas se laisser abattre moralement . « Tout cela ne me concerne pas » , me suis -je dit . Il fallait que je renforce ma volonté et me concentre sur une seule idée : m' enfuir d' ici . Et en attendant , observer attentivement tout ce qui se passait . Une pensée m' obsédait cependant : comment se débrouille ma femme avec nos fillettes du côté « aryen » , sans papiers ?

Par la suite , le soir , j' avais de longues conversations avec mes proches amis , comme Henryk Szancer , âgé d' une quarantaine d' années , propriétaire d' un dépôt de pharmacie . Après l' exécution de Cukiermann , le président de la communauté juive , les nazis l' avaient choisi en 1941 comme responsable du Judenrat . C' était un homme assez doux , avec un peu d' embonpoint , plutôt costaud . Au moment de la déportation , sa mère âgée et sa femme avaient été fusillées par les SS . Il n' avait pas d' enfant .

Izaak Lelczuk avait aussi une quarantaine d' années . De petite taille , il souffrait de la tuberculose , mais il était toujours drôle et plein d' entrain . Avant la Seconde Guerre mondiale , pendant des années , il avait été secrétaire de la communauté juive de Falenica . Au moment de la sélection dans le camp , il avait perdu sa femme , comme moi mon père . C' était le gendre du rabbin Finkielsztajn , de Falenica . Il m' a confié avoir caché Jurek , son fils de trois ans , dans une famille polonaise pauvre , celle de Jozefa Zaks

– Et pourquoi donc ne pourrais -tu pas t' enfuir , toi , et t' occuper de ma famille ? ai -je demandé , avec étonnement .

– Je suis sûr que tu t' évaderas et que tu le feras . Quant à moi , je ne demande qu' une seule chose , c' est de rejoindre au plus vite ma femme . Je ne veux pas agoniser à petit feu … Je préfère une mort rapide dans les douches .

Parmi les codétenus , je peux évoquer aussi :

– Sewek

– Mieczyslaw Wiesenfeld , âgé de quarante-cinq ans , maigre , nerveux , portant des lunettes . Il écrivait des vers et des nouvelles . Comme d' autres à Treblinka , il avait été séparé de sa femme , une dentiste très connue de Falenica , et de ses deux enfants adolescents .

– Henryk Rohman , âgé d' environ trente-cinq ans , autodidacte , amoureux de la lecture . Il avait laissé à Falenica , du côté « aryen » , sa femme et ses deux garçons jumeaux , âgés de douze ans

Tous ( sauf Sewek Klajtman ) furent tués à Treblinka dans les premières semaines qui suivirent leur arrivée au camp .

Tous ceux qui étaient là depuis quelques semaines avant nous connaissaient déjà bien le fonctionnement du camp et les habitudes des Allemands . Ils savaient qui , des SS , était particulièrement sadique et qui , parmi les Wachmänner ukrainiens , nourrissait toujours envers les SS une haine secrète . Ils nous ont rapidement mis au courant de tout ce qui concernait la vie quotidienne dans le camp ; ils diffusaient des informations utiles sur les Kapos et Oberkapos , expliquaient comment échapper aux coups , à quel moment le suicide devenait la seule « planche de salut » , comment le faire de façon efficace et , si possible , indolore . À notre tour , nous leur avons raconté les derniers jours du ghetto de Falenica . Nous leur avons donné des nouvelles de leurs familles et amis , de tous ceux qui avaient été assassinés , en précisant le lieu et les circonstances .

Dans tout le camp , il n' existait qu' un seul puits , destiné en priorité à la Kommandantur , puis aux fermes , à la caserne et enfin seulement au reste du camp .

On puisait l' eau de ce puits profond à l' aide d' un seau suspendu à une chaîne métallique fixée plus haut sur un rouleau . On le faisait jour et nuit , vingt-quatre heures sur vingt-quatre .

Compte tenu des besoins énormes en eau , les déportés étaient sévèrement rationnés . En été , non seulement nous ne recevions pas de quoi faire notre toilette , mais même pour boire , c' était terriblement insuffisant . Le mot d' ordre était clair : « L' eau doit être prioritairement distribuée à la Kommandantur du camp . » De ce côté-là , il n' était pas question de restreindre la consommation d' eau . Même l' arrivée d' une citerne ne couvrait nullement leurs besoins quotidiens

Pour nous , c' était simple : il n' y avait pas d' eau , c' était tout ! Pourtant , les prisonniers préposés à l' eau ne chômaient pas . La cadence était tellement soutenue qu' ils n' arrivaient pas à suivre . En conséquence , ils ne nous laissaient pas souvent en prendre pour nous . Il était d'ailleurs formellement interdit de s' approcher du puits , lequel était surveillé par un Wachmann armé .

L' eau , il fallait la « voler » . Dans notre langage châtié , cela s' appelait « organiser

Entre le mois d' août 1942 et septembre 1943 , date de mon évasion de Treblinka , des catholiques polonais furent emprisonnés ici pour des périodes de trois ou six mois , voire un an . Ils étaient par la suite renvoyés à l ' Arbeitsamt à Varsovie ; là , on les dirigeait directement vers le Reich , où ils étaient condamnés aux travaux forcés . La plupart du temps , leurs « crimes » étaient ridicules : ils avaient fait du marché noir , manqué des journées de travail à l' usine … Un autre groupe , moins nombreux , de déportés polonais catholiques au passé « criminel » occupait auparavant les fonctions de Bahnschutz et de Werkschutz

Les paysans polonais amenés à Treblinka constituaient un groupe tout à fait à part . Ils avaient été arrêtés pour avoir refusé d' exécuter le travail obligatoire , par exemple lors de la construction de routes , ou bien parce qu' ils n' avaient pas pu ou pas voulu fournir à l' armée allemande le contingent imposé de denrées alimentaires . À partir du printemps 1943 , des paysans furent souvent emprisonnés pour une période indéterminée , au motif « imaginaire » qu' ils avaient participé à des actions de diversion . Lorsque les partisans avaient fait sauter quelque part un pont ou un train , à titre de représailles les Allemands opéraient des rafles parmi la population alentour . Les victimes étaient pour la plupart des personnes âgées , des handicapés , les moins agiles qui n' avaient pas eu le temps de se cacher . Ces malheureux mouraient très vite , épuisés par la faim chronique et le travail inhumain . L' œdème de la faim annonçait une mort imminente . Ils étaient entre cent et six cents Polonais catholiques suivant la période de l' année , dont une centaine de malheureuses femmes dans une baraque à part .

De façon permanente , mille deux cents Juifs se trouvaient dans le camp . Les morts étaient rapidement remplacés par de nouveaux arrivants sélectionnés au camp de la mort .

Le dimanche était le jour de la sélection . On choisissait des malades que l' on envoyait sur-le-champ se faire « soigner à l' hôpital » . Ce n' était un secret pour personne qu' on les envoyait au camp d' extermination pour les remplacer par des déportés en meilleure santé . Souvent des gens en pleine forme physique se portaient volontaires pour y aller . Ils ne voulaient pas mourir à petit feu , alors que leurs proches venaient d' être exterminés dans le camp de la mort voisin . Sans cacher leur mépris , les SS demandaient plusieurs fois pourquoi ils voulaient aller à l' hôpital étant donné qu' ils étaient en pleine forme . La réponse était toujours la même : « J' ai la tête qui tourne , des étourdissements , je ne peux pas travailler . » Une telle réponse valait au déporté une étiquette de « paresseux notoire » et il retournait vers le camp de la mort . Ils étaient pour la plupart conscients du choix qu' ils faisaient en considérant cela comme une forme de protestation , de suicide collectif , alors qu ' aucune aide extérieure ne venait et que , de toute façon , il fallait mourir

Les Allemands savaient très adroitement tirer profit des antagonismes entre les communautés de détenus et même entre les différents groupes de Juifs . Ainsi , au début de l' année 1942 , les meilleurs postes furent attribués aux Juifs allemands , c'est-à-dire : les emplois de bureau , la logistique , les entrepôts , le contrôle des déportés dans les baraques – les Kapos – , le service de la cantine , le garage , l' écurie , l' exploitation agricole . Si l' un de ces détenus privilégiés commettait un « délit » , aussitôt la plupart des Juifs allemands étaient remplacés par des Juifs tchèques , lesquels parlaient tout aussi bien allemand . Ces derniers seraient bientôt remplacés à leur tour par des Juifs polonais de la Pologne centrale . Et ainsi de suite

Périodiquement , les SS essayaient de convaincre les Juifs de l' Ouest ( Allemands et Tchèques ) que les responsables de tous leurs maux étaient les Ostjuden , les Juifs de l' Est , ce qu' ils commençaient à croire sincèrement . Ensuite , les seuls coupables étaient les Juifs de Lituanie , ou de Grodno

Certains prisonniers étaient favorisés et pouvaient exploiter les autres . Puis l' antagonisme se développa entre détenus : Juifs-artisans « utiles » contre Juifs sans qualification appréciée au camp . Les « aristocrates » du camp , tout à fait à part , c' étaient les Juifs-artisans de deux bourgades voisines , Wegrowo et Sokolowo , au nombre de trente ou quarante . Ils avaient au début le droit de rentrer chez eux toutes les semaines et de rejoindre leurs familles enfermées dans les ghettos . La veille de la liquidation du ghetto dans ces deux villes , ils eurent la permission d' emmener leurs familles au camp de Treblinka . Les SS aménagèrent des logements spéciaux , à un kilomètre du camp , réservés à leurs femmes et à leurs enfants . Les hommes avaient toujours le privilège de rejoindre leurs familles du samedi soir au lundi matin . Ce petit groupe de Juifs locaux constituait une exception en totale contradiction avec le traitement abominable infligé aux autres déportés ( environ mille deux cents Juifs ) , dont une partie était toujours prête à des actions collectives contre les Allemands et la direction du camp

Le petit groupe de Juifs-artisans croyaient ferme aux promesses des SS , suivant lesquelles les Nutz Juden ( les « Juifs utiles » ) allaient survivre parce que Hitler en personne leur avait promis qu' après la guerre ils pourraient aller en Palestine tout à fait librement . Cette petite poignée de Juifs essayait de nous convaincre de ne pas irriter les Wachmänner , car si tout le monde travaillait attentivement , les SS nous traiteraient convenablement !

– Les Allemands , disaient -ils , ont de l' estime pour les gens qui travaillent assidûment !

Parmi les privilèges de ces Juifs-artisans , je peux citer : de bonnes rations de pain , un peu de graisse , de la viande , du sucre , quelques cigarettes , etc . Ce traitement était sans aucune comparaison avec celui de la plupart des détenus du camp . De plus , ces « privilégiés » avaient leurs familles tout à côté , tandis que les autres restaient affreusement seuls , leur famille ayant été assassinée sous leurs yeux .

L' ensemble des prisonniers devait se présenter deux fois par jour à l' appel , ce qui était souvent très éprouvant . Les artisans , eux , avaient pour obligation d' être là uniquement pour des appels spéciaux dans des circonstances particulières , par exemple pour confirmer l' absence de l' un des prisonniers . Or les autres détenus , maltraités au travail , battus à la moindre occasion , constamment affamés , mouraient par dizaines . Dans de telles conditions , l' espoir de vie moyen à Treblinka était de quatre à six semaines . Rien d' étonnant à ce que l' ensemble des prisonniers ait regardé les Juifs-artisans , bien habillés et bien nourris , avec une grande haine .

Le travail à Treblinka était soit un vrai travail avec un but « utile » soit un ensemble de tâches totalement absurdes , sans aucun intérêt , consistant à déplacer sans fin des pierres , des briques , des planches , du sable , du gravier

Un autre groupe d' artisans et d' ouvriers qualifiés exécutaient le travail « utile » dans le camp . Ils étaient mieux traités par les Allemands , qui les appelaient les Hoch qualifizierte Arbeiter , les « ouvriers hautement qualifiés » . Logés dans une baraque plus agréable que les autres , ils avaient des lits superposés , mais individuels . Ils recevaient une nourriture plus consistante , parfois de la soupe avec des morceaux de viande chevaline ( de la charogne provenant des villages voisins , car l' occupant nazi ordonnait de livrer la charogne pour le camp ) .

À Treblinka I , il y avait cent à cent cinquante ouvriers qualifiés . Ils étaient surtout tailleurs , cordonniers , tôliers , maçons , serruriers … Mais la plupart étaient des ouvriers non qualifiés , affectés à des fonctions subalternes , telles que l' aide au déchargement sur le chantier du Barakenbau

Le travail de déchargement auquel j' étais affecté était l' un des plus durs . Notre tâche consistait à dé charger et à transporter le contenu des wagons garés à côté de la mine de gravier distante de mille à mille cinq cents mètres des dépôts . Par exemple , le déchargement d' un wagon de ciment devait être assuré par vingt-cinq prisonniers . Nous recevions chacun un grand sac de ciment de cinquante kilos , que nous devions transporter un kilomètre ou un kilomètre et demi plus loin sur une route sablonneuse . Nos pieds s' enfonçaient dans le sable jusqu' aux chevilles . Tout le long du chemin , les Wachmänner étaient postés pour nous surveiller .

Le ciment était conditionné dans des sacs en papier qui se déchiraient à tout bout de champ quand on les tenait par les « oreilles » ou quand on les portait sur le dos . Nous les prenions alors à deux mains en les portant devant nous , appuyés sur le ventre ou plus haut , sur la poitrine . Avec une telle charge , il fallait se déplacer doucement pour ne pas en répandre sur le sol . En revanche , au retour , nous devions courir jusqu' aux wagons . Les prisonniers étaient affamés et pour la plupart très faibles . Une grande partie des Juifs qui se trouvaient parmi nous n' avait jamais travaillé manuellement et , par conséquent , ils n' étaient pas habitués à un tel effort physique . Il arrivait fréquemment qu' un sac glisse de leurs mains engourdies . Or pour les SS , la valeur d' un sac de ciment dépassait largement celle de la vie de dizaines de déportés juifs ! Le ciment , ils l' achetaient , tandis que les Juifs , ils leur étaient livrés quotidiennement , pour rien .

Lorsque l' un de nous perdait ne serait -ce qu' un peu de ciment , il était battu , et même immédiatement frappé à mort si malencontreusement il laissait échapper son fardeau . Je transportais toujours les sacs à dos nu . J' avais les bras et les épaules crevassés par le soleil , et des ulcères suppurants , toujours couverts de poussière de ciment et de sable . Je souffrais à chaque mouvement de bras . Les autres étaient dans le même état , ou pire , que moi .

Les faibles , ceux qui ne pouvaient pas courir sur le chemin du retour , étaient battus sans pitié . Curieusement , aucun d' eux ne criait . Les victimes ne criaient pas , seuls les bourreaux hurlaient à tue-tête … D'ailleurs , ils criaient tout le temps , en proférant des injures

Lors des déchargements , il arrivait souvent qu' un tiers des prisonniers meure sous les coups . Dans notre camp de travail , mourir fusillé sur l' instant était considéré comme une mort bénie mais peu nombreux étaient ceux qui bénéficiaient de ce traitement !

« Dommage de gaspiller une balle pour un Juif ! » , c' était leur devise .

Quant aux Wachmänner ukrainiens qui nous surveillaient , ils étaient libres de nous battre à tout moment et de nous tuer . Ils devaient seulement rendre compte du nombre de prisonniers qui partaient travailler . De retour , peu importait s' ils étaient morts ou vivants , pourvu que le compte fût bon . Des prisonniers blessés ou qui perdaient leur sang étaient abattus sur leur lieu de travail . On tuait les Juifs à l' aide d' un bâton , d' une bêche , plus rarement d' une crosse et très exceptionnellement d' une balle . Un condamné à mort pour un délit quelconque était tué à coups de gros marteau en bois . Il s' agenouillait et le bourreau frappait alors par- derrière , juste au-dessus de la nuque , souvent un seul coup suffisait pour lui ôter la vie .

Lorsque les Allemands essuyaient une défaite sur le front , ou parfois sans cause apparente , les responsables du camp donnaient l' ordre de nous traiter sans pitié au travail . Nous étions battus sans arrêt et c' était une chance que d' échapper à la mort ou à de graves blessures . Ces jours-là , le temps s' allongeait à l' infini et chaque journée paraissait être une éternité . Chaque instant semblait recueillir notre dernier souffle , l' ultime moment de notre vie .

Le retour à la baraque était alors un vrai cauchemar . Chaque cadavre était transporté par deux prisonniers . Les Wachmänner choisissaient les prisonniers les plus faibles , ceux qui n' étaient pas en état de porter un cadavre , et ils les battaient à leur tour sur le chemin , jusqu' au moment où ils tombaient eux-mêmes et finissaient par être portés par d' autres … Il arrivait quelquefois que le nombre de vivants était insuffisant pour transporter les morts et , dans ce cas , les survivants étaient chassés à la course vers le camp . Quelques Wachmänner restaient auprès des corps ainsi que quelques prisonniers désignés pour charger les cadavres sur le camion envoyé du camp . Ceux qui étaient employés à ce « travail » finissaient par être tués à leur tour , une fois les cadavres déchargés et jetés dans une fosse commune . Ces fosses immenses et nombreuses étaient creusées à quelques centaines de pas du camp , en plein champ , en direction de la forêt .

Je devais apprendre plus tard ( lors de ma participation aux travaux de la Commission d' enquête sur les crimes commis à Treblinka ) que les fosses mesuraient trois mètres de profondeur et cinq à dix mètres de longueur . Chaque couche de cadavres était recouverte d' une couche de terre jusqu' à ce que le fossé fût plein . Souvent , des chiens errants ou venus des villages voisins s' approchaient de la fosse et exhumaient les cadavres récemment enterrés sous une mince couche de terre . Les quelques détenus qui rentraient après une telle besogne quotidienne étaient incapables de manger et de dormir . Longtemps dans la nuit , ils réfléchissaient : « Comment en finir avec cette vie , comment faire pour ne plus retourner à ce travail , à la torture ? »

Nous enviions vraiment les artisans et les ouvriers qualifiés . Mais comment devenir ouvrier qualifié quand on n' a jamais exercé de métier recherché dans le camp ? La plupart des détenus étaient auparavant commerçants ambulants , employés , avocats , musiciens , instituteurs , dentistes , pharmaciens

Par miracle , j' ai sauvé ma vie en tenant bon trois semaines sur le chantier de construction des baraques . Lors d' une des sélections du dimanche , un SS a demandé s' il y avait parmi nous des paveurs ; mécaniquement j' ai levé la main sans savoir exactement ce que Strassen steine-Pflastermeister

À Treblinka , les Juifs portaient leurs propres vêtements , sans aucun signe distinctif ni bandeau . Les paveurs ont immédiatement remarqué que je tenais le marteau pour la première fois de ma vie et m' ont pris pour une taupe envoyée par la Kommandantur . Quelques jours plus tard , j' avais tous les ongles abîmés , car je ne parvenais pas à attraper correctement les pierres qu' on me lançait .

Un jour , par un heureux hasard , tandis que nous discutions à genoux sur le sable chaud , l ' Obersturmführer Pröfi

Le travail dans cette équipe était pour moi beaucoup moins pénible , dans la mesure où j' étais tout le temps en plein air , en dehors du camp . Les paysans des villages voisins apportaient tous les jours du sable , des pierres ou du gravier dans le cadre de leur szarwark , le « travail obligatoire » . Le maître d' œuvre leur délivrait un reçu . Toute conversation était défendue . Cependant , les paysans apportaient souvent des bouteilles de vodka pour les Wachmänner , et nous trouvions dans le sable un colis caché pour les paveurs , un grand pain rond . Désormais , je faisais partie des « privilégiés » qui pouvaient en profiter ; la faim était alors plus facile à calmer . Avec le temps , je suis devenu , comme on disait , un « ouvrier hautement qualifié » , et on m' a changé de baraque . Dès lors , je dormais tout seul sur un châlit superposé , avec des draps , et profitais d' une alimentation un peu meilleure .

À la fin de l' année , la route était terminée . Le grand groupe de la Wegebau a été réduit à quelques détenus et j' en suis devenu le contremaître . Les catholiques polonais ont été envoyés à un Arbeitsamt de Varsovie d' où ils devaient être dirigés en Allemagne pour le travail obligatoire .

Durant l' hiver 1942-1943 , le groupe a travaillé à l' intérieur du camp dans la partie appelée Kommandantur , qui occupait une surface d' une dizaine d' hectares . Il fallait nettoyer les nombreuses ruelles , blanchir à la chaux les rebords , les poteaux et les lisières des bâtiments , signalisation indispensable quand tout était obscurci lors des attaques aériennes .

Instinctivement je m' efforçais de voir tout ce qui nous entourait , de le graver dans ma mémoire , dans l' espoir qu' un jour je le décrirais . Au début du printemps , nous avions déjà beaucoup de « commandes » . La route construite l' année précédente avait des trous qu' il fallait réparer . Parmi les nombreux Juifs polonais nouvellement arrivés , habitants des villages et des bourgades de Biélorussie ainsi que de la région de Vilna , se trouvaient de vrais paveurs , qui connaissaient bien leur métier . Cependant , j' étais déjà contremaître agréé par les SS . Le travail du côté du village de Wolka convenait mieux à nos Wachmänner , car ils pouvaient y acheter de la vodka et des sucreries . En outre , ils y trouvaient des femmes ! Les passants nous donnaient aussi discrètement un peu de vivres .

Dans ce groupe , j' ai trouvé quelques prisonniers en qui avoir confiance . J' ai pris soin d' en recruter qui seraient prêts à entreprendre une évasion collective et à tuer les Wachmänner chargés de nous surveiller .

Par ailleurs , un groupe tout à fait à part , peu nombreux , était constitué d' ouvriers catholiques polonais qualifiés , volontaires et rémunérés pour agrandir le camp de Treblinka . C' étaient des maçons , des charpentiers et d' autres ouvriers venant des villages environnants . L' un deux , le contremaître , était le charpentier Kocik , âgé d' une cinquantaine d' années , l' un des plus anciens . Tous les autres ouvriers dépendaient de lui . C' était un déporté de la région de Poznan qui parlait bien allemand . Quelques rares ouvriers habitaient la baraque dans la partie dite de la Kommandantur . Toutes les semaines , le samedi après-midi , ils partaient pour passer le week-end dans leurs familles et revenaient le lundi . Outre le salaire , la direction du camp leur distribuait de la nourriture .

C' était Kocik qui dirigeait les travaux , il passait commande auprès des SS d' un certain nombre d' ouvriers , parmi les prisonniers juifs polonais , dont il avait besoin pour les travaux de nivellement du sol et pour la construction . Leur tâche consistait également à apporter des briques , des baraques en pièces détachées , de la chaux , du sable , du gravier

Le nombre d' ouvriers juifs employés sous les ordres de Kocik pouvait atteindre la centaine , parfois plus . Parmi les ouvriers catholiques polonais non internés , certains apportaient de l' aide aux déportés juifs polonais en leur donnant des vivres . D' autres faisaient du troc . Ainsi , en échange d' un bon vêtement ou d' une bonne paire de chaussures on pouvait avoir une miche de pain , un morceau de saucisson ou la promesse d' un travail plus facile . Kocik était un homme abject . Toute la journée il tournait autour des Juifs qui travaillaient sur la place . Il les insultait en allemand . Il les traitait de paresseux , de bons à rien , de trafiquants , etc .

– Les Juifs ne savent que faire du trafic et ne veulent pas travailler ! criait -il .

Il frappait en même temps avec ce qui lui tombait sous la main : un bâton ou même une planche , peu importait . Ce comportement lui valait une estime sans bornes de la part des SS . Tout le monde avait autant peur de lui que de ces derniers . On essayait , si possible , d' éviter de travailler sous ses ordres .

Kocik avait à son service quelques Juifs fidèles et lâches , prêts à trahir leurs proches pour un morceau de pain . Ils dénonçaient , par exemple , les déportés qui avaient encore de l' argent . En échange de roubles ou de dollars , Kocik promettait au détenu un travail moins pénible . Une fois l' argent dans sa poche , il se débarrassait de ce témoin de sa propre corruption . Il le dénonçait aussitôt aux Allemands comme un tire-au-flanc qui travaillait mal . Les SS le mettaient « au galop » , c'est-à-dire à courir tout en travaillant , et le jour même , il passait de vie à trépas .

Au fil du temps je commençais à reconnaître les SS et certains Wachmänner . Le commandant du camp de travail était le Hauptsturmführer Van Eupen

Si chaque SS était maître de la vie et de la mort – surtout de la mort – de chacun de nous , Van Eupen était un « dieu suprême » devant lequel tout le monde tremblait , y compris les Wachmänner ukrainiens . Les SS le craignaient également car , pour la moindre faute , il envoyait ses subalternes combattre dans l' armée SS sur le front .

Il était marié et avait deux fils , de dix et douze ans environ . La famille habitait dans un château à vingt ou trente kilomètres de Treblinka , à côté , je crois , de Stara Wies

Quand les autorités supérieures venaient visiter le camp , Van Eupen montrait avec admiration les fleurs qui avaient poussé sur le sable de Treblinka et se vantait de ses talents de musicien .

On ne le voyait jamais commettre de meurtre , mais Van Eupen , en tant que commandant de Treblinka , était l' auteur des crimes les plus raffinés qui y étaient commis . C' était un bourreau aux gants blancs .

Son adjoint était le Sturmführer Fritz Pröfi . Un homme d' une cinquantaine d' années , grand , émacié , presque sans dents , au teint blafard trahissant toutes ses veines . On l' appelait « der alte Fritz

Quand il participait à l' appel , il faisait avancer certains prisonniers condamnés à mort vers les barbelés et , lorsqu' ils se trouvaient à deux ou trois pas devant lui , il dégainait très vite son pistolet et leur tirait une balle dans la nuque . Le prisonnier ainsi visé tombait immédiatement , et le vieux Fritz retournait du pied le visage du mort pour s' assurer personnellement qu' il avait touché juste . Après cela , il revenait vers le SS qui était en train de faire l' appel devant le rang de prisonniers .

C' était un criminel raffiné , qui a assassiné de ses propres mains quelques centaines , peut-être même quelques milliers de prisonniers . Il portait toujours des bottes d' officier , qui montaient jusqu' à ses genoux légèrement fléchis . Il marchait la tête un peu penchée en avant . Il apparaissait souvent sans crier gare dans les endroits les plus inattendus .

Un dimanche , à midi , en passant devant une baraque , il aperçoit un Juif en train de manger quelque chose . Il s' approche de lui , lui ordonne d' ouvrir la bouche et de montrer ce qu' il est en train de mâcher . Celui -ci mangeait un navet « volé » . De surprise , le prisonnier est littéralement cloué au sol , bouche grande ouverte . En un clin d' œil , Pröfi dégaine son pistolet et lui tire directement une balle dans la bouche . Cela s' est produit tellement rapidement que les prisonniers les plus proches n' avaient rien remarqué . Pröfi était très étonné que l' homme soit encore en vie . Le prisonnier touché semblait toujours conscient et restait tranquillement à côté de la baraque . Le vieux Fritz ( Pröfi ) lui ordonne de se diriger vers la clôture . Soudain , il l' arrête et lui demande à nouveau d' ouvrir la bouche , se penche pour regarder et d' un geste rapide le renvoie vers la clôture . Le blessé fait encore quelques pas et s' écroule par terre , mort .

Le tir derrière la tête était la spécialité de Fritz Pröfi . Il en était très fier . Il faisait semblant d' être amical , il s' inquiétait de la santé des prisonniers quand il visitait les baraques . Il portait une légère branche d' osier qu' il n' arrêtait pas d' écorcer . Il ne battait jamais personne , il tuait seulement d' une balle derrière la tête

Dans le camp , comme je le disais , il remplaçait le commandant dans l' activité économique .

Le commandant de la partie juive du camp était l ' Untersturmführer Heibusch . C' était un homme d' environ trente-cinq ans , large d' épaules , doté d' un visage d' intellectuel . Il n' était pas aussi élégant que d' autres SS . Il portait des chaussures de soldat , tige arrivant au mollet , pantalon long , avec un pli sur le côté , le bas de pantalon rentré dans les chaussures . Toutefois , son visage presque rond au double menton faisait penser à un employé ou à un marchand .

Il tenait toujours une baguette rappelant celle d' un chef d' orchestre . C' est lui qui était responsable des appels du matin , envoyait au travail , affectait les prisonniers à des groupes et attribuait les baraquements décents ou ordinaires . C' est également lui qui procédait à la sélection tous les dimanches . Il s' efforçait d' employer les mots yiddish qu' il avait appris des prisonniers .

Si la plupart des SS donnaient l' impression de gens avides et très primaires , Heibusch faisait quelquefois naître l' illusion qu' il réfléchissait et qu' il voyait ce qui se passait dans le camp . Je ne l' ai jamais vu tuer quiconque personnellement . En revanche , il envoyait tranquillement des groupes entiers de Juifs , parfois même plusieurs centaines de personnes , à l' hôpital de Treblinka II , le camp d' extermination .

Je pensais souvent que si on l' avait habillé en civil , personne n' aurait reconnu en lui un bandit . Il n' avait pas l' air d' un dégénéré et ne révélait pas , comme les autres au quotidien , une nature sauvage . Il donnait plutôt l' impression d' un employé qui « remplit » son devoir .

Lors des sélections du dimanche , il n' arrivait pas à comprendre pourquoi certains Juifs bien portants insistaient pour aller au Lazarett en affirmant qu' ils ne pouvaient travailler car ils avaient des étourdissements . Il finissait par les envoyer vers le groupe desdits malades en s' adressant aux autres dans les rangs : « der Mann ist meschugge » ( « C' est un fou . » )

L ' Untersturmführer Schwarz

Tous les jours , il emmenait un groupe de trois cents à cinq cents personnes , dont cinquante à soixante-dix Polonais catholiques , qui étaient encadrés par vingt à trente Wachmänner ukrainiens . Chaque matin , à cinq heures trente , un groupe se rendait à la carrière de gravier où on les faisait asseoir , très serrés , sur quelques plates-formes chargées pour partir vers Malkinia , qui se trouvait huit à dix kilomètres plus loin . À dix-sept heures , ils revenaient sur les mêmes plates-formes déjà vides , lesquelles le lendemain devaient être remplies de gravier .

C' est au travail à Malkinia que le plus grand nombre de prisonniers trouvait la mort . Les cadavres étaient ramenés quotidiennement par dizaines . La quantité de prisonniers sortis devait correspondre à celle qui rentrait , cadavres compris . Tous ces détenus étaient tués sans autre forme de procès , sans aucun interrogatoire . Schwarz était un criminel bestial . Il n' y avait rien d' humain chez lui . Il était horrible . Il ne regardait jamais les gens droit dans les yeux , son regard restait cloué au sol . C' était un bourreau qui se promenait constamment en s' appuyant sur un gros bâton qui lui servait à tuer , avec une sorte de savoir-faire , d' un coup ou deux à la tête , appliqué entre les oreilles ou un peu au-dessus . Souvent il arrachait une pelle des mains d' un prisonnier et lui fendait aussitôt le crâne . De temps en temps , les ouvriers qui rentraient du travail croisaient une charrette tirée par deux chevaux , sur laquelle avaient été chargés les morts , tués le jour même , soit quarante à cinquante personnes . Être désigné à Malkinia sous les ordres de Schwarz signifiait une rapide condamnation à mort . Les prisonniers avaient , de lui , une peur panique . Il aimait également boire et était toujours terrifiant . Il avait l' air maigre mais il était certainement très fort physiquement .

L' image quotidienne du retour de Malkinia , c' étaient les colonnes de prisonniers , en rangs par trois , entourées par des Wachmänner ; et à la fin du dernier groupe se trouvaient deux déportés portant le cadavre d' un de leurs camarades , la plupart du temps entièrement nu , car ses vêtements et ses chaussures servaient de monnaie d' échange dans le trafic d' alcool entre les marchands et les Wachmänner qui tournoyaient aux alentours , presque toujours en état d' ébriété . Quelquefois , de bonnes chaussures , éventuellement un vêtement de qualité , étaient des prétextes suffisants à l' assassinat . Quelques rares prisonniers catholiques polonais , qui déjà avant d' arriver à Treblinka étaient au service des nazis , se trouvaient souvent libérés du travail pour surveiller les prisonniers juifs . Pour cette tâche , on leur fournissait des bâtons . Les prisonniers juifs étaient témoins de ces meurtres mais continuaient à travailler en silence . Ils n' avaient pas le droit de parler . Les victimes étaient surtout de nouveaux arrivants qui ne connaissaient pas encore la vie dans le camp et qui , peut-être , rêvaient d' évasion car ils avaient quelquefois des vêtements et chaussures en bon état , et non des guenilles . Cette condition aurait pu leur faciliter une évasion anonymement dans la foule . Souvent , le Wachmann s' approchait d' un Juif ainsi bien habillé , lui ordon nait d' aller sur le côté de la route , ou de l' autre côté de la voie , et le tuait immédiatement en visant la tête , pour ne pas abîmer les vêtements . Cela s' appelait officiellement « tentative d' évasion » .

À l' occasion de travaux sur la voie ferrée , quelques évasions isolées furent tentées par des prisonniers qui réussirent à sauter dans un train en marche . Mais elles furent vite remarquées et tout le groupe dans lequel travaillait le fugitif fut sauvagement massacré sur-le-champ , soit en général dix à quinze personnes . Les jours de tentatives d' évasion , les prisonniers de toutes les sections étaient particulièrement et cruellement maltraités . Presque tous étaient battus , quelques dizaines perdaient la vie . Schwarz était à l' origine de tous ces meurtres . Il tuait lui-même et encourageait ses subalternes à en faire autant .

L ' Untersturmführer Schwarz était l' un des plus cruels bandits dans le camp de travail de Treblinka .

Les prisonniers catholiques polonais devaient surveiller les Juifs polonais , et s' ils ne battaient pas leurs compatriotes ils étaient frappés eux-mêmes pour leur avoir manifesté de la sympathie .

L ' Untersturmführer Lündecke était surnommé « poupée

Il était l' un de ceux qui organisaient des « distractions » pour les SS . Cela se passait la plupart du temps dans la nuit du samedi au dimanche . La fin de ces réjouissances était toujours tragique pour les prisonniers . Il arrivait que les SS débarquent dans une baraque et sortent des prisonniers tout à fait au hasard . Aucun d' entre eux ne revenait jamais . On savait que durant la nuit ils étaient sauvagement massacrés . Parfois , en sortant le matin pour aller travailler , les prisonniers tombaient sur leurs cadavres , alignés sur le chemin conduisant dans la forêt .

Le Rottenführer Weisshaar , agriculteur dans l' ancienne partie de la Pologne annexée par la Prusse , parlait polonais lorsqu' il n' y avait ni SS ni Wachmann dans les parages . C' était un grand gaillard d' une trentaine d' années , bien bâti , avec des cheveux blonds , des cils rendus presque blancs par le soleil et des yeux d' un bleu très pâle . Au premier coup d' œil , c' était un paysan débonnaire . Il s' occupait de l' exploitation agricole traversant les terres du manoir de Socha et celle de Milewka . À Treblinka , il y avait plus d' une dizaine de chevaux , le même nombre de bovins , une porcherie , un élevage de poules et de dindes , une boulangerie et une boucherie pour les SS et les Wachmänner .

Les prisonniers juifs de Tchécoslovaquie s' occupaient de l' agriculture et de l' élevage . Certains d' entre eux avaient un bon bagage universitaire ; de plus , plusieurs parlaient parfaitement bien l' allemand . Les plus jeunes au contraire ne connaissaient que le tchèque . Weisshaar s' efforçait d' assurer des rations de nourriture suffisantes à « ses » ouvriers , les prisonniers juifs . Ainsi , à ceux qui étaient employés dans l' exploitation agricole , il donnait quotidiennement un demi-litre de lait par personne , et ceux qui travaillaient dans l' élevage de poules recevaient chacun un œuf par jour .

Les Juifs tchèques ressemblaient peu à leurs frères polonais . Ils étaient grands , avaient les cheveux blonds , les yeux bleus et , pour la plupart , n' étaient même pas circoncis . En bref , ils donnaient l' impression d' être de la « race » des aryens blonds .

Weisshaar n' avait aucune considération pour les Juifs , sauf pour ceux qu' il employait lui-même , et traitait tous les autres de Mist , de « déchets » . Il les exécutait de ses propres mains à l' aide d' un petit fusil qu' il portait suspendu à l' épaule .

Il inspectait souvent les champs à cheval . Cela lui donnait l' impression d' être un vrai propriétaire . Il faisait des compliments aux Juifs qui se servaient de la charrue à deux socs , tirée par deux ou trois chevaux . La terre autour du camp était sablonneuse . Weisshaar se préoccupait plus des chevaux que des hommes . Il était défendu de donner des coups de cravache à un cheval ou de le faire transpirer . Pour de telles fautes il était capable d' abattre un homme .

Quand il remplaçait Heibusch comme responsable de l' appel , il envoyait souvent certains prisonniers vers la clôture à haute tension ou bien il les tuait d' un coup de revolver .

L ' Untersturmführer Lanz , quant à lui , s' occupait de la formation des Wachmänner . Maigre , avec des traits réguliers , un air de jeune freluquet , âgé de vingt-cinq ans environ , il était le plus grand par la taille parmi les SS . Il participait à toutes les déportations . Il battait et tuait de ses propres mains . Il assistait souvent aux appels . Parfois il sifflait ou fredonnait une chanson . Il aimait agiter sa cravache , qu' il portait toujours à la main , et n' hésitait pas à l' utiliser pour « s' amuser » .

L ' Untersturmführer Hagen avait une apparence horrible . Un SS de petite taille , aux larges épaules et aux yeux implantés bizarrement . Il donnait l' impression d' avoir un œil immobile regardant d' un côté tandis que l' autre visait l' opposé . Ses yeux , anormalement écartés , lui donnaient un regard qui paralysait littéralement le prisonnier . Il était allé sur le front de l' Est et il avait fallu lui amputer ses doigts de pieds gelés . C' était ce qu' affirmaient les cordonniers-prisonniers qui lui faisaient des chaussures sur mesure . Hagen se trouvait la plupart du temps au ghetto de Varsovie , où il surveillait les travaux des ateliers destinés à Treblinka et organisait le transport des Juifs vers le camp d' extermination .

Les huit SS cités ci-dessus formaient la direction du camp de travail de Treblinka . De temps en temps , des renforts temporaires arrivaient , mais habituellement , seuls les huit précités étaient présents .

L' équipe de SS était complétée par des Volksdeutsche de l' armée de Vlassov qui avaient trahi l' URSS et étaient passés du côté des Allemands

Emil ne passait jamais à côté d' un prisonnier sans lui infliger un coup de bâton ou sans lui donner un coup de pied . Pourtant , il nous faisait parfois pitié par son aspect fragile et ses incessantes quintes de toux .

Il participait à la fameuse « gymnastique » , qui se déroulait habituellement pendant l' appel du dimanche et avait pour fonction d' ôter tout orgueil , toute force chez les prisonniers .

La gymnastique avait lieu avant la sélection . Il fallait tourner autour des baraques . Un seul tour représentait huit cents à mille mètres . Lanz , qui était un grand sportif , courait derrière et donnait des coups de cravache pour augmenter la cadence . Quant à Emil , l' avorton , il se tenait à un endroit précis et battait tous ceux qui passaient en courant . Souvent , il faisait des croche-pieds pour ensuite frapper et donner des coups au visage de celui qu' il avait ainsi fait tomber .

Le deuxième Volksdeutsch était un ancien officier russe , le Zugführer Braun : trapu , large d' épaules , fort et bâti comme un athlète . Cet homme de vingt-quatre ou vingt-cinq ans avait les cheveux blonds et les yeux bleus . Si l' un des prisonniers était condamné à la bastonnade , c' était toujours lui le bourreau . Le condamné était tenu par la tête , tandis que ses jambes , laissées libres , pendaient . Il suffisait que Braun assène un coup du bâton qu' il tenait à deux mains pour que le prisonnier se retrouve avec la colonne vertébrale brisée . Il était rare qu' un prisonnier reçoive plus de quatre ou cinq coups de bâton , cela suffisait largement pour le transformer en cadavre . Braun , tout comme d' autres Wachmänner , ne portait pas d' arme courte ; lui non plus ne tuait pas autrement qu' à coups de bâton . C' était une brute sanguinaire , comme Schwarz .

En tant que chef de peloton , Braun commandait souvent un groupe de Wachmänner ukrainiens qui chantaient très joliment à deux voix tout en marchant . Lui-même avait d'ailleurs aussi une fort jolie voix . Mais il aimait exhiber sa force et sa cruauté .

L' un des Wachmänner , Wasja Olszanikov

Le nombre de Wachmänner variait , selon la période , entre quarante et cent cinquante . C' était majoritairement de très jeunes gens , âgés de vingt-quatre à vingt-cinq ans . Bien que l' unité portât le nom de « SS ukrainienne » , elle était en réalité composée de différentes nationalités . Certains ne comprenaient que le lituanien alors que d' autres ne parlaient que le letton .

Il était donc impossible de communiquer avec eux . La majorité connaissait quand même le russe . Parmi eux se trouvaient des Ukrainiens des environs de Lvow . D'après les récits de certains Wachmänner , ils avaient subi en prison les pires traitements qui , avec le typhus , avaient décimé leurs rangs . Ayant devant les yeux le spectre de la mort par la faim , ils avaient choisi de servir l' ennemi . Dans le camp , on leur donnait le sobriquet de « noirs » ( c'est-à-dire de « traîtres » ) . Ils se dénonçaient mutuellement en disant que , lorsqu' ils avaient été faits prisonniers , ils avaient tout de suite indiqué aux Allemands ceux qui étaient membres du parti communiste , ceux qui étaient officiers , ceux qui étaient juifs et ceux qui avaient la charge de commissaires politiques .

L' un d' eux m' a avoué un jour en toute confidentialité qu' il avait caché sa carte du parti , un autre qu' il avait gardé secrètement son insigne de komsomol

Certains haïssaient sincèrement les Allemands et surtout la maudite langue allemande , qu' ils ne comprenaient pas . Les Volksdeutsche russes servaient d' intermédiaires entre les Vlassovtsy et les Allemands , car ils connaissaient bien les deux langues : le russe et l' allemand .

Les SS savaient lequel parmi les prisonniers connaissait le russe et l' allemand et l' appelaient en l' absence des Volksdeutsche pour qu' il leur serve de traducteur . Et le prisonnier juif traduisait les ordres du SS allemand aux SS ukrainiens .

Les SS allemands traitaient en général les Wachmänner comme des sous-hommes et les méprisaient profondément . Ces derniers ne pouvaient pas profiter des services d' un barbier juif , qui ne rasait que les SS . Ils avaient leur propre coiffeur juif et leurs propres baraquements , qui étaient à l' écart de ceux des nazis . Leur nourriture était bien plus mauvaise que celle des SS d' un rang peu élevé . Un nazi SS , même de très bas niveau , était considéré comme un véritable officier face à un Wachmann et , également , à un Volksdeutsch . Les Wachmänner étaient persuadés qu' à la fin les nazis leur réserveraient exactement le même sort qu' aux prisonniers du camp . En effet , on les désarmait tout de suite après le service pour déposer leurs armes dans la partie du baraquement appelée la « guérite » . Quand un Wachmann s' était rendu coupable d' une faute , il recevait de dix à vingt-cinq coups de verge .

Souvent , après la déportation des habitants des différents ghettos à Treblinka , les Allemands faisaient une fouille individuelle complète des Wachmänner , à la recherche des montres et des objets de valeur dérobés aux Juifs .

Malgré tout , les nazis poussaient consciemment les Wachmänner à l' ivrognerie . Ces derniers possédaient des appareils photo et tiraient des clichés pornographiques en les montrant à chaque occasion . Tous les dix jours ils avaient quelques heures de congé en dehors du camp .

Les Wachmänner , surtout les jeunes gens , allaient à la « fête » dans des villages environnants . Là-bas , ils perdaient une partie des valeurs volées aux Juifs . Dans ces villages , il y avait des prostituées venues de la ville voisine et même , pour certaines , de Varsovie , très friandes de monnaie en or . La vodka et les zakouskis étaient présents dans presque chaque chaumière . Une fois de retour au camp , les Wachmänner se vantaient de leurs exploits de la veille devant ceux qui n' avaient pu les accompagner .

Pendant un temps , les prisonniers ont voulu voir dans les Wachmänner d' éventuels futurs alliés dans la lutte contre les SS , pour organiser soit une révolte soit une évasion massive du camp .

Certains prisonniers juifs – surtout ceux au-delà du fleuve Bug

On prenait les Wachmänner pour presque toutes les Aktion

Nous étions en mars 1943 . Et les détenus , même à Treblinka , attendaient avec espoir le printemps qui approchait . Le soleil commençait à chauffer assez fort , les jours rallongeaient . La nouvelle de la victoire de Stalingrad était même parvenue jusqu' à nous .

Le deuil décrété après cette défaite touchait tout le monde , y compris le personnel de notre camp de travail . Et pour nous , les prisonniers , Stalingrad était devenu synonyme de l' espoir dans la victoire finale , synonyme de vie . C' était l' imagination débridée du prisonnier condamné à mort , qui voyait déjà l' arrivée du front et la liberté tant désirée . L' espoir de survie devenait possible .

Cependant , la réalité était toujours cruelle . Avec le souffle du printemps nous arrivait aussi l' odeur nauséabonde du camp de la mort , l' odeur des cadavres brûlés . C' étaient les SS qui effaçaient les traces de leurs crimes . Ainsi , nous respirions constamment l' odeur des corps brûlés de nos proches , assassinés dans les chambres à gaz de Treblinka

Treblinka n' ayant pas de four crématoire , les nazis avaient construit un foyer primitif dressé sur un énorme échafaudage , en plein air . Là-dessus , on déposait des rangées de corps à même des poutres en bois , puis on les couvrait à nouveau d' une couche de poutres et ainsi de suite . De jour comme de nuit , nous entendions les roulements sourds si caractéristiques de l' excavateur . Il transportait inlassablement les cadavres depuis les fosses communes jusqu' au foyer infernal . Peut-être , en ce moment , les tenailles de l' excavateur transportaient -elles les cadavres de mon père et de ma sœur [ BL1 ] et les balançaient -elles dans les flammes . Le grincement du bras de la grue , telle une vrille infernale , nous transperçait constamment le cerveau

Le soir , nous regardions longuement le ciel rougi par les reflets des flammes . Parfois nous parvenions même à voir les langues des flammes . Nous vivions sur terre , mais en vérité c' était bien l' enfer .

À l' approche du printemps , nous attendions de grands événements … Et si malgré tout nous réussissions à rester en vie ? Peut-être , même si ce n' était tout le monde , au moins une partie d' entre nous serait -elle sauvée ? Pourtant , la cruelle réalité – les souffrances que nous subissions depuis tant de semaines dans le camp , et surtout ce que nous savions des SS – ne nous laissait guère d' espoir … Une lente agonie et la mort des codétenus nous avaient appris à juger la situation d' un œil lucide . Nos épreuves tragiques ne nous permettaient pas de nous leurrer . Nous étions persuadés qu' avant l' arrivée du front sur le Bug les SS assassineraient tout le monde pour ne pas laisser de témoins de leurs ignobles meurtres .

Le camp de travail , Treblinka I , comptait environ mille deux cents Juifs

Depuis plusieurs semaines il n' y avait pas eu de nouveaux convois , ni de Juifs polonais ni de Juifs venant de l' étranger

Au printemps 1943 , il n' y avait plus qu' environ trois cents Juifs . C' étaient majoritairement des artisans et des ouvriers qualifiés qui , compte tenu du caractère de leur emploi , étaient mieux traités et moins battus . Cette catégorie de prisonniers était également mieux nourrie en comparaison des autres et avait plus souvent l' occasion de « s' organiser » pour obtenir une ration de soupe ou une tranche de pain supplémentaires .

Le petit nombre de Juifs survivants au camp a incité les SS à les traiter avec plus de clémence . Ils avaient peur de perdre les derniers Juifs qui restaient pour travailler . Les exécutions se faisaient plus rares .

La « bonté » des nazis ou hitlériens nous donnait vraiment à réfléchir . C' était précisément cette « bonté » qui nous faisait peur . Les précédentes expériences nous avaient appris que les SS n' étaient « bons » qu' avant une Aktion . Nous ne croyions plus les hitlériens , nous les observions attentivement . Le comportement des SS à notre égard nous paraissait donc curieux , notre inquiétude s' amplifiait , nous nous attendions au pire .

La petite poignée de Juifs restés dans le camp se connaissaient très bien . Nous savions à qui nous pouvions faire confiance , et qui pouvait être mis au courant de nos éventuels projets .

À Treblinka , le temps s' écoulait très lentement . Ici , les minutes semblaient des heures , et que dire de nos souffrances communes , qui duraient depuis des semaines … Nous nous connaissions déjà très bien . Nous avions créé à nouveau un « Comité clandestin » . À la place des anciens membres du Comité sauvagement assassinés étaient arrivés de nouveaux prisonniers . Nous étions sûrs que , cette fois -ci , il n' y aurait pas de trahison . Le sujet de toutes les réunions était l' autodéfense et l' organisation d' une évasion collective . Le Comité était composé de trois Juifs polonais , d' un Juif originaire d' Ukraine et d' un Juif tchèque . C' étaient des gens décidés , qui voulaient vivre et n' avaient pas peur de se battre pour y parvenir . La plupart avaient des convictions politiques très affirmées .

Chaque membre du Comité avait créé dans sa baraque un sous-comité , qui comptait deux ou trois prisonniers . Les règles de la conspiration étaient strictement observées . Chaque membre de l' autodéfense ne connaissait que ses collaborateurs les plus proches . En cas d' intervention soudaine des SS , nous voulions les surprendre par notre résistance organisée . S' il ne nous était pas donné d' avoir la vie sauve , nous souhaitions mourir d' une balle en combattant , comme de vrais soldats . Nous ne voulions pas être assassinés comme nos prédécesseurs jusqu' à présent , avec une pelle ou un bâton ! Nous n' allions pas nous agenouiller pour mourir d' un coup de marteau en bois ! Nous voulions obliger les SS à briser le principe : « Dommage de gaspiller une balle pour un Juif » .

Une mission spéciale fut confiée au groupe de travail appelé Wegebau . C' était un groupe de Juifs qui restauraient les routes pavées . Ils réparaient à l' époque la route menant , à travers la forêt , du camp d' extermination jusqu' à notre camp de travail . On nous avait demandé de prendre contact avec des Juifs travaillant au camp de la mort . Dans ce but , nous avons décidé d' adopter la tactique suivante : nous trouvant à côté du camp d' extermination , juste avant de terminer notre travail quotidien , nous démolirions tout ce que nous venions de paver . De cette manière , la partie abîmée ne diminuerait presque pas . Nous avons donc passé deux à trois semaines au même endroit en attendant l' occasion de nouer le contact .

Le camp de la mort était entouré d' une double rangée de fil de fer barbelé , puis de plusieurs pièges antichars couverts d' un mince filet de fer . Pour camoufler complètement le camp , les nazis avaient construit une haie artificielle , une palissade de pins coupés et alignés en rang très serré

Enfin , la chance nous a souri : suite à un concours de circonstances favorables , nous avons rencontré un groupe de Juifs du camp d' extermination . Ils rentraient de la forêt proche , chargés de branches de sapin fraîchement coupées pour réparer la palissade , juste à côté de l' endroittravaillaient nos paveurs . Ils étaient , comme nous-mêmes , très étroitement surveillés . Toute conversation avec eux nous était interdite . Mais nous nous trouvions seulement à une dizaine de pas les uns des autres . Il était donc très facile de communiquer : nous faisions semblant de parler entre nous , en forçant simplement la voix . De leur côté , ils faisaient de même . Ainsi , ils nous ont informés que la chambre à gaz attendait de nouvelles victimes , mais que depuis quelques semaines déjà aucun nouveau convoi n' était arrivé . L' inquiétude des Juifs survivants de Treblinka II était du même ordre que la nôtre . Pendant quelques jours , nous nous sommes rencontrés ainsi au travail et avons fait plus ample connaissance . Nous avons appris qu' eux aussi s' étaient décidés à mener à bien dans un futur proche presque le même projet que le nôtre .

Ils avaient bien plus souvent que nous l' opportunité de « s' organiser » et d' obtenir quelques vivres supplémentaires , et ainsi , nous avons reçu d' eux un paquet de nourriture et de l' argent .

La Pâque juive approchait . Comme nous ne disposions d' aucun calendrier , nous avions décidé qu' elle tomberait aux alentours du 20 avril . Les nazis commençaient souvent de grandes Aktion d' extermination pendant les fêtes juives . Nous craignions donc une nouvelle ruse de la part des SS . Nous n' étions à ce moment-là que trois cents prisonniers . Que nous arriverait -il ? Nous avions décidé de vendre chèrement notre vie . Mais les tentatives pour obtenir ne serait -ce qu' un pistolet avaient une fois de plus échoué . Les efforts des prisonniers qui , en raison de leur affectation , étaient en contact avec la population n' avaient servi à rien . En revanche , nous avons réussi à nous procurer des ciseaux de ferblantier pour couper le fil de fer barbelé , de l' essence et du pétrole dans les garages . De plus , nous n' avons pas rendu , après le travail , quelques pics et pieds-de-biche que nous avons cachés . Le Comité a désigné des sentinelles dans chaque baraque : leur rôle consistait à veiller surtout la nuit et , en cas d ' Aktion soudaine des SS , à donner l' alarme et à mettre le feu dans chaque baraque . Il était convenu que ce serait le signal pour couper les fils de fer barbelés à plusieurs endroits tout autour du camp . Ensuite , armés de pieds-de-biche et de pics , nous devions attaquer les SS pour prendre leurs armes .

Les Wachmänner postés en sentinelles sur les miradors étaient armés de mitrailleuses , tandis que les SS étaient pourvus de mitraillettes . Malgré tout , nous croyions que certains réussiraient à s' enfuir . De toute façon , nous étions tous condamnés à mort . Jusqu' à présent , nous avions réprouvé unanimement les tentatives d' évasion isolées , car tout le groupe dans lequel travaillait le fugitif subissait les conséquences de son acte . Souvent , après l' évasion d' un prisonnier , les nazis tuaient dix à vingt détenus en représailles . L' assassinat d' un Wachmann était puni de l' exécution d' un nombre plus grand encore . Le Comité avait décidé qu' il fallait à tout prix tenter une évasion massive , tout en sachant que très peu auraient la chance de réussir .

Après le dernier malheureux bombardement du camp , où quelques bombes étaient , hélas , tombées en dehors de l' enceinte , les hitlériens avaient décidé de plonger le camp dans l' obscurité . Nous avons pensé qu' une soudaine « illumination » provoquée par l' incendie des baraquements surprendrait nos ennemis et rendrait notre évasion possible .

Dans les baraques prévues pour deux à trois cents prisonniers , il y avait à l' époque à peine quelques dizaines de personnes . Dans la mienne , nous étions environ trente . Nous dormions seulement sur les châlits du fond , les plus éloignés de la porte d' entrée .

Les premiers jours d' avril , le nombre de sentinelles sur les miradors avait été doublé et quelques dizaines de Wachmänner emmenés en dehors du camp . De toute évidence , les nazis préparaient une opération . Mais laquelle ?

Nous nous présentions à l' appel du soir dans un état de tension nerveuse extrême . Nous nous attendions à des mesures extraordinaires et étions prêts au pire .

La fête de la Pâque juive arriva . L' appel du soir eut lieu plus tôt que d' habitude et fut expédié négligemment par le SS de service pour accélérer notre retour au baraquement , où on nous emmena deux heures plus tôt que d' habitude .

Cette nuit-là , personne n' a fermé l' œil , le Comité de la baraque se préparait à agir . Chaque minute semblait durer une éternité , nous guettions le moindre bruit . Après un moment , à la lueur de la lune , nous avons pu apercevoir les contours des baraques voisines et les silhouettes de l' équipe de cui sine . Au retour de leur service , ils nous ont appris qu' un convoi du ghetto de Varsovie venait d' arriver et que les Juifs qui en faisaient partie étaient venus à Treblinka de leur plein gré ! On les avait transportés dans des wagons de passagers . La plupart d' entre eux avaient travaillé dans l' atelier de tissage de Töb bens

Après leur arrivée , dès que Hagen eut quitté la baraque , nous avons entouré les nouveaux venus . ( Nous ressentions envers eux une certaine méfiance . ) Les questions pleuvaient . Ne savait -on pas à Varsovie ce qu' était le camp de Treblinka ? Pourquoi étaient -ils venus de leur plein gré ? N' avaient -ils donc pas senti en route , sur le quai , l' odeur de brûlé du camp d' extermination voisin ? Nous leur avons posé beaucoup d' autres questions . La plupart d' entre elles commençaient par « Pourquoi » .

Les nouveaux venus ne connaissaient pas encore l' énormité de la perfidie nazie . Ils étaient terrorisés . La naïveté , l' imprudence , le besoin de se faire des illusions les avaient amenés à se laisser abuser en permettant aux nazis de les déporter la veille de l' insurrection du ghetto

Parmi les nouveaux venus se trouvaient des médecins , des ingénieurs , et beaucoup de gens intelligents et cultivés , mais également ceux qui travaillaient dans le Judenrat et dans la police du ghetto .

Nous nous moquions de leur crédulité à l' égard des promesses des nazis . Nous tentions de les persuader qu' ils étaient victimes de la perfidie des SS . En leur donnant pour exemple notre propre vie tragique et l' incessante crémation des corps des victimes des exécutions massives dans le camp de la mort voisin . Nous avons essayé de les convaincre que dans peu de temps ils constateraient , hélas à leurs dépens , la bestialité des Hagen et compagnie . Ici , c' était Treblinka et personne n' en sortirait vivant . Les soldats nazis leur prendraient tout , y compris l a vie .

Malgré tout , ils ne nous croyaient pas , préférant continuer à se leurrer . Certains nous soupçonnaient même d' être intéressés , pensant que nous disions cela pour les inciter à partager avec nous ce qu' ils avaient apporté . En effet , bien que très affamés , nous avons bien peu profité de leurs provisions . Notre déception était d'autant plus amère que nous savions pertinemment que ce qui n' était pas consommé sur-le-champ serait pris par les SS . Quel gâchis ! Car cela faisait si longtemps que nous n' avions pas mangé à notre faim ! L' égoïsme est une chose affreuse . La peur de la faim rend aveugle . Malgré nos arguments , ils ne nous ont pas donné grand-chose . Quel dommage , car déjà le lendemain , les SS leur confisquaient tout ce qu' ils possédaient : les vivres , l' argent , les bijoux , les montres , les draps , le linge … Au moment du transport de tous ces biens sur les civières , nous avons constaté qu' il y avait énormément de choses qui s' en allaient vers la Kommandantur , à notre plus vif regret .

Les nazis ne réussirent pas à provoquer les vieux prisonniers de Treblinka en introduisant des femmes à l' intérieur du camp . Seuls quelques jeunes garçons allèrent nouer des contacts avec les femmes nouvellement arrivées . L' odeur de brûlé que nous respirions en permanence ne permettait à personne , ne serait -ce qu' un court instant , d' oublier nos proches , femmes , mères , enfants , sauvagement assassinés à Treblinka . Quelques jours plus tard , toutes les femmes furent dirigées vers le baraquement qui leur était réservé .

Compte tenu des circonstances liées à l' arrivée au camp de nouveaux venus et de leurs récits sur le ghetto de Varsovie , son autodéfense et l' insurrection de la jeunesse juive , le Comité nous avait recommandé la plus grande prudence dans nos contacts avec eux . Nous leur avons caché l' existence de nos outils de défense et notre plan d' évasion , laquelle évasion devenait momentanément impossible . Les arrivants étaient considérés comme des éléments instables et même peu fiables . Il fallait mieux les connaître . Nous devions donc attendre pour le moment .

Le camp comptait à nouveau mille deux cents prisonniers . Les nazis décidèrent d' « éduquer » les nouveaux venus dans la tradition de Treblinka . Les SS étaient à nouveau dans leur élément . Ils organisèrent ce qu' ils appelaient des « séances de travail modèle » . Ils regroupèrent tous les Juifs pour qu' ils nivellent le terrain en vue de la construction d' une nouvelle baraque . Cette activité servait uniquement de prétexte pour nous battre sans cesse . Le travail consistait à transporter de la terre et des pierres sur des civières d' un bout à l' autre de la place , puis en sens inverse . Et ainsi on tournait en rond .

Sur la place se tenaient une centaine de Wachmänner sous la direction de SS sadiques , tels que Schwarz , Pröfi , Lanz et d' autres . Ils « éduquaient » les nouveaux venus à la façon de « travailler » à Treblinka . Les SS encourageaient les Wachmänner à battre les prisonniers sans pitié . Après quelques heures d' une telle « éducation au travail » , de nombreux prisonniers étaient blessés et plusieurs cadavres allongés . Les Juifs du ghetto de Varsovie avaient fait connaissance avec la « bonté » des SS , ceux-là même qui les avaient convaincus de se rendre à Treblinka de leur plein gré .

Treblinka revint à sa vie quotidienne « normale » . Les nouveaux prisonniers furent vite mis au pas – gleichschalten – , comme les anciens . Deux semaines plus tard , nous comptions déjà entre cinquante et soixante morts . Une partie des nouveaux venus fut désignée pour les différents travaux d' ateliers et groupes de travail . À notre Wegebau on affecta également quelques Juifs de Varsovie . Ils nous parlaient longuement de la vie du ghetto jusqu' en avril 1943 , des organisations clandestines qui s' y étaient formées , des collectes d' armes , des bunkers

Durant la Pâque juive , de nouveaux convois de déportés juifs de Varsovie arrivèrent dans le camp d' extermination . C' étaient des personnes réunies devant l ' Arbeitsamt près du Judenrat d' où elles avaient été déportées , le matin du 19 avril 1943 , le jour de l' insurrection du ghetto . Toutes furent gazées dès leur arrivée à Treblinka II .

Mais la nouvelle de cette lutte pour la dignité humaine contre des nazis armés jusqu' aux dents était parvenue jusque dans les deux camps de Treblinka .

Au début , l' insurrection du ghetto de Varsovie provoqua un assouplissement de notre traitement par les SS . Les convois s' arrêtèrent . On tuait moins les gens au travail .

Les sentinelles furent renforcées .

Les Juifs de Treblinka II qui avaient échappé à la mort furent employés dans divers travaux d' entretien du camp . Entre-temps , le Comité clandestin avait déjà préparé dans les détails le plan d' insurrection . Si les Juifs du ghetto de Varsovie avaient pu le faire , peut-être que nous réussirions à notre tour . Les préparatifs durèrent quelques semaines .

Enfin , le 2 août 1943 , aux environs de seize heures , éclata le soulèvement dans le camp d' extermination de Treblinka . Dans ce camp existait un groupe de désinfection composé de quelques prisonniers qui transportaient sur leur dos des bidons remplis de liquide antiseptique . Ils l' utilisaient pour en asperger les châlits et les baraques . Mais ce jour-là , à la place du produit habituel , ils avaient rempli leurs bidons avec de l' essence mélangée à du pétrole . Ils en aspergèrent scrupuleusement toutes les baraques . Au signal convenu , ils cassèrent l' entrée du dépôt d' armes et de munitions et celles -ci furent immédiatement distribuées aux prisonniers . Ainsi armés de fusils et de mitraillettes , les prisonniers prirent rapidement le contrôle de leur camp . Tous les SS et les Wachmänner qui se trouvaient sur leur chemin furent tués

L' incendie dans le camp voisin nous a stupéfiés . À cet instant précis , je me trouvais avec le groupe de Wegebau à quelques kilomètres du camp , en plein champ . Nous avons entendu des tirs durant dix à quinze minutes . Ensuite , nous avons aperçu très distinctement les langues de feu et les tourbillons de fumée . Les Wachmänner nous ont ordonné de nous allonger face contre terre , en menaçant de tirer sur quiconque oserait se lever . Quelques minutes plus tard , les SS et les Wachmänner de notre camp sont venus nous chercher en camion .

Déjà les insurgés du camp de la mort étaient poursuivis par un détachement de nazis de notre camp . Nos SS ont appelé à la rescousse la section armée de SS la plus proche , qui stationnait à Malkinia .

Notre petit groupe d' une dizaine de personnes a été poussé dans le camion . Nos gardiens nous ont ordonné de nous asseoir par terre , tandis que les Wachmänner se tenaient à l' avant et à l' arrière du camion . Nous devions tenir nos mains sur la nuque , tête baissée , sous peine d' être abattus .

Nous sommes rentrés par le chemin juste à côté de Treblinka II . Nous avons pu constater une grande agitation parmi les Wachmänner qui se trouvaient tout autour du camp . Nous avons vu aussi de très près les restes des baraques qui finissaient de se consumer . Nous étions absolument sûrs que les SS nous réservaient une mort imminente . D'après les visages et les conversations des Wachmänner , nous avions l' impression qu' eux-mêmes en étaient persuadés . Nous nous attendions à une vengeance sanglante de la part des SS . Nous avions également peur que certains Wachmänner ne se rappellent que nous avions travaillé si longtemps et avec tant d' « ardeur » à côté du camp d' extermination .

À notre grand étonnement , nos gardiens nous ont ramenés au camp . Sur la place se tenaient beaucoup de Wachmänner et de SS , munis de mitraillettes , coiffés de casques , et portant des grenades à la ceinture . Tous les prisonniers étaient déjà dans leurs baraques , où nous avons immédiatement été poussés .

Il régnait dans notre baraque un silence de plomb . On ne parlait qu' en chuchotant . Beaucoup de détenus étaient déjà allongés sur les châlits et faisaient semblant de dormir pour ne pas être obligés de parler à qui que ce soit et pouvoir vivre leurs derniers instants dans la solitude de leurs pensées . D' autres étaient debout dans les coins de la baraque et s' adonnaient à la prière . Le Comité du Block était au complet . Hélas , à présent nos projets d' évasion paraissaient vains . Nous n' étions pas en mesure de nous défendre , n' ayant aucune substance inflammable à portée de main . Nous étions complètement désarmés . Mais nous avons rapidement compris que la Kommandantur du camp ne savait pas non plus que faire de nous . Nous avons appris plus tard que le commandant de notre camp avait posé la question à ses supérieurs qui résidaient à Cracovie .

Le soir est tombé , la cantine du camp ne fonctionnait pas . Le dîner , c'est-à-dire une tranche de pain accompagnée d' un gobelet de café , ne fut pas distribué . Cette nuit-là , presque personne ne dormit , on veillait . Apparemment les nazis , surpris et consternés par l' insurrection du ghetto de Varsovie , étaient encore plus troublés par ce soulèvement armé au sein du camp de la mort .

Mais la perfidie des nazis ne connaissait pas de limites . Contre toute attente , les SS ne se vengèrent pas tout de suite . La direction du camp se mit même à nous traiter un petit peu mieux . Nos rations de nourriture furent augmentées , les Wachmänner ne battaient plus que rarement les ouvriers qu' ils surveillaient . Visiblement , les ordres qu' ils avaient reçus allaient dans ce sens .

Quelques jours après la révolte armée , après l' appel de l' après-midi , tous les artisans et les ouvriers qualifiés ont été convoqués à une séance d' information . Elle a eu lieu dans la partie du camp occupée par la Kommandantur . Nous étions debout en demi-cercle sur la place . Le commandant du camp , le SS- Hauptsturmführer Van Eupen , qui faisait peur à tous les êtres vivants dans le camp , s' est avancé vers nous pour prononcer son discours . Il a donné l' ordre de renforcer les sentinelles autour du camp , et cela uniquement pour « notre bien » , car la population paysanne des alentours voulait nous assassiner , furieuse contre les Juifs , qui , par leurs machinations , avaient déclenché la Seconde Guerre mondiale

– Meine Kinder

Van Eupen a profité dans son discours d' un fait récent : quelques Juifs qui s' étaient enfuis dans le bois voisin étaient revenus au camp , car ils n' avaient rencontré aucune aide à l' extérieur . Malheureusement , plusieurs faits mentionnés par Van Eupen étaient vrais .

Jusqu' à présent , personne n' avait entendu un tel discours prononcé au camp .

Mais tous les prisonniers n' étaient pas du même avis . C' était le cas de l' « aristocratie du camp » qui était composée d' artisans de petites villes des environs ( Wegrowo et Sokolowo ) et de déportés du dernier convoi du ghetto de Varsovie . Leurs femmes et enfants habitaient dans un baraquement à part , à un kilomètre de distance du camp . Tous les dimanches , ils partaient pour leur rendre visite . Ce groupe croyait jusqu' à un certain point ce que leur racontaient les nazis et la présence de leurs familles à proximité faisait qu' ils étaient opposés à toute action contre le pouvoir . Ils disaient qu' on ne pouvait rien contre le destin , que celui qui devait être sauvé le serait de toute façon et qu' en employant la force contre les SS nous n' arriverions à rien .

Toutefois , le groupe Wegebau décida , en cachette et avec l' aide du Comité , de préparer par ses propres moyens une évasion commune . L' exemple des derniers soulèvements héroïques nous avait très positivement influencés . La victoire russe à Stalingrad et , récemment , les événements intervenus en Italie

Nous avons méticuleusement commencé à préparer notre projet d' évasion . Le groupe Wegebau était à l' époque peu nombreux , une dizaine de personnes qui travaillaient presque toutes en dehors du camp , à restaurer les routes pavées et à ramasser des pierres dans les champs voisins après les moissons .

Les membres du groupe ont été scrupuleusement sélectionnés , pour qu' il n' y ait aucun mouchard parmi nous . C' étaient pour la plupart des gens jeunes , j' étais le plus vieux avec mes quarante ans . Nous étions tous décidés à nous battre contre les nazis et , à la dernière extrémité , à vendre chèrement notre vie . Grâce au Comité , nous nous sommes « débrouillés » pour trouver de meilleurs vêtements pour tous , des anoraks chauds , de bonnes et confortables chaussures de marche . Dans notre camp , les prisonniers portaient des vêtements civils , sans aucun bandeau ni étoile . Notre armement était composé d' un couteau à cran d' arrêt et d' une barre de fer de trente centimètres environ .

Dans notre groupe se trouvaient quelques hommes venus avec le dernier convoi du ghetto de Varsovie . Il y avait parmi nous un ingénieur en électricité de Grodno , Jalowiec ; un jeune homme très combatif et doué , originaire de Falenica , Seweryn Klajtman – Szmulek ; également Kalman Krawiec , originaire de Miedzyrzecze , cordonnier de son état , un garçon très discipliné et honnête , ainsi qu' Aron Wohl Sucharewicz , du groupe de Varsovie

Les préparatifs traînaient en longueur . Depuis quelques jours nous étions fin prêts pour passer à l' action . Toutes les conditions étaient réunies pour l' évasion : nous avions reçu de la monnaie d' occupation allemande et des dollars . Tous les jours , au risque de notre vie , nous emportions tout avec nous en allant travailler .

Le 2 septembre 1943 , un grand nombre de nazis ont quitté le camp pour une Aktion à l' extérieur . Nous avons jugé que c' était le jour idéal pour tenter une évasion . Après la pause de déjeuner , à une heure de l' après-midi , nous sommes partis dans le champ pour ramasser des cailloux . Nous n' étions surveillés que par un seul Wachmann . La journée était ensoleillée , le ciel très bleu , sans aucun nuage à l' horizon . Nous avons décidé que c' était le moment ou jamais . Nous avons agi en suivant point par point notre plan , qui avait été préparé jusque dans les moindres détails . Aussitôt après notre arrivée au champ , le Wachmann s' est assis sous un arbre . Il fumait une cigarette et tenait son fusil en le maintenant à deux mains entre ses genoux . Il était ce jour-là , comme tous les Wachmänner la plupart du temps , légèrement éméché . Dans ce champ , à deux kilomètres du camp , le chaume était resté après la moisson , juste à côté d' un taillis . Derrière ce taillis clairsemé , en bordure d' un autre champ , se trouvait une petite cabane inhabitée , et juste derrière encore , une forêt dense s' étendait jusqu' au Bug , la rivière à la frontière est de la Pologne .

Nous devions ramasser des cailloux sur une des cinq civières qui circulaient , chacune portée par deux prisonniers . Nous déposions ces cailloux sur un tas . Quelques minutes après avoir commencé notre tâche , nous nous sommes placés de telle façon qu' un couple de porteurs se trouve derrière notre gardien , les autres travaillant toujours tranquillement à ramasser les cailloux .

L' un des prisonniers a demandé au Wachmann s' il pouvait fumer car il venait de trouver un mégot de cigarette . Le Wachmann a accepté . Au moment où le prisonnier allumait le mégot , un autre est arrivé par-derrière et lui a assené un coup violent sur la tête avec une barre de fer . En même temps , le prisonnier au mégot enfonçait un mouchoir dans la bouche du Wachmann . Sous la force du coup , le Wachmann avait lâché son fusil .

Désormais , il fallait se conformer au plan . Nous devions continuer à travailler tranquillement , par deux , pour que les sentinelles qui , du haut de leurs miradors , observaient les alentours avec leurs jumelles ne s' aperçoivent de rien . Entre-temps , Seweryn Klajtman , dont j' ai déjà parlé , avait revêtu l' uniforme du Wachmann . Notre nervosité grandissait . Il fallait observer une discipline de fer car cela pouvait tourner mal pour nous . Personne n' avait le droit de jeter sa civière et de commencer à s' enfuir tout seul . Ainsi , deux par deux , calmement , nous avons traversé le bosquet sous escorte de notre Wachmann Klajtman , et d' un pas lent nous nous sommes dirigés à travers les champs vers la forêt .

Klajtman était un formidable Wachmann : il nous criait dessus et tenait son fusil pointé sur nous , prêt à tirer . Au bout du champ travaillaient les femmes . Encore quelques dizaines de pas et nous serions dans la forêt , à ce moment-là commencerait la véritable évasion . Le plus loin possible de Treblinka .

Enfin , nous sommes arrivés à l' orée d' une forêt très dense , avec beaucoup de jeunes arbustes dont les branchages entremêlés nous écorchaient le visage . Puis le bois est devenu moins épais . Nous avons couru de plus en plus vite . Nous supposions que les nazis allaient commencer à nous rechercher près du Bug ou éventuellement le long des rails de chemin de fer près de Malkinia . Nous fuyions donc vers l' ouest , en essayant d' avoir toujours le soleil de l' après-midi devant nous .

Parmi nous , un habitant de Wegrowo , Szlomo Mokka , charretier et vendeur de chevaux , s' est révélé être un parfait connaisseur de chaque sentier et de chaque recoin des environs . Nous avons couru sans respirer jusqu' à la tombée de la nuit . Le premier repos a été décrété seulement le soir . Nous nous trouvions au bord d' une grande forêt . Devant nous se dressait un village . Affamés , encore plus assoiffés , exténués , nous nous sentions cependant libres .

C' est alors seulement que nous avons pu examiner le déroulement des trente derniers jours qui nous séparaient de l' insurrection de Treblinka II . Aurions -nous la chance de rencontrer les rescapés pour lutter ensemble contre l' occupant ?

Nous avons envoyé deux membres de notre groupe en reconnaissance . Contrairement aux mensonges des SS , nous avons réussi à nous procurer dans le village voisin du pain , du saucisson , quelques cigarettes et même une bouteille de vodka clandestine . C' était notre premier dîner en liberté , sans SS ni Wachmann .

Dans la crainte d' être poursuivis , nous avons repris notre route au petit matin . Après notre fuite , qui n' a été connue que lors de l' appel du soir , d' autres évasions ont eu lieu .

Enfin la liberté , si longtemps attendue ! Nous étions treize et j' étais le plus âgé de tous . Les autres , très jeunes , étaient de bords politiques très différents , de toutes convictions morales , religieuses , et de niveaux d' instruction les plus divers . Nous étions habillés en civil .

Nous n' étions plus sous la « protection » directe des SS Totenkopf-bataillon

Notre seul rêve était de nous battre contre les Allemands . Du Wachmann tué nous avions hérité d' un fusil , de cinq balles , d' un manteau et d' un calot militaire .

Nous n' arrêtions pas de marcher pour nous éloigner le plus possible de Treblinka . Nous devions éviter les sentinelles allemandes qui gardaient les ponts , les voies ferrées , les routes . Nous avons même contourné certains villages , sachant que dans quelques-uns se trouvaient aussi des postes de police allemands .

Selon la propagande des SS dans le camp , surtout après l' insurrection du camp de la mort de Treblinka , en date du 2 août 1943 , même si un Juif parvenait à s' échapper , il mourrait rapidement de faim et de soif . Cela n' était que pur mensonge , comme les autres affirmations . Dans notre groupe , il y avait également un commerçant ambulant de Wegrowo , Szymon Grynszpan , qui faisait des tournées dans toute la région , connaissait tous les villages et presque chaque chemin des champs . Nous avions plusieurs milliers de zlotys polonais d' occupation , et une ou deux personnes de notre groupe se rendaient régulièrement dans le magasin du village le plus proche de la forêt pour y acheter des provisions . Le plus difficile , c' était de nous procurer de l' eau sans trahir notre présence . La plupart du temps , nous faisions nos courses le soir .

Parfois , cela était impossible à cause des Allemands dans le village , et parfois le pain manquait à cette heure-là .

Une fois , nos compagnons ont failli être arrêtés , mais ils ont pu s' échapper en courant vers la forêt , où nous les attendions . La poursuite a continué et n' a cessé qu' après un coup de fusil .

Nous recherchions toujours le contact avec les partisans , mais sans succès . Il nous manquait un contact avec l' organisation . Pendant un moment nous avons formé une petite division sans aucune liaison ni arrière-garde . Nous manquions d' armes et de vivres . Nous avons quelquefois rencontré dans la forêt des groupes de personnes dépourvues d' armes , comme nous . Ils ne nous inspiraient aucune confiance , car nous n' aimions pas la façon dont ils se comportaient à notre égard ni à l' égard des villageois .

Dans ces conditions , notre petit groupe s' est rapidement désagrégé . Sucharewicz et deux autres se sont rendus à Varsovie par le train , après nous avoir affirmé qu' ils disposaient là-bas d' une cachette . À l' approche de Wegrowo , Grynszpan , Mokka et Jonas sont partis chez des paysans qu' ils connaissaient . Krawiec et Jalowiec se sont également séparés de nous . Nous n' étions plus que cinq , et nous disposions d' un fusil et de seulement deux balles .

Nous avons rencontré un jeune paysan dans la forêt . Une fois la confiance établie , nous lui avons raconté qui nous étions , ce qu' était Treblinka , et lui avons expliqué que nous étions à la recherche des partisans pour nous joindre à eux . Il nous a confié à son tour son souhait de rejoindre également les partisans . Il n' avait plus de père , son frère était prisonnier , et il habitait avec sa mère . Leur enclos était un peu à l' écart du village voisin . Il nous a invités chez lui . Nous nous y sommes rendus séparément , à quelques dizaines de minutes d' intervalle . Il nous a cachés dans l' étable et nous a apporté des pommes de terre encore brûlantes , bien assaisonnées , du lait et des œufs . Nous avons passé de longues heures à discuter ensemble . Nous y sommes restés vingt-quatre heures de plus . Le troisième jour , tandis que notre ami s' était rendu au village voisin pour faire quelques achats , sa mère est venue nous voir en pleurant et en se lamentant . Elle nous a suppliés de quitter l' enclos avant son retour . Elle était morte de peur pour le seul fils qui lui restait . Elle nous a raconté que dans le village voisin , lorsque les nazis avaient découvert un Juif caché chez un fermier , son hôte et toute sa famille

– Mon fils est têtu , répétait -elle . Quand il reviendra , il ne voudra pas vous laisser partir .

Ce disant , elle n' arrêtait pas de pleurer abondamment .

Malgré notre regret de quitter ce nouveau toit et de ne rien goûter des vivres que le jeune paysan devait nous apporter du village , nous avons abandonné l' étable . La vieille paysanne nous a dit adieu en embrassant chacun de nous avec chaleur . Et nous voilà de nouveau en errance dans la forêt . Quelque temps après , nous avons été soudainement attaqués et avons essuyé un tir nourri . Nous nous sommes séparés . Je suis resté seul avec Klajtman , le jeune couturier de Falenica , qui a pris soin de moi comme un fils de son père dans le malheur . Je savais que , sans aucun contact politique , nous ne parviendrions jamais à rejoindre les partisans . Ce contact , nous ne pourrions l' avoir que parmi nos connaissances . Nous avons décidé de retourner à Falenica . Continuer à se cacher tous les deux dans la forêt était de plus en plus risqué , l' hiver arrivait à grands pas .

La somme d' argent dont nous disposions au début fondait comme neige au soleil . Nous n' avions aucun document d' identité . Notre apparence était assez suspecte . Moi , je portais une longue moustache d' une oreille à l' autre , une casquette bleu marine avec une visière en cuir . Mon imperméable clair d' été était extrêmement sale et j' avais des chaussures militaires . Klajtman , un jeune homme brun à la peau mate , avait une barbe foncée de quelques jours , il était vêtu du manteau sans boutons hérité du Wachmann tué . Avec sa casquette d' employé des chemins de fer , il rappelait un peu un Bahnschutz .

Après bien des événements et une dose de chance incroyable , nous sommes arrivés à Falenica . Ce fut un choc quand nous avons aperçu les ruines du quartier juif où vivaient naguère plus de six mille personnes ( ! ) . Nous connaissions ici chaque maison , chaque pierre – tout éveillait en nous les souvenirs de nos proches .

Dans le camp de Treblinka , Izaak Lelczuk , avant la guerre secrétaire de la communauté juive , m' avait raconté que , la veille de la déportation du ghetto , il avait confié son fils Jerzyk à la famille polonaise d' Edward Zaks , qui habitait à Falenica . Le petit était né lors du mois terrible de septembre 1939 . Lelczuk était persuadé que je sortirais vivant du camp , c' est pourquoi il m' avait révélé son secret . Je connaissais Edward Zaks , qui était responsable de la chaudière des bains publics et de la désinfection dans la gmina

Nous avons décidé d' aller le soir même chez Zaks pour prendre des nouvelles de Jerzyk Lelczuk . Zaks avec sa nombreuse famille , qui comprenait sa femme , Jozefa , et leurs quatre enfants , âgés de trois à dix ans , habitaient dans une petite maison un peu à l' écart , rue Wiazowska . L' habitation était composée d' une seule pièce d' environ vingt-cinq mètres carrés et d' une cuisine de douze mètres carrés . Dans la même maison , à l' étage , demeuraient leur fille Zofia , son mari , Edward , et leur petit garçon de deux ans .

Le petit Jerzyk Lelczuk

Une demi-heure plus tard à peine , nous étions déjà installés dans la cuisine bien chauffée de Zaks . Mme Jozefa nous a aussitôt servi une assiette de soupe chaude , préparée pour le petit déjeuner du lendemain . Depuis presque un an et demi de vie d' errance , nous n' avions pas mangé une soupe aussi épaisse et savoureuse ! Ils nous ont encouragés tous les deux à en reprendre une deuxième assiette . Ils nous ont ensuite donné du pain avec du saindoux et du thé . Nous étions affamés et assoiffés depuis des jours .

Après ce dîner copieux , les récits n' avaient pas de fin . Nous leur avons raconté Treblinka , notre fuite et notre vie dans la forêt . Eux nous ont également confié leurs chagrins . Ils nous ont montré le petit Jerzyk Lelczuk , endormi , qui leur avait causé bien des soucis . Ils avaient même reçu une visite de la Gestapo . Quelqu ' un les avait dénoncés en disant qu' ils cachaient un enfant juif . Jerzyk était un blondinet aux yeux bleus , mais il était circoncis car petit-fils du rabbin Finkielstein , de Falenica , alors que Basia

Mme Zaks , avec un sourire sincère , a pris grand soin de nous . Pour la première fois depuis des mois et des mois , nous avons dormi dans une pièce chauffée . Elle nous a préparé des lits de fortune à la cuisine . Le lendemain , à six heures du matin , dans l' obscurité , nous avons quitté nos hôtes accueillants après un petit déjeuner chaud et copieux . Nous devions revenir après vingt et une heures le soir même . Nous avons reçu des provisions pour toute la journée . Juste derrière la maison de Zaks se trouvait un petit bois prolongé par une forêt qui s' étendait de Radosc à Otwock . Nous avons passé plusieurs semaines dans cette forêt , mais désormais c' était beaucoup moins pénible .

Le soir , nous retournions chez les Zaks où nous attendaient tous les jours un repas chaud et surtout nos amis si gentils et agréables . Quand , à la fin de l' automne , la pluie s' est mise à tomber sans arrêt , nous sommes restés cachés dans un renfoncement derrière l' armoire , dissimulés par un drap suspendu . Nous restions sans bouger , durant de longues heures , surtout lorsqu' il y avait dans la pièce des invités ou des voisins . Les enfants avaient appris à ne jamais dire un mot à personne à notre sujet .

Comme je l' ai mentionné dans les chapitres précédents , quand , le 19 août 1942 , on nous a déportés à Treblinka , presque deux ou trois heures avant que les SS n' encerclent le ghetto , j' avais forcé ma femme à se sauver du côté aryen avec nos deux fillettes ( âgées de cinq et douze ans ) . J' avais été déporté avec mon père , âgé de soixante et onze ans , à Treblinka . Mon épouse et mes enfants s' étaient cachées dans une boulangerie désaffectée , sous la surveillance de Garwacki

Lorsque je suis revenu à Falenica , j' ai commencé des recherches pour retrouver ma famille , mais je n' ai pu établir ni son nom actuel ni son adresse . Recherché par la Gestapo , Rost s' était enfui pour une destination inconnue , quant à Garwacki , il habitait Varsovie . Je devais apprendre plus tard que Rost avait effectivement obtenu une Kennkarte pour ma femme au nom d' Helena Kowalska et des certificats de baptême pour les enfants . C' était également lui qui avait aidé ma femme à changer plusieurs fois de domicile , rendant de cette façon difficile de la retrouver dans les souches des registres des locataires classées dans un fichier .

Afin d' obtenir des nouvelles de ma famille , je me suis rendu chez certains employés de la gmina , comme Tadeusz Kijek . Ensuite , à plusieurs reprises , chez Roman Szymczak , qui habitait avec ses parents et ses frères et sœurs . Ce dernier exerçait la profession d' infirmier et travaillait pour le dispensaire de Falenica . À l' époque , il était gravement atteint par la tuberculose . Ils m' ont toujours reçu très chaleureusement . Cependant , mes recherches pour retrouver ma famille n' aboutissaient pas . Au moins connaissais -je déjà le nom d' emprunt de ma femme et son adresse d' « aryenne » , mais elle avait précipitamment quitté les lieux pour une destination inconnue . J' avais peur de lui nuire en poursuivant mes recherches .

Quand nous rentrions pour la nuit chez Mme Zaks , celle -ci nous racontait les nouvelles qu' elle avait entendues dans le magasin de la ville . Déjà le bruit courait que deux Juifs s' étaient échappés de Treblinka et qu' ils se cachaient à Falenica . Presque tous les jours , nous nous promenions à Falenica mais toujours séparément . Quelques jours après notre arrivée , je suis allé me faire couper les cheveux chez le coiffeur situé tout à côté de la station du chemin de fer électrique de Miedzeszyn . Le jour suivant , le même coiffeur a coupé les cheveux à Klajtman . Chez ce coiffeur , il y avait toujours quelques personnes qui attendaient leur tour .

Nous avons essayé d' entrer en contact avec une organisation clandestine . Pour obtenir des documents , je me suis rendu chez le soltys

Mizani , qui était d' origine suisse , n' avait pas non plus de nouvelles de ma famille . Il m' a raconté avec une profonde tristesse comment avait été exterminée la famille Rochman , la mère et ses jumeaux de douze ans qui étaient restés cachés un certain temps après la liquidation du ghetto , alors que M. Rochman avait été déporté à Treblinka .

Enfin , nous avons pris contact avec des soldats de l' AK ( Armia Krajowa

Cette décision nous a causé beaucoup de chagrin . Nous ne connaissions pas la cause réelle de ce refus et ne comprenions pas pourquoi on avait rejeté notre envie sincère de nous battre contre les nazis .

Entre-temps , nous avons subi un autre coup . Pour des raisons complètement indépendantes des Zaks , nous ne pouvions plus nous rendre chez eux . Nous avons alors sollicité l' aide de M. Pytlarczyk qui nous a promis d' intercéder en notre faveur ; en attendant , il a accepté de nous cacher dans le grenier de sa maison . Stanislaw Pytlarczyk habitait avec sa mère âgée dans une maisonnette à l' entrée de Falenica , juste derrière l' église . Après le décès de son père , qui était sacristain , la mère de Stasiek

L' entrée de notre cachette était très compliquée . Il fallait mettre une échelle jusqu' au toit pour y accéder . Mais elle présentait un avantage indéniable : en tant que membre de l' Armée nationale clandestine , Pytlarczyk était au courant de chaque descente de gendarmes et de chaque rafle prévue dans les parages . Dans ces cas , nous pouvions fuir immédiatement dans la forêt . Durant ces journées , nous rencontrions de plus en plus souvent de jeunes Polonais qui s' y cachaient .

Grâce à Janik , notre second contact , je me suis rendu chez Mme Wochowa . C' était une couturière qui cachait chez elle la femme d' un de mes amis , Zielony . C' était un réfugié venant de Gdansk . Après la liquidation du ghetto de Falenica , Zielony travaillait encore avec d' autres Juifs ( environ soixante-dix personnes ) dans la scierie Najwert de notre ville . Puis , un jour , ils avaient tous été fusillés et enterrés à côté de la scierie .

Mme Zielona est sortie de sa cachette pour venir vers nous . Elle a éclaté en sanglots en me voyant . Elle avait rencontré plusieurs fois ma femme lorsque celle -ci venait la voir chez Mme Wochowa . Mais depuis trois mois , ma femme avait cessé ses visites , après lui avoir fait part de quelques graves difficultés . Mme Zielona ne savait pas non plus ce qu' elle allait devenir . C' était une femme brune , à lunettes , dont le visage exprimait une grande intelligence . Dans nos conversations , elle ne tarissait pas d' éloges devant le sacrifice de Mme Wochowa

Je gardais le contact avec les Zaks , à qui je rendais visite de temps en temps . J' apprenais en ces occasions des choses très intéressantes pour nous .

À la liquidation du ghetto de Falenica , le vitrier Bakalarczyk , un Juif , s' était également caché dans une maisonnette abandonnée . Hélas , nous n' avons pu le rencontrer

Le refus des partisans de nous accueillir parmi eux ainsi que les conditions quotidiennes très dures – l' hiver , l' absence de papiers , de linge et de vêtements chauds , le manque d' argent – , tout cela nous affectait énormément . Nous recherchions constamment de l' aide chez nos amis .

Lors d' une de ces tournées dans le village , Klajtman a été arrêté par les gendarmes alors qu' il suivait les rails du chemin de fer . Il ne pouvait justifier de son identité et , étant donné que son allure était suspecte , les gendarmes ont estimé qu' il s' agissait d' un Juif fugitif et l' ont fusillé à côté de la scierie de Falenica , à l' endroit de nombreuses exécutions

Ça a été pour moi un coup cruel . Je doutais de tout . C' est alors que , par le plus grand des hasards , j' ai retrouvé ma femme , qui était recherchée par la Gestapo .

À Falenica habitait à l' époque un cordonnier du nom d' Izaak Altfeld . C' était un Juif allemand . Jeune homme , il avait émigré en 1921 à Berlin , où il avait épousé une Allemande . En 1937 , il avait été expulsé en Pologne et s' était établi dans le foyer des réfugiés de Falenica , accompagné de sa femme , qui l' avait suivi de son plein gré pour partager son destin . Durant l' occupation , Izaak Altfeld s' était débrouillé pour avoir des papiers prouvant que ses racines juives se limitaient à un seul et unique grand-père , et que lui-même était marié à une Allemande .

Compte tenu de l' utilité de son métier de cordonnier , on l' avait laissé travailler dans son ancien atelier , où il confectionnait pour les Allemands des chaussures avec du cuir qu' ils lui fournissaient .

Espérant retrouver ma femme et cherchant partout de l' aide , je me suis rendu un jour discrètement dans l' atelier du cordonnier Altfeld . Je lui ai demandé de me préparer un paquet de vêtements de rechange . Nous nous étions fixé un rendez-vous pour les jours suivants mais , ne pouvant pas sortir de ma cachette , je suis arrivé chez lui avec beaucoup de retard .

À la même période , juste après ma première visite chez Altfeld , ma femme , qui se cachait avec de faux papiers aryens et vivait dans une tension constante et en perpétuel danger de mort avec nos deux fillettes , était venue chercher conseil auprès d' un homme de confiance . En entendant le récit d' Altfeld sur mon évasion de Treblinka , elle n' arrivait pas à croire à son bonheur . C' est grâce à l' entremise d' Altfeld que nous avons pu nous retrouver un soir , dans son atelier , pour un rendez-vous amoureux . Hélas , Izaak Altfeld n' a pas survécu à la fin de la guerre . Peu de temps après nos heureuses retrouvailles , il a été fusillé juste devant son atelier , avec sa femme et ses enfants . Leur condamnation , lue à haute voix par les Allemands , disait qu' « ils avaient déshonoré la race allemande »

Même si nous ne pouvions pas habiter ensemble , nos retrouvailles nous avaient redonné le courage de nous battre pour survivre . Je voulais tant revoir mes enfants !

Ma femme , docteur en pharmacie , ne pouvait exercer sa profession , alors elle pratiquait le commerce de fruits et de poissons achetés chez les paysans des villages alentour . Elle revendait péniblement tout cela en majorité à des estivants . Elle gagnait sa vie avec d' énormes difficultés . En outre , elle avait été à plusieurs reprises poursuivie par des rançonneurs qui faisaient chanter les Juifs .

À l' automne 1943 , elle avait été cuisinière d' une division de l' Armée nationale qui stationnait dans le village . Quelques heures après l' évacuation de leur quartier , en novembre 1943 , la maisonnette où habitait toujours ma famille après l' évacuation de l' Armée nationale clandestine avait été fortement mitraillée par les gendarmes de Rembertów , qui pensaient que des partisans polonais y stationnaient encore .

Ma femme et mes deux fillettes ( âgées de cinq et douze ans ) avaient été interrogées pendant de longues heures dans des conditions particulièrement dramatiques . Le commandant de la gendarmerie , le fameux Lubescher , en poste à Rembertów , nourrissait de lourds soupçons concernant la maison et surtout sa locataire solitaire .

C' est à ce moment-là que nous nous sommes retrouvés . La maisonnette était sous surveillance et ma femme était filée . C' est seulement au mois de janvier 1944 que j' ai réussi à me cacher chez elle , dans la petite maison sur le talus . Je me dissimulais sous un tas de branches que l' on avait mis à sécher pour le chauffage . Le soir , je sortais de ma cachette . Nous dormions tous les quatre sur un petit lit étroit .

C' est dans ces conditions que j' ai survécu durant quelques mois , sous l' aile protectrice de ma femme « aryenne » . Grâce à ses contacts avec l' AK , ma femme recevait la presse clandestine et achetait pour moi la presse allemande .

Lorsque , le 22 juin 1944 , commença l' offensive tant attendue et rêvée de l' armée soviétique , j' étais sûr que , cette fois -ci , elle parviendrait jusqu' à la Vistule . Cette offensive a cependant créé pour nous des difficultés tout à fait imprévues . Plus le moment de la Libération semblait imminent , plus ma cachette dans le grenier était dangereuse . Le front qui approchait a provoqué un afflux de soldats de l' armée allemande et de celle de Vlassov

Le 27 juillet 1944 , on a éloigné toute la population civile de la ligne du front . Ma femme et les enfants , comme tous les civils , ont été obligées de quitter la maisonnette . Je suis resté complètement seul sur la petite colline . Barbu et sans un vêtement correct , je ne pouvais quitter le grenier sans faire naître les soupçons . Or la maison était un bon point d' observation sur le pont et les environs . Autour de la maison , les Allemands ont creusé des tranchées , installé des chars et des canons . Mes chances de survie étaient minimes .

Le miracle , pour moi , a été l' offensive éclair de l' Armée rouge .

Le 31 juillet , à dix heures du matin , les derniers groupes d' Allemands ont quitté le pont , qu' ils ont fait sauter derrière eux .

À midi , j' ai vu le premier soldat libérateur . Nous étions sauvés

Durant mon séjour chez ma femme , je suis resté en contact avec la famille Zaks . Je leur demandais conseil et prenais des nouvelles du petit Jerzy Lelczuk . Le jour même de la Libération , je me suis rendu , cette fois , en visite « officielle » chez Zaks où j' ai été accueilli à deux titres , à la fois comme un ami qu' ils protégeaient et comme un nouveau-né au sein de sa famille !

Ma reconnaissance envers l' armée russe pour leur attaque éclair était sans bornes . Ils m' avaient sauvé la vie ! Le premier soldat soviétique que j' ai rencontré , je l' ai embrassé sincèrement , à plusieurs reprises et de tout cœur .

Nous étions donc sauvés . Mais le lendemain , le 1 er août 1944 , on pouvait voir depuis notre petite colline la lueur sanglante des incendies au-dessus de Varsovie . L' insurrection avait commencé

Je me suis adressé aux commandants de l' armée soviétique qui stationnaient à Falenica . En même temps que je leur racontais mon histoire , j' ai demandé de me laisser accomplir mes rêves de vengeance de la mort de mes proches . J' ai rencontré chez eux un accueil très cordial . Ils m' ont conseillé de m' installer avec ma famille dans une maison sur un terrain surveillé , non loin de l' état-major , ce que nous avons fait sans tarder . Une fois le contact éta bli ( ma femme , venant des territoires de Kresy

Ils m' ont même montré deux grandes affiches du Comité polonais de Libération nationale

Quelques jours plus tard , le 10 août 1944 , après des adieux chaleureux , on nous a installés dans une camionnette qui partait pour Lublin . Une nuit passée dans une remise , et , le soir du 11 août , nous étions déjà à Lublin . La ville était soumise à un couvre-feu . Nous nous sommes installés sous la porte cochère d' un immeuble en ruine . Le 12 août , dès l' aurore , je suis parti à la recherche du PKWN . Ce jour-là , pour la première fois , j' ai rencontré l' armée polonaise . Dans un grand bâtiment aux vitres cassées , au 4 rue Spokojna , se trouvait le siège du PKWN . Je ne présentais pas très bien mais j' étais plein d' espoir .

Haneman a été très heureux de me rencontrer . Je lui ai raconté très brièvement mes pérégrinations et celles de ma famille . Il m' a amené rapidement chez le président du PKWN , Edward Osobka-Morawski , et m' a présenté dans des termes si élogieux que j' ai dû en rougir . Il a souligné le fait que j' étais économiste et financier de formation . Il a dit que je m' étais mis dans la tête de m' enrôler dans l' armée sans tenir compte de mon âge ( quarante et un ans ) ni de ma situation d' homme marié et de père en charge de deux enfants . Que j' étais pour le moment sans toit et qu' après avoir subi tant d' épreuves je méritais bien de rester auprès de ma famille . Il m' a expliqué ensuite que tout le gouvernement se mobilisait pour lutter contre les nazis et que je devais absolument être admis au sein du PKWN , qui manquait cruellement de bonnes recrues .

Prenant son téléphone , Osobka-Morawski a appelé le lieutenant Stefan Matuszewski , directeur du service d' Information et de Propagande , auquel il m' avait déjà présenté comme l' un des employés de ce service . Je devais être le septième employé de l' un des plus grands secteurs en formation qui était censé contrôler de grandes institutions , telles que Polpress ( PAP , l' AFP polonais ) , la Radio polonaise , la Télévision polonaise , la presse , l' édition , la reprographie , le Bureau de propagande et d' information régionales .

Tout s' est déroulé en un clin d' œil . Après une courte conversation avec Matuszewski , Osobka-Morawski m' a remis un laissez-passer pour l' hôtel réservé aux employés de Présidium du gouvernement au 16 , rue du 3-Mai . On m' a attribué une belle chambre et quatre cartes d' abonnement pour la cantine en pension complète . J' étais complètement ébloui . Une cantine pour tous les employés , y compris les membres du gouvernement et leurs familles !

J' ai promis à mon chef Matuszewski que , dès le lendemain , je serais à mon poste de travail , à huit heures du matin .

Je ne pouvais croire à mon bonheur . Sans tarder , j' ai couru retrouver ma famille et je les ai conduits en fiacre avec notre maigre « bagage » à l' hôtel . Les enfants regardaient la chambre , comme ensorcelées … Tout cela était -il bien vrai ? Deux grands lits bien et joliment faits , un canapé , une table , des chaises , une armoire , un lavabo … Le plus important pour nous était le courant électrique ainsi que la salle de bain et la cuisine communes pour tous les pensionnaires de l' étage . Dans la chambre , de grandes fenêtres avec des rideaux et des double-rideaux ; des lampes de chevet sur de petites tables près des lits , des tapis par terre , rien que des merveilles comme dans un beau rêve !

Nous avons pris notre unique repas du jour et avons occupé longuement la salle de bains ! Un vrai bain dans une baignoire , avec de l' eau chaude et une belle serviette en tissu éponge ! Ma fille cadette ne se souvenait même pas d' une telle salle de bains .

Le lendemain , à sept heures et demie , nous sommes allés à la cantine pour prendre notre petit déjeuner . La nourriture y était bonne . Puis je me suis rendu à mon travail . C' était le premier jour où j' exerçais mon métier , depuis si longtemps .

Le ministre Matuszewski a défini d' une manière assez agréable le champ de mon action dans le domaine des finances et de l' économie . Il m' a présenté la vision du processus de développement de ce service en parlant de ses grandes missions et de ses immenses responsabilités en cette période de guerre encore en cours .

Sur les conseils de Matuszewski , je suis allé chez le coiffeur et chez un photographe . En effet , le bâtiment du PKWN devait être mis sous surveillance , et sans carte d' employé personne ne pouvait y accéder . Le gouvernement était en train de naître .

Après quelques jours d' adaptation au travail et auprès de ma famille , je me suis occupé de la rédaction de mémoires sur Treblinka . Dès le 26 août 1944 a paru ma « Lettre à la rédaction » annoncée dans le n° 24 de l' organe de presse Rzeczpospolita

Jerzy Putrament , présent dans le cabinet de Jerzy Borejsza au moment où je remettais ma lettre , m' a vivement encouragé à écrire sur Treblinka . Le jour suivant , j' ai remis l' article qui a paru dans le n° 27 de Rzeczpospolita en date du 29 août 1944 . Comme je l' ai appris plus tard , mon article a paru aussi dans la presse russe , américaine et anglaise . C' était le premier article sur Treblinka à paraître dans la presse officielle .

Le 6 septembre 1944 , dans le n° 35 de Rzeczpospolita , j' ai publié l' article « Les Tsiganes à Treblinka » . Suite à ces publications , le PKWN a choisi , en accord avec le pouvoir soviétique , deux représentants affectés aux travaux de la Commission d' enquête polono-soviétique pour examiner les crimes perpétrés à Treblinka .

Piotr Sobolewski , qui travaillait au ministère de l' Éducation nationale en tant que secrétaire de la Commission d' enquête polono-soviétique sur les crimes nazis , nouvellement créée , et moi-même , en tant que représentant du service d' Information et de Propagande , nous devions nous rendre au Conseil de guerre du 2 e front biélorusse .

L' aviation nazie bombardait toujours les villes et villages désertés par les Allemands . Nous nous sommes rendus à Bialystok dans un avion de type Douglas . À l' intérieur de l' avion , des deux côtés , se trouvaient des bancs avec , au milieu , un fusil-mitrailleur antiaérien posé sur une table . Deux pilotes étaient affectés à son service . Chaque passager portait un gilet avec parachute . Quelques minutes d' instruction à peine suffirent pour savoir comment s' en servir en cas de besoin . Après mes expériences de survie , je n' avais plus peur de rien .

Nous étions attendus à l' aéroport militaire de Bialystok par l' avocat T. Jackowski , président de la Commission d' enquête sur les crimes nazis , et par le major Paszta , commandant régional de la MO

Le lendemain , nous avons rencontré le chef de la garnison , Mgr Maksymczuk , qui nous a emmenés chez le colonel Kozakiewicz , lequel était déjà au courant de notre arrivée et nous a dirigés vers le chef d' état-major du 2 e front biélorusse , à une douzaine de kilomètres de Bialystok . De temps en temps , notre voiture était arrêtée pour contrôle d' identité par les patrouilles militaires .

Le général nous a reçus en personne et nous a écoutés avec la plus grande attention . Il nous a invités dans son appartement , situé dans le même manoir . Il nous a présentés à sa femme et à ses enfants , assis à table . Nous avons été très chaleureusement accueillis durant quelques heures .

Puis on nous a adjoint un officier chargé des affaires politiques et de l' éducation , le lieutenant-colonel Levakov . Après des adieux cordiaux et attentifs , nous nous sommes rendus tous les trois à Treblinka . Un groupe de soldats avec un véhicule étaient affectés à notre sécurité .

Durant la visite du camp d' extermination , nous étions entourés par certains habitants des villages avoisinants qui ont déposé comme témoins oculaires des ignominies nazies .

Nous avons rédigé un protocole . Sa copie se trouve au ministère de la Justice , dans les Archives de la Commission principale d' enquête sur les crimes nazis à Varsovie . Le lendemain , nous sommes retournés en avion à Lublin .

Annonce parue en août 1944 dans le journal Rzeczpospolita .

La Commission d' enquête polono-soviétique sur les crimes nazis commis à Majdanek et dans d' autres lieux invite tous ceux qui possèdent des documents quelconques , photographies , attestations , témoignages , ou quelque autre élément constituant une preuve des crimes allemands commis dans les camps de concentration , les prisons ou ailleurs , à les déposer ou à les envoyer au secrétariat de la Commission à Lublin , dans le bâtiment de la cour d' appel , rue Krakowskie Przedmiescie , chambre n° 21 , ouvert entre neuf heures et treize heures .

Lettre adressée à la rédaction de Rzeczpospolita et publiée le 26 juillet 1944 à Lublin

Treblinka

Dans les derniers communiqués de guerre , on a fait état de l' occupation du grand nœud de communication ferroviaire de Malkinia , à dix kilomètres de distance du camp de la mort de Treblinka , tristement célèbre aujourd'hui . Le lieu d' extermination se composait de deux parties . Dans l' une se trouvait un Sonderlager

Dans le second camp , appelé Arbeitslager

Des Juifs en bonne santé y étaient envoyés du camp spécial . En règle générale , ils ne passaient là que quelques jours , avant d' être exécutés d' une manière bestiale : avec un marteau en bois , une trique , une pelle ; ensuite , ils étaient ensevelis par d' autres prisonniers .

Compte tenu du fait qu' on a exécuté à Treblinka une énorme quantité de personnes , il serait également souhaitable de créer une commission spéciale pour enquêter sur les crimes allemands commis dans le camp de Majdanek .

L' article intitulé « Treblinka » a été publié par moi dans Rzeczpospolita , organe de presse du Comité polonais de la Libération nationale , à Lublin , le 29 août 1944 , n° 27 , p. 4 .

Treblinka

Le typhus et la famine qui décimaient les Juifs enfermés dans des ghettos exigus et surpeuplés ne suffisaient pas aux nazis ; ils ont donc imaginé l' astuce de les envoyer « au travail à l' Est » . Le départ se faisait dans des wagons de marchandises bondés , dans lesquels , au lieu des quarante personnes prévues , on entassait cent cinquante à deux cents enfants , vieillards , hommes et femmes . Les wagons étaient complètement fermés , même les lucarnes étaient condamnées par des planches en bois . Le parcours , d' une distance de cent kilomètres , durait , dans ces conditions , deux , trois jours , et plus . Lorsqu' une longue file de wagons stationnait à la gare , une locomotive spéciale tractait peu à peu quatre ou cinq wagons

L' extermination des Juifs se déroulait en silence et sous une discipline de fer , selon l' ordre allemand Ordnung und Ruhe

Vu de l' extérieur , le camp offrait une image presque bucolique . Tout autour , une soi-disant « forêt dense » – une clôture faite de branches de sapin . Il était impossible d' apercevoir ni les pièges à chars camouflés , ni les fils barbelés qui encerclaient chaque camp , ni même les panneaux à tête de mort pour mettre en garde celui qui s' approcherait qu' il serait accueilli par un tir sans sommation .

Cette partie du camp de la mort était si bien masquée qu' elle donnait l' impression d' une petite gare de chemin de fer tout à fait modèle . Sur ce quai étrange , on découvrait même , au-dessus de l' entrée de la « salle d' attente » , une grande horloge comme celles que l' on voit dans toutes les gares

Lorsque les portes des wagons s' ouvraient enfin , une puanteur incroyable de corps en décomposition mêlée à celle d' excréments ne permettait pas aux SS de s' approcher de trop près . Les Juifs , choisis parmi les prisonniers du camp , emportaient rapidement les corps , pour la plupart ceux d' enfants étouffés pendant le transport , et les bagages . Les supplications des nouveaux venus pour avoir de l' eau , ne serait -ce qu' une gorgée , restaient sans écho .

À coups de fouet et de tirs , on poursuivait les Juifs chassés des wagons et on les poussait à se déshabiller pour prendre un « bain » avant l' étape suivante du voyage . Dans un temps record , il fallait mettre les vêtements , les chaussures et le linge sur des tas bien à part . Ces tas grossissaient à vue d' œil jusqu' à devenir des monticules assez considérables .

Les affiches accrochées dans cette gare annonçaient en grandes lettres , même en yiddish , que l' argent et les objets de valeur devaient être remis en dépôt et qu' ils seraient restitués à leurs propriétaires au retour de leur travail à l' Est .

Ensuite , encore une « forêt dense » – une clôture et un portail . Dans le camp , rien que des baraquements en bois et , juste derrière la haie , une petite baraque en béton : « les bains » . La porte s' ouvre en coulissant . Les tirs et les coups font des « miracles » : on arrive à pousser de sept cents à huit cents personnes dans la baraque . Aussitôt la porte se referme . On introduit le gaz toxique dans la cellule . Dix à quinze minutes plus tard , la porte de derrière s' ouvre et des prisonniers juifs choisis spécialement , formant une longue file , sortent rapidement les cadavres des gens empoisonnés . Les corps sont mis en tas . « Das ist Mist » ( « Ce sont des déchets » ) . L' arracheuse de la grue descend ses mâchoires , attrape quelques cadavres et les jette dans un trou en plein milieu des flammes . Par suite d' économie dans l' usage du gaz toxique , certains « cadavres » soulevés en l' air commencent à bouger . Presque toujours , les soldats ivres , qui entourent les fosses en flammes tirent sur ces demi-vivants . En principe , on n' entend aucun cri . Puis un nouveau groupe de « nudistes » attend son tour dans un silence total , devant la porte fermée des « bains » . Cinq minutes , durant lesquelles la chambre à gaz est vide , suffisent pour l' aérer . Ensuite , un nouveau « bain » est prêt .

Certains , en descendant des wagons , se lamentent car ils voudraient continuer plus loin « vers l' Est » . Ils supplient de voir un médecin . Ah , dans cette gare , il y a un point d' assistance sanitaire . Devant la porte se trouvent des prisonniers habillés de blouses blanches de la Croix-Rouge

Le trafic dans cette gare incroyable était régulier . Les nouveaux convois affluaient sans cesse . Les wagons , vidés en un temps record , étaient entraînés par une locomotive qui les ramenait à la gare de Treblinka , pour revenir après quelques minutes avec d' autres passagers

Parmi les nouveaux venus , on sélectionna trois cents à cinq cents Juifs qui étaient envoyés vers le « camp de travail » , à deux kilomètres de la chambre à gaz . Dans ce camp se trouvaient des catholiques polonais et des Juifs polonais . Le nombre de catholiques polonais atteignait en moyenne mille deux cents personnes . Pour les femmes , il existait un baraquement séparé . Seuls de rares détenus étaient condamnés à quelques mois de travaux forcés , la plupart y étaient à perpétuité . La majorité était d' origine paysanne . Certains se retrouvaient à Treblinka pour n' avoir pas apporté leur contingent de vivres , d' autres parce que des actes de sabotage avaient été commis aux environs de leur village . Les pauvres paysans mouraient à peine quelques semaines après leur arrivée , exténués par le travail inhumain et la faim chronique . L' œdème de faim annonçait leur mort imminente .

La nourriture : le matin , un demi-litre d' eau tiède trouble ; au déjeuner : une soupe à base de feuilles de betterave , de chou et des restes jetés par la cuisine allemande ; le soir : le pain tant désiré – cent grammes par personne – et un demi-litre de liquide imitant le café

Un châlit pour dix-douze personnes , à étage , sans paille : on dort à même les planches en bois .

Le nombre de Juifs au camp varie de huit cents à mille cinq cents selon l' humeur des bourreaux nazis , les victimes tuées étant aussitôt remplacées grâce aux nouveaux convois arrivant au camp de la mort .

Le commandant du camp , le « dieu personnifié » , est le Hauptsturmführer Van Eupen . Un bourreau aux gants blancs . On ne le voit jamais tuer quelqu'un . Mais il est l' auteur des crimes les plus raffinés . Il fait peur même à ses propres subordonnés SS . Il a un visage de syphilitique et un regard sauvage . Mais il essaie toujours de garder les bonnes manières , de sauver les apparences . Il s' adresse aux prisonniers à la troisième personne

Son adjoint , l ' Untersturmführer Pröfi , a un caractère tout à fait opposé . Maigre , veineux , édenté , âgé d' une cinquantaine d' années , il encourage par son propre exemple tous les SS à participer à ses ingénieuses bestialités . C' est un bon tireur . Un jour , en passant à côté d' une baraque , il remarque un Juif qui mâche quelque chose . Il vérifie si celui -ci ne mange pas un rutabaga volé , il sort son revolver et tire un coup dans la bouche ouverte du prisonnier

Mais c' est l ' Unterscharführer Schwartz qui inspire la plus grande terreur aux prisonniers et qui porte le surnom de « bourreau » . C' est un vieux membre de la bande nazie , un quasi-analphabète , spécialisé dans le meurtre à coups de bâton , bâton dont il ne se sépare jamais .

Dans les groupes où travaillent aussi bien les catholiques polonais que les Juifs polonais , les SS excitent à la haine raciale . Ils encouragent les Kapos catholiques polonais à battre les Juifs . « Bats -les , tue -les , pourvu que le compte final des Juifs , vivants ou morts , soit correct ! »

En revanche , les artisans à qui l' on donne une meilleure nourriture et une baraque tout à fait passable sont recrutés exclusivement parmi les Juifs . Cela augmente les antagonismes . Les SS arrivent à exploiter adroitement , même entre Juifs , les différences linguistiques . De plus en plus souvent , c' est sans cesse un groupe différent qui est privilégié . À tour de rôle , les Juifs allemands , tchèques ou encore polonais , puis soviétiques ont leur période plus favorable . Au final , tout le monde disparaît

Le camp de travail se distingue du camp de la mort en cela que dans ce dernier on empoisonne massivement et on brûle les cadavres , tandis que dans le premier on meurt de mort lente , les prisonniers nouvellement arrivés enterrant leurs prédécesseurs . Le rêve inaccessible de tous les détenus , c' est de mourir par balle . Mais c' est un « bonheur » que bien peu ont connu . « Dommage de perdre une balle pour tuer un Juif » , répètent souvent les SS . Deux ou trois coups de pelle derrière la tête et le cerveau s' écoule du crâne .

Dans les baraquements règne une saleté indescriptible . Les poux mangent peu à peu le prisonnier . Se laver est impossible . Dans de telles conditions sanitaires éclate une épidémie de typhus à l' automne 1942 . Les nazis combattent l' épidémie à leur manière . Le médecin chargé d' une baraque doit prendre la température des prisonniers lors de l' appel du soir . Déjà un état fiévreux – peu importe son origine – suffit pour sortir un prisonnier du rang des vivants . Chaque soir , vingt à trente personnes sont menées vers la « forêt » proche , où une fosse d' environ quatre mètres cubes est prête d' avance . Les malades s' agenouillent au bord de la fosse . Ils sont tués à l' aide d' un grand marteau en bois , qu' on utilise d' habitude pour enfoncer des pieux dans la terre . On n' entend aucun cri des assas sinés . Chacun , déjà depuis des jours , des semaines , se prépare psychiquement à cette mort . Le lendemain matin , les prisonniers « bien portants » déshabillent les cadavres , puis les jettent dans le fossé en les couvrant d' une très fine couche de sable pour rentabiliser au maximum les fosses creusées . Les chiens affamés des villages voisins sont souvent venus ronger les cadavres encore frais .

On trouve , en très grand nombre , de telles fosses communes dans la forêt . Les corps dévastés et ignoblement massacrés attendent d' être déposés pour le repos éternel dans des tombes , lesquelles resteront pour les siècles à venir le mémorial du déshonneur de la « culture » allemande .

Les campements des bohémiens , leur romantisme et leur amour d' une vie nomade appartenaient au folklore polonais .

Ils faisaient souvent l' objet d' œuvres littéraires , d' opérettes , de films

Les Allemands , dans leur délire d' extermi-nation des nations conquises , n' ont pas oublié les Tsiganes .

La propagande nazie accusait les Polonais d' avoir attaqué l' Allemagne et les Français d' avoir déclaré la guerre au Reich .

On détruisait les Juifs à cause de Roosevelt et de Staline , et les Tsiganes en raison de l' impureté de leur race

Les Tsiganes , ces vrais enfants de la nature qui aimaient par-dessus tout la liberté de mouvement , ont été enfermés au printemps 1942 entre les murs étroits des ghettos juifs . Le fait de quitter le ghetto ou de ne pas porter de brassard avec la lettre « Z » était puni de mort .

À partir de l' automne 1942 , les Tsiganes ont été déportés en même temps que les Juifs , à Majdanek , à Treblinka et dans d' autres camps de la mort , où ils ont été soit exterminés dans les chambres à gaz soit fusillés , puis leurs corps brûlés .

Malgré les murs et les barbelés qui entouraient le quartier juif , une infime minorité de Tsiganes a quand même réussi à s' échapper du ghetto . Les Allemands ont amené au « camp de travail » de Treblinka les Tsiganes rencontrés en chemin , en les bernant « ocyganić ;

Leur cortège a été stoppé à l' orée de la forêt . La foule , confiante , s' est installée dans la clairière . On leur a permis d' allumer un feu de camp pour préparer un repas chaud . Après quelques heures , les SS sont arrivés , ils ont séparé les hommes des femmes et des enfants . Les baluchons ont été déposés sur un énorme tas .

Puis les hommes ont été conduits plus loin dans la forêt . Ils ont sans doute cru qu' ils allaient dresser le campement . Mais à cet endroit se trouvait leur tombeau , le lieu d' exécution de centaines de milliers de personnes . Et en fait de campement , ils ont aperçu une fosse d' une contenance de quatre mètres cubes

C' est dans cette fosse que les gens ont été poussés par centaines sous les tirs des mitraillettes . Les Tsiganes restés en vie ont été obligés d' enterrer les fusillés , souvent seulement blessés , pour ensuite être entraînés eux-mêmes dans la fosse . Et à nouveau , le tir des mitraillettes qui privaient de vie des centaines d' entre eux

Les personnes ainsi massacrées furent recouvertes d' une mince couche de terre pour utiliser la fosse de la façon la plus économique possible . Et , comme toujours lorsqu' on fusillait en masse , la couche supérieure du tombeau bougea encore durant plusieurs heures . C' étaient les demi-morts , enterrés , qui donnaient les derniers signes de vie .

Les nazis ont alors laissé tomber leurs masques d' hypocrisie : ils ne parlaient plus de « campements tsiganes » et ont commencé à donner l' exemple aux soldats pour les entraîner dans le plus brutal massacre qui ait jamais existé .

En présence des mères , ils attrapaient les nourrissons par les jambes et fracassaient leurs crânes contre les arbres .

Ensuite , sans aucune pitié , ils battaient à coups de bâton et de fouet les femmes qui , ivres de douleur , se jetaient sur les soldats pour essayer de leur arracher les bébés .

Seul le feu nourri des armes des SS et des soldats qui entouraient la foule a mis fin à cette scène .

Les cadavres des femmes et des enfants ont été enlevés par des prisonniers réquisitionnés à cet effet qui les ont transportés dans les tombes déjà préparées d' avance dans la forêt .

Conformément aux recommandations du citoyen A. Witos , président de la Commission d' enquête polono-soviétique sur les crimes nazis , Mgr P. Sobolewski , secrétaire de ladite commission , PKWN

La bourgade de Treblinka se trouve à sept kilomètres de Malkinia , nœud de transport ferroviaire du district de Sokolowski . Des criminels allemands ont amené une voie détournée jusqu' au camp même , pour acheminer directement et d' une façon invisible les convois de prisonniers .

Le camp se trouve dans une forêt , à un kilomètre de la route et de la voie ferrée qui relie Malkinia à Siedlce . Le camp de concentration est entouré de trois rangs de barbelés et d' une rangée de pièges antichars . Sur place on découvre des baraquements brûlés et des bâtiments incendiés ayant servi de dépendances . Également une grande quantité d' objets quotidien jetés et abîmés , tels que : gobelets , fourchettes , jouets d' enfants , lambeaux de documents et de livres , vêtements déchirés … Il y a aussi beaucoup de chaussures de toutes tailles et de toutes sortes , tout cela recouvert de terre .

Une puanteur de corps en décomposition émane de l' ensemble . Tout indique que dans ce lieu , les criminels allemands ont tué massivement les gens selon leur méthode « scientifique » . Sous les coups des armées victorieuses , l' Armée rouge et l' armée polonaise , les bourreaux allemands , voulant effacer les traces de leurs crimes , ont détruit et incendié tout ce qu' ils avaient construit durant les trois ans et demi d' existence du camp de concentration . L' endroitétait situé le camp est aujourd'hui un terrain sablonneux couvert de jeunes sapins et entouré d' une grande forêt . Cette forêt dissimulait le camp de concentration à la curiosité des non-initiés .

D'après le témoignage d' un ancien prisonnier du camp de Treblinka , Jakob Dab , habitant de Varsovie domicilié au 24 rue Franciszkanska , de Jan Dawidowski , ancien prisonnier de Treblinka et habitant du village de Poniatowo , de Maria Wlodarska , habitante du village de Grondy ( situé à deux kilomètres du camp de concentration ) , dont le mari a été assassiné à Treblinka , ainsi que le témoignage de Korytnicki , ancien prisonnier de Treblinka et habitant du village d' Albonow , il a été établi que le camp de concentration de Treblinka était divisé en deux parties , distantes d' un kilomètre et demi l' une de l' autre .

La première partie était appelée « camp de la mort Treblinka II » . Cette partie du camp où l' on ne trouve aujourd'hui que les murs incendiés des bâtiments de dépendances montre ensuite une subdivision en deux parties et c' est près de ce camp que l' embranchement ferroviaire a été construit . C' est là également que se trouvait la gare fictive pour masquer l' essentiel de l' entreprise , à savoir l' extermination . La barrière de triple fil de fer barbelé était recouverte par des branchages . C' est pourquoi les personnes qui étaient amenées ici pensaient se trouver dans une gare de triage – une simple étape avant de partir au travail à l' Est .

Dans la première partie du camp de la mort Treblinka II , les prisonniers étaient obligés de se déshabiller . Les vêtements pliés devaient être déposés dans un endroit précis , puis les gens nus devaient courir les bras en l' air en direction des prétendus « bains » . C' étaient des bains fictifs , car en réalité il s' agissait d' une chambre à gaz divisée en trois parties . Son mode de fonctionnement était différent selon les époques . Au début , les nazis ont employé la méthode du gaz d' échappement en faisant marcher le moteur d' un camion immobile , puis , suite à l' augmentation du nombre de convois , ils ont utilisé des substances chimiques pour provoquer la mort

Durant l' hiver 1943 , les bourreaux allemands ont commencé à faire déterrer les cadavres et à les brûler . Pour ce faire , ils ont utilisé à nouveau un excavateur . Nous avons trouvé des papiers d' identité à moitié brûlés et éparpillés sur le terrain qui témoignent de la nationalité des victimes : Polonais , Russes d' Union soviétique , Tchèques , d' autres encore . Des intellectuels et des ouvriers . Hommes , femmes , enfants .

La deuxième partie du camp de concentration s' appelait « camp de travail Treblinka I » et se trouvait à un kilomètre et demi du camp de la mort . Tout comme Treblinka II , le camp de travail était entouré de trois rangs de barbelés et de pièges antichars en croix de Saint-André . Cette partie du camp n° 1 se divisait en quatre terrains : le premier , avec huit baraquements , était aussi occupé par la Kommandantur et la garde composée de SS allemands et de leurs adjoints , au nombre de deux cents . Dans ce secteur se trouvaient également des dépôts de vivres , des dépendances , des écuries , des étables pour les vaches , des poulaillers pour les poules et les canards , des garages pour les voitures , une station d' électricité et même une mare pour les canards . C' est ici que débutait aussi le chemin vers le bois où les nazis procédaient à des exécutions mas sives .

La deuxième partie de Treblinka I comprenait trois autres terrains . Mais le premier et le deuxième ne comptaient qu' un seul baraquement , par contre , sur le troisième terrain , il y en avait deux . C' est ici que l' on enfermait les femmes . Chaque baraquement était isolé de l' autre par une haute paroi de barbelés . Dans cette partie de Treblinka I se trouvaient également la cuisine et les ateliers suivants : serrurerie , menuiserie , tissage , enfin , un générateur y était installé .

On a retrouvé une cave en béton qui contenait encore des pommes de terre . Le nombre de déportés était en moyenne de trois mille personnes par jour .

Tous les jours deux appels étaient effectués : devaient se présenter sans distinction les bien-portants , les malades , et même les morts . Les morts étaient portés par des camarades bien portants , les malades étaient séparés et achevés sur place à coups de bâton ou fusillés . Les criminels allemands considéraient comme normale la méthode quotidienne de donner des coups de bâton sur la tête de prisonniers . C' est ainsi qu' ils achevaient également toutes les personnes incapables de travailler . À cinq cents mètres du camp de travail commençait la forêt de sapins et juste à l' entrée , on arrivait aux fosses communes .

D'après le témoignage de Jan Dawidowski , habitant du village de Poniatowo , ancien prisonnier de Treblinka , des fosses étaient creusées avant les exécutions . Elles étaient profondes de quatre mètres , larges de six et longues de trois cents mètres . Au bord de ces fosses , les nazis organisaient des exécutions à la mitraillette , complétées par des coups de bâton sur la tête . Le témoin Dawidowski a personnellement vu les SS allemands amener des véhicules pleins de gens qu' ils fusillaient immédiatement . Il a également assisté à l' exécution de trois prisonniers qui ont dû s' agenouiller avant de recevoir une balle derrière la tête . Encore maintenant , on peut voir dans la forêt des cendres et des ossements humains éparpillés . À un endroit , on a même trouvé un pied humain .

Les témoins et les anciens prisonniers affirment que presque personne n' est sorti vivant du camp n° 1 . De très faibles rations de nourriture provoquaient rapidement un épuisement , une incapacité au travail et , en conséquence , la mort . Le témoin Stanislawa Krym , une habitante de Treblinka dont la maison se trouvait à cinq cents mètres de Treblinka I , a vu à plusieurs reprises des véhicules qui transportaient des gens dans la forêt . Certains ont été conduits à pied . Un instant après , elle entendait des tirs de mitraillettes . « Moi , j' ai personnellement vu , dit -elle , comment les prisonniers travaillaient dans la carrière de gravier , comment on les battait à coups de bâton lorsqu' ils s' arrêtaient , complètement exténués . Il y avait là des Polonais catholiques et juifs , et même des enfants de dix ans . »

Le témoin Maria Wlodarska , habitante du village de Grondy , situé à deux kilomètres du camp , raconte : « J' ai vu des convois de gens , j' ai entendu leurs suppliques de les sauver . De notre champ , je pouvais parfaitement voir des monceaux de vêtements sur lesquels montaient les détenus , et là ils se déshabillaient , descendaient puis se perdaient quelque part . J' entendais les cris et les pleurs des gens qui mouraient , mais aussi des chants de femmes , d' hommes et d' enfants , car les SS les obligeaient à chanter avant la mort . Dans ce camp , mon mari , Tadeusz Wlodarski , a été tué avec un groupe de quarante Polonais catholiques déportés . Ils les ont tués en quelques heures . »

Compte tenu du fait que la construction du camp a débuté en 1941 , que la surface occupée pour cela faisait cinq kilomètres carrés , compte tenu de son aménagement et des dépendances , du nombre de baraques , de l' existence de « bains » – c'est-à-dire la chambre à gaz – , de la quantité innombrable d' objets trouvés , des dimensions des fossés : tout cela indique que , de façon barbare , des centaines de milliers de gens innocents y ont été assassinés . Leur seul crime était de vivre ou de ne pas avoir exécuté les ordres de l' occupant allemand ( comme de ne pas apporter à temps des contingents de vivres ) ou d' avoir fait de la contrebande ou encore de ne pas avoir fourni la quantité de bois déterminée .

Des objets trouvés sur place prouvent que parmi les prisonniers se trouvaient des hommes , des femmes et des enfants de tous âges et même des familles entières . Tous les objets retrouvés , tels que des morceaux de violon , des jouets d' enfants , des fers à friser , des livres , et d' autres choses encore , prouvent que la plupart des personnes sont arrivées ici sans connaître le véritable but de leur voyage .

Des bribes de pièces d' identité , abîmées et incendiées , témoignent qu' il s' agissait de citoyens de Pologne , d' Union soviétique , de Tchécoslovaquie , et d' autres pays occupés par les Allemands .

En prenant en considération le fait que le camp de concentration de Treblinka était l' un des plus grands camps d' extermination de gens innocents

P. Sobolewski , secrétaire de la Commission d' enquête polono-soviétique sur les crimes nazis .

M. Chodzko , représentant du service d' Information et de Propagande .

Le sous-lieutenant Levakov , représentant du Conseil de guerre du 2 e front biélorusse .

Actes des Archives de la Commission extraordinaire d' enquête sur les crimes nazis en Pologne , vol . I , p. 50-62 .

Quelques jours plus tard , l' agence PAP ( Agence polonaise de presse ) a publié mon article intitulé « Treblinka aujourd'hui » destiné à la presse étrangère . Il s' appuyait sur le contenu du procès-verbal du 15 septembre 1944 .

Une copie de l' article a été déposée aux Archives du GKBZH

En septembre 1943 , lorsque les nazis emmenèrent des condamnés au « camp de la mort » de Treblinka , ces derniers trouvèrent une petite ville pleine de larmes et de sang , des dizaines de baraquements d' habitations , de dépendances , des ateliers d' artisans et des milliers de martyrs qui attendaient la mort .

Le chemin de fer disposait d' un embranchement particulier qui menait vers une gare fictive et masquée où devait s' effectuer un changement avant de continuer « vers l' Est » . Tout au long de cet incroyable quai , on pouvait voir des baraquements et même une horloge typique des gares , des sémaphores , des inscriptions sur de soi-disant guichets , une consigne , un bureau de chef de gare , tout ce qui fait une gare .

Un peu plus loin se trouvait une baraque-casino pour les SS dans laquelle , durant une grande partie de la journée et du soir , ils écoutaient du jazz et où une chorale féminine chantait . Les interprètes étaient choisis parmi les Juifs venant de presque toute l' Europe

Des voix lointaines sur un mélodieux tango devaient définitivement désarmer les voyageurs sortant des wagons , qui ne pressentaient aucun danger . Les SS les obligeaient alors , souvent au rythme de cette musique , à se déshabiller entièrement et à courir vers les « bains » . À l' intérieur , ils étaient lentement asphyxiés , au moyen de pompes fixées sur le moteur d' un véhicule tournant à vide , sur place . Dix à quinze minutes plus tard , les corps des personnes asphyxiées , parfois encore vivantes , étaient jetés dans des fosses profondes . Sur les couches de cadavres des branches étaient disposées , puis aspergées de liquide inflammable auquel le feu était mis

Des nuages de fumée et des langues de feu volaient au-dessus du camp de la mort , durant des mois , provoquant une tension dans les villes et villages alentour . L' odeur des corps brûlés rappelait aux habitants les crimes nazis , à vingt kilomètres à la ronde .

Un an plus tard , au début de septembre 1944 , grâce aux succès de l' Armée rouge et de nos héros de « l' armée Kosciuszko

Le 15 septembre , les représentants de la Commission d' enquête polono-soviétique sur les crimes nazis , dont je faisais partie , ont visité Treblinka . Dans le « camp de la mort » , nous n' avons trouvé qu' un champ de pommes de terre , sans aucune trace de la « gare » qui conduisait vers l' Est , ni même les baraquements ni les fossés où étaient brûlés les cadavres . Ne restaient que les murs brûlés de deux bâtiments de dépendances . Les seuls témoins de ces meurtres , de cette usine de la mort , de l' exécution d' un million de gens demeuraient les quelques fragments éparpillés , de -ci de-là , de pièces d' identité , indiquant et prouvant bien le passage de citoyens de Pologne , d' Union soviétique , de Tchécoslovaquie , et d' autres pays , des Juifs en grande partie . Des intellectuels , comme des ouvriers . Des hommes , des femmes , des enfants . Une grande quantité d' ustensiles abandonnés et très abîmés – cuvettes , gobelets , fourchettes – , de jouets d' enfants , de lambeaux de documents et de livres , de vêtements déchirés , ou encore de chaussures de toutes tailles et de tous modèles .

Parmi ces objets , citons par exemple un élément de violon , des jouets , des fers à friser , des livres … qui témoignent que beaucoup de gens ont connu ici une mort atroce , ne sachant rien du véritable but de leur voyage .

Il y flotte encore l' odeur des cadavres . À un kilomètre et demi du « camp de la mort » , dans le dénommé « camp de travail » Treblinka I , les bourreaux allemands ont incendié les baraques , visiblement au dernier moment car les fondations en maçonnerie sont restées intactes . Il est facile de reconnaître à quel endroit se trouvaient les baraquements de la Kommandantur , les dépendances , les étables , les écuries , les porcheries , les poulaillers ou les garages . Il reste encore , comme preuve de la « culture allemande » , la mare aux canards . On voit exactement de quelle façon les terrains étaient délimités par des barbelés . Des traces de la cuisine , des ateliers – de serruriers , ébénistes , tisserands – le générateur permettant le fonctionnement de tous ces ateliers demeurent également . On a même retrouvé dans une des caves en béton des pommes de terre – destinées aux prisonniers .

Ici , pris par l' urgence , les Allemands n' ont pas eu le temps d' effacer les traces de leurs crimes . À environ cinq cents mètres du camp se trouve une forêt de sapins à la lisière de laquelle s' étendent sur des centaines de mètres des fosses communes qui dissimulent au sein de leurs flancs des centaines de milliers de cadavres d' innocents , assassinés de façon barbare à coups de bâton , ou , pour les plus « chanceux » , tout simplement fusillés . Les fosses sont revêtues d' une très mince couche de terre , et encore , seulement par endroits , et à la suite des pluies , les ossements deviennent saillants . À un autre endroit , nous avons retrouvé un pied entier recouvert encore de sa peau , ainsi qu' un crâne humain .

L' histoire de Treblinka est connue des habitants des villages alentour , qui ont été aussi , pour la plupart , brûlés par les Allemands : Wolka Dolna , Wolka Gorna , Poniatowo , Grondy , Maliszewa , et d' autres . De nombreux paysans de ces villages ont été faits prisonniers à plusieurs reprises dans ce camp pour toutes sortes de « crimes » , et peu nombreux sont ceux qui ont survécu à cet enfer .

Cette population vit toujours avec le souvenir de Treblinka et s' étonne que , jusqu' à présent , personne n' ait pris soin de ce camp . Il faut absolument , dans les plus brefs délais , ouvrir ces fosses communes afin de révéler au monde entier un autre des crimes nazis , « secret » .

Il faut conserver les objets qui n' ont pas encore été volés comme témoins de cette tragédie inimaginable dans l' histoire internationale .

Et , avant tout , les martyrs anonymes des bourreaux nazis méritent que le nouvel État polonais n' accepte pas que les derniers fragments de corps humains soient laissés à la surface de la terre , en servant de « gueuleton » aux chiens errants ou aux corbeaux affamés .

Il est important de souligner que la réalisation de tous ces travaux pourrait être confiée à la Commis sion chargée de l' investigation sur les crimes nazis à Bialystok , comme étant la plus proche de Treblinka , dont les dirigeants sont les citoyens : Maître Jackowski et le révérend-père Chodyko .

L' article intitulé « L' hygiène à Treblinka » , que j' ai écrit le 5 octobre 1946 , fut publié dans le volume 1 de Camps . Documents et matériaux du temps de l' occupation allemande en Pologne , sous la direction de N. Blumental , édité à Lodz en 1946 par les Éditions de la Commission centrale historique juive , département Juifs polonais . Chap . 4 : « Treblinka » , p. 173 . Une copie a été déposée aux Archives centrales de la Commission d' enquête sur les crimes nazis à Varsovie , vol . II , p. 181-184 .

Les Allemands , qui se gargarisaient de leur culture , pouvaient être « fiers » des conditions d' hygiène qui régnaient dans les camps de déportés et de prisonniers de guerre .

À l' été 1942 , le camp de travail de Treblinka comptait environ trois mille personnes , Juifs polonais et catholiques polonais confondus . La saleté était épouvantable et les poux y régnaient en maîtres . Les Allemands maintenaient cet état de choses à dessein , afin d' éliminer au plus vite les prisonniers . Non seulement le nouveau venu avait à subir l' accueil « chaleureux » et les bastonnades des SS , mais il souffrait constamment de la soif et était harcelé par les poux .

Le camp était dépourvu de canalisations . Comme je l' ai déjà dit , il n' y avait qu' un seul puits , ouvert à l' air libre , d' où l' on puisait de l' eau à l' aide d' un seau suspendu à une chaîne qui était reliée à une manivelle . Quatre prisonniers étaient de service durant seize heures consécutives , mais il leur était impossible de tenir la cadence pour alimenter en eau à la fois la Kommandantur , les salles de bains des SS , la cuisine , la maison des soldats , le pressing , et la cuisine des prisonniers . Pendant ce temps , presque vingt-quatre heures sur vingt-quatre , d' autres déportés livraient , à l' aide de seaux , l' eau ainsi puisée .

En été , le dur travail aux champs sous un soleil torride augmentait la soif des prisonniers , mais il était interdit de s' approcher du puits sous peine d' être battu ou même de se faire fusiller . On ne pouvait se procurer de l' eau potable qu' illégalement : en l' achetant ou en la volant . Les déportés , qui venaient d' arriver dans le camp après un voyage exténuant de deux jours ou plus , dans des wagons fermés , souffraient terriblement de ne pouvoir étancher leur soif . Lorsque l' un d' eux réussissait enfin , au péril de sa vie , à se procurer un peu d' eau , il ne pouvait même pas la boire car les codétenus se jetaient sur le « veinard » en essayant de lui arracher la gamelle ou d' en prendre quelques gouttes avec leur gobelet . C' était une cause fréquente de bagarre entre les prisonniers .

Il est évident que , dans de telles conditions , se laver relevait d' un rêve utopique ; la soif était telle que nous buvions l' eau de pluie , ainsi que l' eau sale ou sablonneuse . Pour les mêmes raisons , nous ne pouvions pas laver notre linge . Ce qui était sûr , c' est que tout le camp serait contaminé si l' un des nouveaux venus y arrivait déjà malade du typhus .

Et effectivement , en septembre 1942 , l' épidémie de typhus éclata dans le camp . Les Allemands trouvèrent tout de suite une solution : ils ordonnèrent aux médecins-prisonniers de prendre la température de tout le monde lors de l' appel du soir . Sous le contrôle des SS , ils mettaient les thermomètres à la bouche des prisonniers . Ceux dont la température était élevée étaient rangés dans une colonne à part , puis emmenés dans la forêt , où ils étaient tués avec un instrument ou un outil usé . Les prisonniers avaient souvent de la fièvre , parfois simplement à cause de la peur ou d' un dérèglement digestif , mais les nazis ne cherchaient pas à comprendre l' origine de leurs problèmes : le seul fait d' avoir de la fièvre suffisait pour conduire le malade « dans la forêt » .

En novembre 1942 , le camp reçut la visite d' une commission sanitaire spéciale . On fit venir des appareils de désinfection et des poêles chauffants mobiles pour la douche . Ce fut le début d' une nouvelle torture , souvent renouvelée . Il fallait se déshabiller dehors sous la pluie ou sous la neige avant de déposer ses vêtements à la désinfection . Puis , pendant une heure ou deux , nous attendions notre tour pour entrer dans la cabine de douche . Suivait une nouvelle attente dehors , jusqu' à ce que nos vêtements nous soient rendus , désinfectés . Entre-temps , les baraques étaient désinfectées , c'est-à-dire que les châlits étaient aspergés d' un liquide puant , laissant les planches mouillées . Rien d' étonnant à ce que , les lendemains de tels « bains » , beaucoup fussent atteints par la fièvre , entraînant leur départ « dans la forêt » . Mais les transports quotidiens de prisonniers arrivaient , si bien que le nombre total des prisonniers ne diminuait jamais .

Exception était faite pour les artisans et le service d' ordre qui , en cas de maladie , étaient envoyés en quarantaine . C' était une chambre également sale et pouilleuse . Le seul soin médical se bornait ici à donner quotidiennement aux malades deux comprimés pour provoquer la transpiration . Tous les deux ou trois jours , les détenus étaient chassés de la quarantaine à coups de bâton , ne laissant que les artisans les plus utiles pour le camp . Les autres étaient poussés dans une charrette tirée par deux chevaux , et les malades qui avaient quelques difficultés pour monter recevaient des coups de bâton ou de bêche . Ceux qui bougeaient encore durant le voyage étaient achevés au cours du trajet vers le bois voisin . Le sang qui s' écoulait marquait le chemin parcouru par la charrette .

Même la nuit ne nous apportait pas la paix : lorsque les prisonniers étaient enfin chassés dans les baraques , une nouvelle géhenne commençait .

Dans des baraques de dimensions moyennes prévues pour trois cents prisonniers , on enfermait mille à mille deux cents personnes . Le plancher en ciment était plein de rugosités . Sur des châlits nus , aux dimensions d' un mètre soixante-dix sur trois mètres , étaient entassées jusqu' à vingt-cinq personnes : treize en haut , douze en bas . Les prisonniers allongés étaient si serrés que pour se retourner ils devaient le faire tous ensemble .

Durant la nuit , il était interdit de sortir de la baraque pendant cinq heures environ . Pour les besoins physiologiques , il y avait , dans le passage principal entre les châlits , une baignoire et des seaux . Ces derniers étaient souvent troués . La faim chronique et la consommation de toutes sortes de déchets que l' on pouvait trouver et mastiquer ( épluchures de pommes de terre , de potiron … ) provoquaient des dérèglements digestifs . Dans les baraques , il faisait très sombre la plupart du temps . Le matin , quand on pouvait enfin ouvrir la porte et les volets , on voyait des flaques d' excréments autour de la baignoire et des seaux . La puanteur abominable qui s' en dégageait provoquait maux de tête et pertes de conscience . Même après plusieurs heures d' aération , lorsque le SS de service entrait pour contrôler la baraque , il s' arrêtait sur le seuil , incommodé par la puanteur . Il faisait alors venir les prisonniers affectés au service de nuit et les battait sans pitié pour ne pas avoir veillé à ce qu' une telle saleté ne se produise pas . La même scène recommençait tous les jours .

Durant la journée de travail , le souvenir de la nuit dans la baraque me hantait comme un vrai cauchemar , et la nuit , je me réveillais en sursaut à l' idée de l' enfer qui m' attendait au travail , tel que les coups ou l' assassinat des plus faibles qui n' avaient plus la force de travailler , enflés par la faim .

Malgré toutes ces tortures , nous ne cessions de réfléchir jour et nuit à un moyen de nous évader de cet enfer de Treblinka , afin de venger la mort de nos proches ainsi que les sévices et les humiliations subis .

Agence de presse de l' Ouest

Édité à Poznan , n° 108a , le 20 avril 1964 ( huitième année de parution )

Numéro spécial consacré à Treblinka

Sommaire :

1 . La vérité sur Treblinka .

2 . Souvenirs indélébiles par Stanislaw Glabinski .

3 . Souvenirs d' un ancien prisonnier du camp Treblinka I , par Mieczyslaw Chodzko .

4 . Nous avons voulu créer un symbole pour honorer le souvenir des êtres assassinés .

Conversation avec les auteurs du mémorial de Treblinka : Adam Haupt et Franciszek Duszenko .

5 . Liste officielle des bourreaux de Treblinka , reconstituée grâce aux témoignages des prisonniers qui ont survécu .

Agence de presse de l' Ouest RSW Presse Centrale : 27 , rue Nowy Swiat , Varsovie

Agence de Poznan , 6 , place de la Liberté

Article non signé

Treblinka , synonyme de bestialité hitlérienne et de génocide .

Treblinka , symbole du martyre , lieu où huit cent mille personnes de plusieurs pays d' Europe occupée par les Allemands ont trouvé la mort .

Comment est née l' idée de ce camp ? Qu' était le Vernichtungslager

Quelles étaient son organisation et ses activités ?

Au milieu de l' année 1941 , les dirigeants du III e Reich ont pris la décision de « régler définitivement la question juive en Europe » . De nombreux problèmes de nature technique se posaient pour la réalisation d' un tel génocide . L' un des endroits choisis pour l' extermination en masse devait être Treblinka .

Quelques conditions fondamentales militaient en sa faveur , et avant tout la distance relativement négligeable

En novembre 1941 , sur ordre de Fischer , gouverneur du district de Varsovie , a été créé à Treblinka un camp de travaux forcés . On y emprisonnait des Polonais catholiques et juifs pour des délits de nature administrative . Il est connu en tant que « Treblinka I » .

Au milieu de 1942 , à proximité de ce camp , à environ trois kilomètres de là , ont commencé les travaux de construction du nouveau camp , « Treblinka II » . Les travaux de ce camp ont été complètement achevés à la mi-juillet de la même année . C' était un camp d' extermination spécifique . Il s' étendait sur environ treize hectares et demi , entièrement et abondamment cernés de fils de fer barbelés . Tout au long de cette clôture se trouvaient des sentinelles sur des miradors , armés de mitrailleuses automatiques . À l' intérieur , le camp était divisé en deux parties . Dans la première , sur les cinq sixièmes de la surface de cette zone , étaient installés des baraquements d' habitation pour la garnison , des dépôts pour les biens volés , des ateliers , des garages , un endroit de déshabillage pour les victimes

Dans la seconde partie – séparée par une clôture de fils de fer barbelés et une haie – se trouvaient les chambres à gaz . À l' automne 1942 , il y en avait déjà deux , sur une surface qui permettait d' exterminer simultanément plus de deux mille personnes . Les victimes étaient tuées ici à l' aide des gaz d' échappement provenant de moteurs installés dans une annexe spéciale . Les chambres à gaz imitaient des bains munis de douches , les murs étant recouverts de petits carreaux blancs . Dans ces murs se trouvaient de grandes trappes hermétiques . Une fois les victimes gazées , les trappes étaient ouvertes de l' extérieur et les dépouilles éliminées .

Dans le camp de Treblinka , la perfidie des nazis a atteint des sommets . L' équipe du camp faisait tout pour tromper les nouveaux arrivants et leur cacher le véritable but de leur arrivée : l' extermination .

Sur le quai ferroviaire , à l' intérieur du camp , une gare fictive avait été aménagée . Des flèches montraient de prétendus « passages » sur d' autres quais ainsi que vers les guichets ou la salle d' attente . Des caisses fictives , un buffet et d' autres aménagements typiques d' une gare existaient également . Cette mise en scène permettait qu' une Aktion d' extermination expéditive se déroule sans aucune perturbation . Beaucoup de ces convois qui venaient à Treblinka , en majorité d' Europe de l' Ouest , étaient acheminés dans des conditions relativement confortables – dans des wagons de passagers – , et c' est seulement après la fermeture de la porte de la chambre à gaz qu' ils étaient fixés sur le sort qui leur était réservé . La plus grande fréquence de convois arrivant à Treblinka se situe pendant la période qui va de la fin juillet jusqu' à la mi-décembre 1942 , puis de la mi-janvier à la mi-mai 1943 .

Les vêtements , les chaussures et autres objets restés après l' assassinat des victimes étaient soigneusement classés par des groupes spéciaux de prisonniers auxquels les nazis faisaient momentanément grâce de leur vie . Ces prisonniers collectaient également les bijoux et objets précieux , arrachaient les dents en or aux victimes gazées , sortaient les cadavres des chambres à gaz et les brûlaient sur les bûchers .

D'après les documents officiels de la compagnie des chemins de fer que l' on a pu retrouver et qui ne constituent qu' une partie des pièces de la correspondance du camp , on constate que , sur la seule période du 2 au 21 septembre 1942 , les nazis ont expédié de Treblinka vers le Reich plus de deux cents wagons de marchandises contenant des vêtements et des chaussures . De plus , à peu près une fois toutes les deux semaines , ils envoyaient vers le Reich des camions spéciaux chargés de caisses contenant les objets précieux , les devises de différents pays , les montres et autres objets de valeur .

Il faut ajouter que les transports des Juifs de l' étranger arrivaient à Treblinka sous le prétexte d' un déplacement vers les territoires de l' Europe de l' Est . Grâce à de telles assurances , les futures victimes emportaient avec elles tout ce qu' elles possédaient de plus précieux – ce qui constituait ensuite le principal butin de leurs bourreaux .

Le processus d' extermination à Treblinka était semblable à celui d' autres camps . Après l' arrivée du transport et une fois les wagons vidés , les nazis séparaient les hommes des femmes . Les personnes malades et âgées étaient dirigées vers un lazaret – un prétendu hôpital où les SS les tuaient d' une balle de pistolet .

L' étape suivante était d' ôter l' argent et les objets précieux . Ensuite , les nouveaux arrivants devaient se déshabiller , soi-disant pour prendre un bain . Les victimes , déjà nues , étaient poussées vers les chambres à gaz et croyaient qu' il s' agissait de vrais bains . Pour accélérer le processus dans les chambres à gaz , les SS essayaient d' y entasser le maximum de personnes . Des petits enfants étaient très souvent jetés sur la tête des adultes debout . Après la fermeture des portes , les SS mettaient en route les moteurs dont les gaz d' échappement asphyxiaient les victimes . Tout le processus d' extermination d' un convoi , à partir du moment de son arrivée sur le territoire du camp jusqu' à l' enlèvement des cadavres , durait à peu près deux heures .

Le camp a fonctionné jusqu' en août 1943 . Durant cette période , il a englouti environ huit cent mille victimes parmi la population juive venant de Pologne , d' Autriche , de France

Le 2 août 1943 a éclaté une révolte armée des prisonniers dans le camp d' extermination . Les prisonniers ont tué plus d' une dizaine de SS et incendié une partie des bâtiments . Quelques centaines d' entre eux se sont sauvés du camp . À peine une dizaine de survivants ont survécu .

Après l' évasion des prisonniers , les nazis ont commencé la liquidation du camp de Treblinka .

En novembre 1943 , il n' existait pratiquement plus . Les chambres à gaz avaient été rasées , les baraquements en bois tout comme la clôture avaient été démontés . Le terrain du camp cachant les cendres de centaines de milliers de morts avait été en partie labouré et même ensemencé .

Treblinka , minuscule station perdue au milieu des forêts , a cessé d' exister en tant que camp de la mort , comme lieu d' extermination où a péri une population équivalente à celle d' une grande ville .

Mais Treblinka demeure la preuve du déshonneur et du génocide nazis . Treblinka – l' endroit où la terre semble la même qu' ailleurs et est en réalité complètement différente . Une terre qui est remplie de larmes et de sang et qui reste un des plus grands cimetières des années de l' occupation hitlérienne .

Le 10 mai

Ils ont détruit les bâtiments , ont labouré la terre autour , ont semé de l' herbe et planté une forêt .

Nous nous promenons justement dans ce bois . Les arbres , du haut de leurs vingt années d' existence , sont plus grands que nous . Rien n' indique que nous marchons sur un immense tombeau commun abritant des cendres et des ossements de plus de huit cent mille personnes .

Ils ont non seulement détruit les bâtiments mais ont labouré les champs . Ils ont également détruit tous les documents , et cela si scrupuleusement qu' aujourd'hui les archives de la Commission et des instituts historiques sur le camp d' extermination de Treblinka sont extrêmement pauvres .

Ils étaient d'autant plus sûrs du secret absolu qui entourait le camp qu' il leur semblait qu' aucun témoin n' était resté en vie après le génocide accompli dans les années 1942 et 1943 dans cette plaine de Podlasie à peine vallonnée et entourée de forêts , entre les villages de Poniatowo et de Wolka , à une distance de deux kilomètres et demi de la petite gare de chemin de fer de Treblinka . Et dans ce cas précis , la méticulosité de la machine d' extermination nazie frôlait la perfection . À peine une dizaine de prisonniers de Treblinka II ont survécu au camp d' extermination . Ce sont les prisonniers qui ont réussi à s' évader le 2 août 1943 , le jour de la révolte des innocents désespérés , sans défense , condamnés à une mort certaine . Quelques-uns à peine , sur presque un million de victimes .

Nous sortons de la forêt plantée sur le terrain qui entoure les fosses communes . Conduits par un guide – le garde forestier et en même temps gardien des lieux – , nous examinons les derniers travaux du monument-mausolée érigé sur place et dont l' inauguration solennelle aura lieu le 10 mai ( 1964 ) . Nous écoutons les explications , regardons les pierres et des « roches » dressées sur la plaine pour localiser les différentes constructions disparues du camp d' extermination . Ici , il y a vingt et un ans , se dressait une gare , ou plutôt un décor de gare équipée de tous les éléments indispensables , y compris les horloges et les guichets factices . Les nazis les avaient installés pour tromper la méfiance des victimes amenées de tous les coins d' Europe .

Nous prenons un chemin pavé de pierres jusqu' à l' endroit où se dressaient deux bâtiments contenant conjointement treize chambres à gaz . Y étaient assassinées simultanément plus de deux mille personnes avec une méthode proche de celle pratiquée à Auschwitz . Les nazis amenaient les victimes dans les chambres à gaz en les ayant persuadées qu' elles allaient juste dans des bains publics . Puis ils fermaient les portes et faisaient entrer du gaz . Pas le Zyklon B comme à Auschwitz , mais des gaz d' échappement de moteurs Diesel .

L' endroit où se trouvaient les deux bâtiments de mise à mort est aujourd'hui visible grâce aux vestiges des fondations . Tout autour , on a ceint d' un mur de béton une forêt de pierres et de roches sur lesquels ont été gravés les noms des villes d' où sont arrivés les convois .

Nous lisons : Varsovie , Radom , Kielce , Grójec … ainsi que des noms de villes étrangères qui nous sont connues ou inconnues . Nous traversons ce cimetière symbolique en cherchant les traces de la sanglante et ignoble histoire de Treblinka .

Nous savons presque tout sur les autres camps nazis . Par exemple , Auschwitz : le camp est conservé , à peine endommagé . D' importantes archives du camp ont été sauvées . Des milliers de témoins oculaires des crimes ont survécu . Certains d' entre eux , y compris ceux qui sont arrivés de Pologne , témoignent aujourd'hui au procès des membres de l' équipe d' Auschwitz devant le tribunal de Francfort

De Treblinka , en revanche , il ne reste presque rien de ce qui pourrait donner une idée exacte du génocide commis ici . Même le chiffre de huit cent mille victimes , à la lumière de récentes investigations et de déclarations de témoins , paraît faible .

Prenons comme exemple cet homme qui , jusqu' à aujourd'hui , vit et travaille à la gare et qui a été pendant l' occupation le responsable de la petite station de Treblinka , où passaient les convois des victimes . D'après ses affirmations et les documents de la compagnie des chemins de fer , il apparaît qu' il y avait plus de convois qu' on ne l' avait supposé initialement dans les premières années d' investigations , juste après la guerre . Le secret qui entourait l' existence de Treblinka a permis aux effectifs de l' équipe de SS allemands – très faibles car ne dépassant pas deux cents personnes – de se cacher dans le tourbillon du chaos de l' après-guerre . Il est certain qu' une partie d' entre eux habite actuellement en Allemagne de l' Ouest . Deux ou trois seulement ont été arrêtés et l' on mène une enquête à leur sujet . Que se passe -t-il pour les autres – malgré la facilité avec laquelle on aurait pu établir leur identité ? On ne sait pas , et le délai prévu en Allemagne de l' Ouest pour poursuivre les criminels de guerre approche de son terme

Nous sommes à la recherche des traces du passé de Treblinka sur le territoire même du camp et dans ses environs . Nous les retrouvons avant tout dans la mémoire des hommes .

Romuald Kulesinski demeure à Jasieniec , un petit village isolé . Il a habité ici durant toute l' occupation . Le camp de Treblinka est à deux kilomètres , en prenant un chemin à travers la forêt . M. Kulesinski , qui a aujourd'hui plus de quatre-vingts ans , nous a relaté les jours de terreur de l' occupation , lorsque l' air sur plusieurs kilomètres à la ronde était empli de l' odeur des corps brûlés , et des cris des gens effrayés , assassinés , courant à la mort . Comme beaucoup d' autres habitants , Kulesinski observait les convois qui arrivaient , voyait la foule des gens nus poussés vers les « bains » , mais il a également vu les fugitifs du camp . Il leur a parlé , les a aidés . Cela lui a valu un séjour dans le camp Treblinka I , le soi-disant camp de travail . Et là , il a en plus rencontré des gens des convois auxquels , durant encore quelques semaines ou quelques mois , les nazis faisaient don de la vie .

Sur le terrain de l' ancien camp , nous rencontrons un groupe de visiteurs , et , parmi eux , une femme âgée – une ancienne détenue de Treblinka I. Ses récits confirment les crimes qui y ont été perpétrés . Elle se souvient même des visages et des noms de certains bourreaux nazis .

Des gens qui ont vu ce qui s' est passé à Treblinka , il y en a très peu en Pologne , et même dans le monde . Mais des personnes qui n' oublieront jamais ce qui s' y est passé – des millions .

Ils ont rasé les bâtiments , labouré la terre , planté des trèfles et la forêt , mais le souvenir du génocide – l' un des nombreux qu' ils ont commis – cela , ils ne parviendront jamais à le détruire

Le 21 août 1942 , un train transportant environ six mille personnes massées dans des wagons de marchandises arrivait à Treblinka . Sur le quai , les Allemands choisirent cent personnes parmi tous les gens qui étaient descendus du train , dont moi-même . On nous dirigea au camp de travail Treblinka I , distant du camp de la mort Treblinka II d' environ trois kilomètres . Le reste de l' effectif fut chassé vers Treblinka II .

Nous fûmes dévalisés et poussés dans les baraques . La première sensation que j' eus , ce fut l' odeur suffocante de brûlé répandue autour de nous . Au début , nous ne savions pas de quel camp il s' agissait . Ce sont nos codétenus qui , ayant parti cipé à la construction de Treblinka II , nous apprirent où nous étions .

Nous souffrions en particulier du manque d' eau dans ce camp qui n' avait qu' un seul puits . Le travail de mon groupe consistait à transporter des éléments de baraques et des sacs remplis de ciment . C' était si dur que l' homme le plus fort pouvait le supporter tout au plus deux ou trois mois . Six semaines après mon arrivée , je réussis à avoir un poste dans le groupe appelé Wegebau , en tant que paveur .

Dans ce camp étaient détenus de façon permanente environ mille deux cents Juifs polonais et huit cents à mille Polonais catholiques qui travaillaient dans la carrière la plus proche pour la construction des voies ferrées de la gare de Malkinia ainsi qu' à la régulation du cours de la rivière . Ils construisaient également la route et travaillaient dans les ateliers du camp . Tous les jours , quelques dizaines de prisonniers mouraient sur leur lieu de travail . Ils étaient tués par des SS ou des Wachmänner , surtout à coups de bâton , à coups de pelle ou à l' aide d' un grand marteau en bois . Les nazis affirmaient qu' il serait « dommage de perdre une balle pour tuer un Juif » .

Tous les dimanches avait lieu la sélection ; les malades étaient envoyés à Treblinka II . Parfois se faisaient inscrire comme malades même les « bien-portants » qui ne pouvaient plus supporter les tortures qu' on leur infligeait dans le camp . Les effectifs manquants étaient immédiatement remplacés par des prisonniers des nouveaux transports . On choisissait seulement des jeunes , forts et en bonne santé .

Nous étions affectés à la construction d' une route . Elle passait à proximité du camp Treblinka II . Les travaux durèrent plus de deux mois , j' ai donc pu observer ce camp de plus près .

De l' extérieur , Treblinka II était entouré par une clôture de jeunes épicéas , plantés très serrés dans un filet de fer .

J' ai été quelquefois témoin quand les prisonniers au camp II changeaient les branchages aux aiguilles desséchées . À ce moment-là , pendant plusieurs heures , il n' y avait pas de protection . J' ai alors constaté que derrière la clôture se trouvaient des pièges antichars couverts de filets , et plus loin une autre clôture de fils de fer barbelés . Le quai et une horloge au-dessus d' un prétendu bâtiment de la gare étaient parfaitement visibles . Sur les murs du bâtiment figuraient des inscriptions en plusieurs langues : polonais , allemand et français , par exemple « Guichet de vente » .

Pendant le travail de pavage , j' avais réussi à nouer des contacts avec les prisonniers de Treblinka II , qui me racontèrent les conditions de vie dans leur camp . Des sélections à n' en plus finir , et sans cesse la peur du lendemain . D'après les paquets de cigarettes et les boîtes d' allumettes jetés , comportant des inscriptions en diverses langues , on pouvait deviner la provenance des convois . J' ai vu à plusieurs reprises des gens nus , poussés en direction des « bains » . Depuis nos différents postes de travail , il était assez facile d' apercevoir une partie de ce camp . J' ai vu des monceaux de vêtements d' une hauteur de six à dix mètres , sur lesquels grimpaient des gens nus pour y déposer leurs habits .

Dans notre camp se trouvaient des Juifs venus de différentes villes de Pologne , d' Union soviétique , d' Allemagne , d' Autriche et de Tchécoslovaquie . À la fin de 1942 , des catholiques polonais furent amenés peu à peu , raflés dans les villages à proximité desquels avaient eu lieu des actions de sabotage ou de diversion . Ces personnes mouraient rapidement .

Le 2 août 1943 , en travaillant à la construction de la route non loin de Treblinka II , nous avons remarqué simultanément une explosion , un incendie et entendu des tirs dans ce camp . Les Wachmänner qui nous escortaient nous ordonnèrent aussitôt de nous mettre à plat ventre . Étendu visage contre terre , je distinguai cependant plusieurs personnes armées de fusils qui s' enfuyaient vers la forêt . Peu de temps après , un camion nous ramena au camp et nous fûmes poussés dans les baraques avec menace de mort et interdiction de nous approcher des fenêtres . Allongé sur le châlit du haut , je regardais l' incendie du camp . Les prisonniers qui rentrèrent quelques heures plus tard de la gare de Malkinia nous racontèrent qu' ils avaient vu le lieu de l' incendie . Seuls subsistaient le bâtiment de « bains » , construit en dur , et un énorme foyer sur lequel brûlaient les corps des personnes assassinées .

Quelques tentatives d' évasion eurent lieu à Treblinka I. Cependant , après chacune d' elle , les nazis prenaient une revanche sanglante qui décimait les prisonniers .

Nous préparions également une évasion collective de tous les prisonniers , mais hélas , ce projet n' a pas abouti . Un mois plus tard , le 1 er septembre 1943 , une partie de notre groupe , appelé le Wegebau – constitué de treize prisonniers sous l' escorte d' un Wachmann – , s' est rendue au travail dans un champ à proximité de la forêt afin de ramasser les pierres pour continuer la construction de la route . L' évasion , depuis si longtemps préparée , a réussi cette fois-là . Le Wachmann tué , nous lui avons pris son manteau , son arme , et , tout en faisant semblant de continuer à ramasser des pierres , nous nous sommes dirigés vers la forêt , soi-disant sous escorte . Et là , nous avons commencé à fuir . De tout ce groupe , seulement quatre ont survécu jusqu' à la Libération , les autres ont péri durant le combat contre les nazis .

De l' équipe des SS de Treblinka I , je me souviens des SS suivants : le commandant du camp SS , le Hauptsturmführer Van Eupen ( environ quarante ans ) , de taille moyenne , qui boitait légèrement . Il résidait avec sa femme et ses deux enfants dans un pavillon près de Stara Wies . Il faisait souvent venir sa famille dans le camp . Il feignait d' être distingué . Il s' adressait aux prisonniers en les vouvoyant par Sie , en disant par exemple : « Sie werden erschossen

Un jour il arrêta un détenu car il le soupçonnait d' avoir caché dans sa bouche un morceau de rutabaga ( chou-navet ) . Il lui ordonna d' ouvrir la bouche , et lui tira simplement une balle à l' intérieur

La logistique était confiée aux soins du SS- Untersturmführer Lündecke , un homme de taille moyenne , et à l' un des plus cruels meurtriers , le SS- Untersturmführer Schwartz , originaire , je crois , de Hambourg . Ce dernier commandait les Wachmänner du groupe de Malkinia . Son surnom était « le bourreau » . Il ne se séparait jamais d' un gros bâton . Il tuait les prisonniers d' un coup de bâton derrière la tête

L' équipe de SS était encore composée du SS- Untersturmführer Heibusch ; du SS- Untersturmführer Hagen , qui avait été auparavant responsable d' un « shop » dans le ghetto de Varsovie

Conversation avec les auteurs du mémorial de Treblinka : Adam Haupt et Franciszek Duszenko

Les créateurs du monument commémoratif de Treblinka sont des artistes attachés à nos écoles supérieures des arts . Adam Haupt est recteur de l' École supérieure d' arts plastiques à Gdansk ; Franciszek Duszenko , doyen de la section sculpture dans la même école ; Strynkiewicz , professeur enseignant à l' académie des Beaux-Arts à Varsovie .

Le terme de « monument » qui qualifie ici l' œuvre de ces artistes n' est pas tout à fait approprié car on pourrait l' associer en premier lieu à quelque chose d' unitaire , comme une statue aux dimensions relativement réduites , tandis qu' à Treblinka le monument occupe la surface de treize hectares . Cela donne une bonne idée tant de ses dimensions que des difficultés se dressant devant ses créateurs .

Le terrain de l' ancien camp n' est déjà pas habituel , explique le Pr Adam Haupt , créateur de la conception urbaine et architectonique du monument . Les friches et les sables au milieu des forêts , le terrain désertique , et le relief compliqué ont créé un fond sur lequel nous avons composé notre travail , notre mission étant multiple . Elle devait commémorer l' un des plus grands lieux de génocide nazi , tout en consolidant et protégeant les restes du camp . Nous avons voulu créer un symbole visible pour honorer la mémoire des victimes massacrées .

En ce qui concerne les Juifs seuls , au cours de ces années 1941-1942 , dans le camp de la mort , environ un million de personnes ont été assassinées , même si la documentation retrouvée ne parle « que » de huit cent mille Juifs et du lieu d' exécution près du camp punitif où l' on a fusillé dix-huit mille Polonais

Les matériaux dans lesquels a été forgée la vision artistique du monument de Treblinka sont la pierre et le béton , matières brutes , retravaillées de façon minimaliste afin de reproduire le côté incroyable des lieux . Les limites de l' ensemble du camp sont marquées par des poteaux en granit de deux mètres de haut . L' embranchement du chemin de fer est symbolisé par une route couverte de blocs de béton qui évoque chez le spectateur le rail de