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Ma voisine russe lui fait alors comprendre que mon état nécessite un pansement frais . Au cours de l' opération qu' il décide de me faire subir , la douleur me fait voir trente-six chandelles .

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J'avais seize ans à Pitchipoï

Avant qu' il ne soit trop tard , j' ai décidé d' entreprendre l' écriture de ce douloureux itinéraire que fut celui de ma famille et aussi le mien durant la Shoah .

Ce sera sans doute un témoignage de plus écrit par une rescapée des camps d' extermination . Cependant , convaincue par ma famille et mes amis surtout , et sans doute aussi par l' âge , je ne voudrais pas achever le voyage de ma vie et le sursis qui m' a été accordé sans , à ma façon , rendre hommage à mes parents et aux six millions de Juifs victimes de la « solution finale » .

L ' histoire ne se répète heureusement pas , mais hélas elle semble bégayer : les événements politiques actuels , tant au Proche-Orient qu' en Europe , nous interpellent à nouveau sur le fascisme , l' antisémitisme , l' intégrisme et le terrorisme , qui nous menacent chaque jour davantage .

Nous en sommes à ce stade , soixante-quatre ans après notre arrestation , notre déportation et l' amputation de notre famille par l' assassinat de mes parents et de ma grand-mère , exterminés dans les chambres à gaz de Pologne . Le désespoir nous aurait saisis si nous n' avions été , dès notre retour , des hommes et des femmes convaincus qu' allait s' ouvrir un avenir de paix et de démocratie , une fois que le monde aurait pris connaissance de ce qui reçut par la suite le nom de « Shoah » .

Nous nous sommes battus dans les camps pour rester en vie et nous nous sommes également battus pour relayer notre mémoire , afin que plus jamais ne se reproduise le génocide du peuple juif , tout comme celui qui pourrait frapper un autre peuple .

Je suis issue par ma mère de la famille Tubiana , qui est originaire d' Algérie .

Ils étaient cinq frères , dont mon grand-père , André , et mes oncles David , Élie , Léon et Paul , qui décidèrent lors de la poussée antisémite orchestrée par le journaliste Édouard Drumont

Celle qui allait devenir ma grand-mère , Clémentine Cohen , était alors une modeste vendeuse de la précédente propriétaire , M me Bonifay , qui la considérait avec beaucoup d' estime et d' affection . Ce fut le coup de foudre avec André Tubiana , acquéreur du magasin au décès de cette dernière .

De ce bel amour naissaient trois filles : Marcelle , ma mère , Reine et Mireille .

Le commerce était florissant . Reine et Mireille fréquentaient la bourgeoisie israélite de Marseille ; ma mère , l' aînée , était d' un naturel plus réservé et plus proche de ma grand-mère . Ses deux jeunes sœurs rayonnaient dans les bals de l' époque réservés à ce que l' on considérait alors comme l' « élite » de la communauté israélite locale .

André Tubiana décéda subitement d' une crise cardiaque en 1922 , l' année de la naissance de mon frère aîné , André .

La famille de mon père était originaire d' Alsace , de Haguenau ou de Bischwiller . Notre aïeule , Rosine Meyer , mariée avec Moïse Goetschel , avait demandé en 1808 au maire de Haguenau que ses fils , Isaac et Théophile , prennent le nom de Marter .

Pourquoi ? Le code instauré par Napoléon autorisait les Juifs à se choisir un nom de famille

Toujours est -il que Reichen et Moïse donnent le jour à Théophile et à Isaac .

Par la suite , Théophile épouse Claire Kahn . Ils ont deux enfants , Alexandre et Michel .

Ce dernier est mon arrière-grand-père paternel ; de son union avec Marguerite Bloch naissent Julien et Achille ( mon grand-père ) .

En 1870 , forcé de choisir entre l' Allemagne et la France , Michel quitte l' Alsace et Haguenau pour venir s' installer à Marseille . Il y fait souche avec Marguerite , et c' est dans la cité phocéenne qu' elle donne naissance à leurs deux fils .

Julien , mon grand-oncle , se marie à Paris avec Palmyre , qui lui donne un fils , Gustave .

Achille , en âge de se marier , épouse Rachel Spir , qui n' est autre que la tante de celle qui sera sa seconde femme après son veuvage . Mais cela est une autre histoire

Mon grand-père est conservateur au cimetière juif de la Timone , à Marseille , et en même temps associé à l' entreprise funéraire de M. Grava . Ils habitent le cimetière même , dans la maison dévolue aux rituels et aux cérémonials qui s' opèrent avant la mise en terre des défunts .

De leur union naissent deux enfants : Claire , ma tante , et Lucien , mon père .

Claire se marie ( par arrangement ) avec Albert Glasberg et s' installe à Paris , où son époux travaille dans la fourrure . Ils auront deux enfants , Georges et

Rachel . Georges , qui a fait une belle carrière de photographe et possède un merveilleux talent d' écriture , travaille actuellement à un livre de souvenirs sur le milieu artistique parisien .

Mon père , Lucien , entre à l' école des arts et métiers d' Aix-en-Provence et se prépare à une carrière d' ingénieur .

Survient la guerre de 1914 . Mobilisé tout d'abord à son école pour la fabrication de matériel de guerre , il est appelé sous les drapeaux en 1916 et part comme estafette sur le front de l' Yser , près de la frontière belge

Les familles Marter et Tubiana , liées par un cousinage , se fréquentent .

Marcelle Tubiana , l' aînée , commence à être sollicitée par des prétendants et à être pressée de donner enfin son agrément à l' un d' eux . Lucien , secrètement amoureux , encourage ses parents à demander la main de celle qu' il aime . Marcelle , consultée par ses parents elle aussi , exprime sa préférence envers son cousin .

Des fiançailles discrètes ont lieu : l' époque , marquée par le conflit franco-allemand de la Première Guerre mondiale , n' est pas à la fête . Je trouve encore des traces de leur tendre amour dans des cartes à dentelles , qu' ils s' envoyaient lorsque Lucien était au front .

En 1918 , mon père est démobilisé . Engagé vis-à-vis de sa fiancée et éprouvé par son séjour au front , il renonce à reprendre ses études . Il se marie donc en janvier 1920 et épouse Marcelle , qui vient de perdre son père , André Tubiana .

De cette union naissent trois enfants : André ( qui porte le nom de son grand-père défunt ) , René , et enfin Denise Rachel , qui a décidé d' écrire l ' histoire de la famille Marter-Tubiana tellement ébranlée par la Shoah , afin que ses descendants puissent la connaître et la pérenniser à travers les générations futures .

C' est celle conclue entre ma grand-mère maternelle , Clémentine , et mon grand-père paternel , Achille , devenus veufs , et qui décident , surtout sur les instances d' Achille , de se marier en seconde noce .

Étant donné leur âge , leur union restera sans enfants . Heureusement , car la famille , en raison de nombreux cousinages , est assez complexe comme cela ! Mais ce mariage alimentera les conversations avec les neveux qui , poussés par la curiosité , s' amuseront beaucoup de nos explications , celles de tante Reine , puis de la Zia

C' est une belle famille !

Nous habitons au 5 rue de l' Académie , en plein centre-ville , en face le

Le Garage de l' Ascenseur est un grand garage de quatre-vingts places environ . Mon père emploie un mécanicien , un carrossier-peintre et un gardien , qui loge avec sa femme et son fils dans un petit appartement de fonction . Outre les réparations , mon père fait de l' achat et de la vente de voitures , ainsi que de la location sans chauffeur . Il a une belle clientèle , car son garage est dans le quartier bourgeois du boulevard Notre-Dame ( au pied de « La Bonne Mère » qui surmonte Notre-Dame-de-la-Garde ) , et elle est composée de médecins et d' industriels qui ont une grande confiance et estime pour M. Lucien Marter .

C' est la période heureuse de notre vie familiale !

Mes frères vont au lycée Thiers

Puis , dès la sixième , j' entre au lycée Montgrand , un peu plus loin , un peu plus snob , mais où la camaraderie va s' installer grâce à la constitution d' une fine équipe que nous baptiserons la « Tribi » ou la « tribu des i » , chaque membre étant dotée d' un nom se terminant par un i . Je suis donc baptisée « Radis » en raison sans doute de ma petite taille

Mes camarades , des filles intelligentes et studieuses , ont comme moi la passion du cinéma et des acteurs play-boys de l' époque . Chaque jeudi , nous nous retrouvons chez l' une ou chez l' autre , et nous y faisons notre théâtre personnel en trouvant dans les greniers des costumes qui nous permettent de jouer la comédie , voire la tragédie .

Nous parvenons même à constituer une troupe amateur avec Lily Scherr , son frère Alfred et ses amis , Claude Aburbe et Salvator Zaraya . Cette troupe montera Les Précieuses Ridicules au théâtre de l' Œuvre , à Marseille .

Mes amies , je me souviendrai de vous et de notre jeunesse insouciante mais aussi exaltante et sans distinction d' origine ou de religion . Je vous garde dans ma mémoire et je ne sais , au moment où j' écris , si vous êtes toujours de ce monde :

– Arlette Radal , élève brillante , originaire de la Dordogne ;

– Jacqueline Raufast , forte en math ;

– Paulette Capitole , dont le père résistant fut déporté à Dachau ;

– Louise Dessaut , qui protégea pendant l' Occupation sa camarade juive , qui n' était autre que :

– Lily Scherr , brillante historienne à la Sorbonne , que je retrouvai avec tant de plaisir après la guerre et dont la maman était si chère à mon cœur ;

– Nadia Jouannaux , que j' aimais bien malgré les idées pétainistes de ses parents ;

– Catherine Bogdanoff , issue d' une famille d' émigrés russes « blancs » ; jolie fille brune usant de sa superbe , mais en fait très proche de ses camarades du « clan » ;

– et moi , la petite ( et la plus jeune ) , Denise Marter .

Nous étions donc huit . La vie nous paraissait belle et l' avenir radieux !

Je suis en troisième au lycée Montgrand , je fais de l' anglais et de l' allemand , et je suis relativement douée pour les langues . Mais si je suis bonne en français , je suis nulle en math et , pour passer en seconde , je suis tenue à un examen de passage . Cela rebute mes parents , qui me poussent à quitter le lycée , à mon grand désespoir

Je vais donc prendre en 1943 des cours privés de sténodactylo chez une amie de la famille , M me Laure Beddouk . Cette femme remarquable est à l' origine de la première école de commerce de Marseille . C' est aussi une suffragette qui a beaucoup œuvré pour faire avancer le rôle de la femme dans la société française .

Sa fille Claudine ainsi que son époux seront très investis dans la Résistance puis dans la vie politique . Claudine écrira sous son nom d' épouse et de résistante un livre passionnant intitulé Liberté , quand tu nous tiens …

En même temps , mes parents m' autorisent à m' inscrire au Cours Berlitz pour continuer l' étude de l' anglais et de l' allemand . Cela me plaît beaucoup et je rencontre des professeurs très intéressants .

L' une d' elles invite un jour ses élèves ( nous étions six , dont moi , la plus jeune ) dans sa villa située Promenade de la Plage à Marseille , et nous parle de ses travaux . En effet , elle a réalisé un projet de division de Marseille en arrondissements qu' elle conserve soigneusement dans un tube d' acier à l' épreuve des secousses sismiques ou de bombardements éventuels

Alors que notre famille jouit d' une vie confortable et s' offre lors des étés 1937 et 1938 des vacances familiales en Savoie et dans les Pyrénées , profitant des véhicules du parc automobile de mon père , des rumeurs sur un conflit prochain avec une Allemagne revancharde commencent à nous inquiéter .

Malgré les accords de Munich

L' attaque de la Pologne par les troupes hitlériennes le 1 er septembre 1939 entraîne la mobilisation générale en France deux jours plus tard .

Mon père , malgré son âge et ses trois enfants , est rappelé sous les drapeaux « par erreur » … Il embarque avec les unités du Train

Les employés du garage , notamment le gardien , sont également mobilisés . Nous n' avons pas le choix : ma mère , mes frères , André et René , et moi devons quitter le confort de notre appartement de la rue de l' Académie , pour déménager dans le minuscule logement du garage afin de continuer à gérer celui -ci .

Quant à moi , je dois suivre , à mon grand regret , une formation de secrétaire commerciale , cédant à l' attitude pragmatique de mes parents . J' aurais tant aimé faire une carrière de traductrice ! Heureusement que mon père a accepté mon inscription à cette école de langues Berlitz , située rue Saint-Ferréol , dans le centre de la ville et non loin de mon lycée . L' ambiance de ces cours , le niveau des élèves , issues de la bonne bourgeoisie , les professeurs de qualité , tout cela atténue mon chagrin d' être séparée de mes amies . Et puis , je les retrouve à la sortie du lycée .

Nous commençons à sentir les effets de la guerre

Nous suivons avec une certaine angoisse sur une carte où sont plantées des épingles de couleur le déploiement des forces françaises , alliées et nazies .

Chaque famille attend avec anxiété des nouvelles des siens ; il y a eu l' exode des habitants de la moitié nord de la France ; et l' Alsace et la Lorraine qui va repasser sous le joug allemand

Nous voici plongés dans la période du dépôt des armes et de la reddition .

Nous avons été trahis ! Nos généraux et ministres de l' armée étaient incompétents ! La ligne Maginot

Les soldats cherchent leur régiment et errent sur les routes en même temps que les civils français qui , fuyant les zones de combat , traînent leurs valises , leurs enfants , leur matelas , enfin tout ce qu' ils peuvent sauver , et tous sont pourchassés par les avions allemands Messerschmitt .

Que de scènes atroces à travers une France bientôt coupée en deux

Dans la zone sud , dite « zone libre » , nous ne voyons pas encore l' ennemi , l' Allemand , le Boche , nous envahir , mais la majeure partie de la popula tion rentre franchement au début dans le jeu du « maréchalisme » . Au lycée Montgrand , on nous fait bientôt apprendre et chanter « Maréchal , nous voilà ! » , et lors du passage à Marseille du vieux monsieur de qui la France attend beaucoup , les lycéens vont l' acclamer sur le cours Pierre-Puget .

Nous ne doutions pas que le « vainqueur de Verdun

Les nazis avaient commencé par éradiquer , en utilisant les gaz d' échappement ou les piqûres

Commença aussi en Allemagne l' aryanisation des jeunes populations : ceux qui présentaient une « dégénérescence » aux yeux des spécialistes de la « race supérieure » devaient être supprimés pour ne laisser place qu' aux races dites « supérieures » .

À Marseille , l' approvisionnement commence à se faire rare . Apparaissent alors les premières opérations de troc pour se nourrir : « Je te donne des chaussures , apporte -moi des pommes de terre » , « Je te passe un peu d' essence pour ta voiture , fais -moi livrer du charbon » . Débute , hélas , le système de la débrouille , oui , mais nous c' est pour subvenir aux besoins de notre famille , ce n' est pas pour faire de l' argent sur le dos des autres … comme certains qui font du « marché noir

Depuis que le maréchal Pétain a été nommé chef de l' État français , notre belle devise , « Liberté , Égalité , Fraternité » , conquise par la Révolution française de 1789 , est remplacée par le morbide « Travail , Famille , Patrie » d' un gouvernement qui va dès lors s' employer passivement – et bientôt activement – à se soumettre aux exigences de nos envahisseurs , et dans beaucoup de cas , à devancer celles -ci .

Car la France est maintenant « occupée » . C' est d'abord la zone nord et Paris qui en font les frais , puisque notre pays est coupé en deux par une stricte « ligne de démarcation » .

Le gouvernement de Pétain et de Laval se prononce pour un État français qui , après l' infâme entrevue de Montoire

En fait , nous établissons notre arbre généalogique , qui révèle huit générations de Français au moins . Huit générations françaises , c' est ce que l' on exige de notre famille pour nous considérer à l' abri des décrets discriminatoires .

Cependant , devant le danger potentiel , mes parents décident d' envoyer mes deux frères se cacher dans le Gard grâce à un réseau de pasteurs protestants . Moins de deux mois après , mes frères reviennent à Marseille pour rejoindre la famille , ne supportant pas et ne comprenant pas cette séparation .

Finalement , c' est sur ce refus d' être séparé de la part des familles juives que tout va se jouer dès les premières arrestations .

Nous ne pouvions pas partir en laissant ma grand-mère , et surtout mon grand-père , qui était paralysé et dont l' état nécessitait une garde de jour et de nuit . Tante Reine , qui fut assignée à résidence mais échappa à la déportation parce qu' elle était mariée à un catholique , avait , pour protéger sa fille issue d' un premier mariage , ma cousine Janine , placé celle -ci dans un couvent en Dordogne .

De plus , la belle-mère de tante Reine , commerçante en chaises établie dans le centre de Marseille , redoutant d' avoir à cacher mon frère René et même sa belle-fille Reine , les a convaincus de ne pas partir et risquer elle-même une arrestation imminente .

Toute la famille était ligotée !

De toute façon , même si nous étions partis à Saint-Hippolyte-du-Fort ( dans le Gard ) , où mon cousin Georges Glasberg et sa femme , Reine , résidaient – ils étaient déjà investis dans la Résistance au sein du maquis des Cévennes – , nous n' aurions pas pu survivre longtemps avec les économies parentales .

Mon père acceptait mal l' idée d' abandonner son garage après des années de sacrifice et de travail , alors que déjà sa carrière d' ingénieur avait été interrompue du fait de la guerre de 1914-1918 . Il ne pouvait deviner que c' était sa vie et celle de sa famille qui étaient en jeu .

Les mesures discriminatoires avaient déjà commencé à être édictées par le gouvernement de Pétain , le « Sauveur de la France » , et de Laval , germanophile notoire . Des antisémites convaincus , comme Xavier Vallat ou Darquier de Pellepoix

Ainsi , mon frère André , qui envisageait une carrière d' officier de l' École navale , s' en voit refuser l' entrée en raison du « statut des Juifs

Faute d' entrer dans la Marine nationale , dite « la Royale » , André s' inscrit donc en octobre 1941 à la faculté des Sciences et à l' École de chimie , dans lesquelles un petit quota d' étudiants juifs est accepté . Il mènera à bien ses études et deviendra ingénieur chimiste , réalisant une très belle carrière dans l' industrie pétrolière après son retour des camps .

J' arrive un jour du centre-ville , où je prends mes cours ( je passe toujours embrasser ma grand-mère , que mes frères et moi adorons ) . Je trouve ma mère m' attendant devant l' entrée du garage .

– Ne t' effraie pas ! Des Allemands sont là mais ce ne sont que des soldats de la Wehrmacht

En effet , deux soldats vert-de-gris circulent dans le garage et entrent dans la cuisine .

Les véhicules des clients sont sur cale car ils ne peuvent circuler , pour la plupart d' entre eux , faute de carburant . Seuls quelques privilégiés roulent soit à l' essence , soit au gazogène , ce qui a obligé mon père et mon frère René à se reconvertir dans le montage de postes de radio dans l' atelier au fond du garage .

Déjà les deux « Boches » ont recensé les pneus qu' ils vont réquisitionner pour l' armée allemande , mais grâce à quelques mots exprimés dans leur langue , que j' étudie , j' éveille leur l' intérêt , tant il est rare qu' ils puissent communiquer avec la population . C ' est vrai que ce ne sont que des troufions , qui commencent d'ailleurs à sortir les photos de leur femme et de leurs enfants . Mais combien de leurs congénères assassineront -ils , plus tard ou même à ce moment-là en 1943 , des femmes et des enfants innocents , ou bien fermeront les yeux sur la « solution finale

Cependant ce jour-là , avec quelques phrases de leur langue maternelle , j' obtiens que mon père conserve les pneus de ses véhicules personnels . Mais nous avons eu chaud , à tous les points de vue !

D'autant que peu de temps auparavant , le 22 janvier 1943 , et sans que nous en ayons eu connaissance , s' était déroulée la grande rafle des Juifs de Marseille , qui avait précédé l' évacuation et la destruction des vieux quartiers du Vieux-Port .

Cette rafle , qui a fait suite à la grande rafle du Vélodrome d' Hiver

Il s' agissait surtout d' une communauté située sur le pourtour de la place de l' Opéra , du Vieux-Port et du centre-ville , originaires pour la plupart de Grèce , de Turquie et d' Algérie .

Ce fut donc un vendredi soir , soir de shabbat , vers vingt-deux heures , alors que petits et grands étaient couchés ou vaquaient à leur travail artisanal « en chambre » , que la police envahit les immeubles dans ce quartier Opéra , centre-ville , Vieux-Port , vieux quartiers

Ce sera l' Opération Sultan , concertée avec les policiers allemands et français , une opération d' une immense envergure puisqu'elle mobilise 12 000 policiers français en uniformes de GMR ( Groupes mobiles de réserve

Le nettoyage des vieux quartiers restera longtemps dans la « mémoire marseillaise » : celui de la destruction de cet îlot du port de Marseille , avec son pont transbordeur , de l' évacuation forcée de ces habitants modestes , de la rapine des habitations à laquelle prirent part les GMR , et des rafles de Juifs et de jeunes gens .

Le motif invoqué : débusquer les malfrats … Ils furent les seuls à être épargnés par la police de Vichy , notamment les Carbone et les Spirito , gangsters notoires de l' époque , qui collaborèrent avec les occupants .

Les 22 et 23 janvier 1943 s' inscrivent à Marseille comme dans toute la France dans la « saison des délateurs » : pour une misère , des gens vendaient aux autorités leurs voisins , leurs amis , leurs confrères , les commerçants qui leur faisaient de l' ombre , ceux qui affirmaient des idées politiques plus proches de De Gaulle , des partisans ou des communistes , ou même ceux qui ne faisaient qu' écouter Radio Londres

Dans cette nuit de janvier , on vint chercher mon frère René , qui faisait partie de la Défense passive

Fouillant les maisons , ils raflèrent six cents jeunes gens non juifs , afin d' atteindre le quota exigé par la police de Bousquet à la solde des nazis .

Les Allemands , sous couvert d' annihiler le banditisme soi-disant tapi dans ces îlots des vieux quartiers de Marseille , détruisirent 14 000 mètres carrés de la vieille ville ainsi que notre vénéré pont transbordeur , en utilisant de la dynamite .

On parla longtemps après d' une « opération immobilière » mise au point par un certain Beaudoin

Il faudra se reporter aux travaux d ' Anne Sportiello

Nous ne savions pas que Bousquet avait proposé aux Allemands , dont Oberg

Dans ce quartier autour de l' Opéra habitait surtout une communauté dite « levantine » , constituée par des familles venues de Turquie et de Grèce dans les années 1920 pour trouver du travail à Marseille . C' étaient des artisans , des boutiquiers ou des dockers qui vivaient en bonne entente avec leurs voisins italiens ou arméniens .

Peu furent épargnés par cette descente de police . Pourtant , certains de ces fonctionnaires se laissèrent aller à quelques gestes d' humanité . Notre regretté ami , Victor Algazi , et sa mère furent parmi les rares à en bénéficier et à sauver leur vie .

Plusieurs années après , nous avons appris que notre tante Alice avait été arrêtée avec sa fille Gilberte lors de cette rafle , et qu' arrivées dans le train , notre cousine avait pu « attendrir » un policier , qui les laissa s' échapper . Gilberte réussit à faire passer sa mère en Suisse et rentra en France , où elle participa à la Résistance .

La médiatisation n' étant pas ce qu' elle est de nos jours , nous avions peu d' informations sur ces événements . Nous devions apprendre après la Libération l' existence du château de la Verdière

Le château de la Verdière était une maison d' enfants de l' UGIF où étaient retenues en otages des familles juives marseillaises , dont certains membres jouissaient d' une liberté relative .

Il y avait là trente enfants , âgés de quelques mois à dix-sept ans , neuf mamans et la directrice , M me Alice Salomon , qui furent arrêtés le 20 octobre 1943 par la police allemande . Tous déportés , tous gazés

Quant au camp des Milles

Celle d'abord où il reçut des brigadistes espagnols durant la guerre d' Espagne ( 1936-1939 ) , puis des réfugiés opposants au régime hitlérien , mais considérés après la déclaration de guerre au III e Reich comme « ennemis de la France » en tant qu' Allemands ou Autrichiens .

Nombre d' entre eux étaient des écrivains , des peintres ou des artistes , et ils purent bénéficier d' appuis consulaires pour se réfugier via l' Espagne en Afrique du Nord ou aux États-Unis , comme Max Ernst

En revanche , parmi les gens qui se disaient « passeurs » pour faire franchir les cols pyrénéens vers l' Espagne , une partie ont éliminé des Juifs afin de s' emparer de l' argent ou des bijoux qu' ils pouvaient avoir sur eux .

Tel fut le cas du secrétaire de Léon Blum , frère du réalisateur Jean-Pierre Melville

Puis vint au camp des Milles la période , hélas ! , des familles juives étrangères repliées en zone sud , après avoir fui les persécutions hitlériennes dans leur pays d' origine , puis en France même . Ceux-là n' échappèrent pas à l' internement et à la déportation , malgré l' intervention du grand rabbin Salzer

De tout cela , nous étions alors ignorants

* *

*

Le 12 avril 1944 , alors que je passais au magasin de ma grand-mère , celle -ci m' informa de l' arrestation du P r Crémieux

Le P r Crémieux , qui faisait partie d' une famille juive , française depuis de nombreuses générations , était considéré comme un des notables de la communauté . C ' était un ancien combattant des deux guerres . Il avait donc le même statut que mon père .

S' il était arrêté , nous allions l' être nous aussi dans les prochains jours … Ce pressentiment était très fortement ancré en moi , la plus jeune de la famille ! Malgré mon jeune âge – j' avais seize ans – , je suppliai mes parents de quitter Marseille pour aller nous réfugier dans le Gard ou ailleurs .

J' eus en retour les taquineries de mes frères sur mon inquiétude , le silence de mon père , dont la gravité se lisait sur son visage , mais une compréhension intuitive de ma mère , sensibilisée à l' extrême par ces tragiques événements , comme le sont plus généralement les femmes et les mères .

D'ailleurs , dès que les hommes eurent rejoint leur travail , elle me prit à part pour me dire :

– Si tu juges bon de te faire héberger par les parents de ton amie Mado

J' allais donc me préparer lorsque j' entendis frapper à la porte de la cuisine où nous étions . En ouvrant , je me trouvai face à deux hommes d' une vingtaine d' années . Deux Français

– M. Marter .

– C' est pourquoi ?

– Cela ne vous regarde pas .

– Je suis sa fille .

– Alors , vos papiers .

Ils poussent la porte , puis montent réveiller mon père , qui faisait la sieste dans la chambre à l' étage .

La fenêtre de la cuisine étant ouverte , je dis à maman :

– Je saute par la fenêtre !

– Non ! Ils vont te tirer dessus !

C' est ainsi que nous sommes arrêtés , papa , maman et moi , et conduits au siège de la Gestapo , au 425 rue Paradis , à Marseille , où nous serons bientôt rejoints par mon frère aîné , André , et ma grand-mère , arrêtés tous les deux rue de l' Académie au magasin Le Chat Botté , propriété de ma grand-mère Clémentine depuis trente-sept ans .

René , mon frère cadet , échappe à l' arrestation . De cache en cache , grâce à ma future belle-sœur , Louisette , et mon cousin Georges Glasberg , il rejoindra le maquis de Saint-Hippolyte-du-Fort , dans le Gard . Il se battra vaillamment et sera blessé lors d' un affrontement contre des unités allemandes .

Notre itinéraire à nous sera alors le 425 rue Paradis , la prison des Baumettes , à Marseille , le camp de Drancy et puis

« Pitchipoï

Ce pays imaginaire mais dont le nom deviendra synonyme de l' enfer , et qui engloutira tant de Juifs , hommes , femmes et enfants , dans ses chambres à gaz et ses fours crématoires . Non seulement des Juifs , mais aussi des Slaves et des Tsiganes

Le 425 rue Paradis à Marseille est pendant la guerre le siège de la Gestapo .

Nous y apposerons plus tard une stèle rendant hommage aux résistants et aux familles juives qui y furent internés , interrogés et souvent torturés par le gestapiste Muller , qui donnait cinquante francs par tête de Juif à tout dénonciateur ou milicien français .

Au siège de la Gestapo , nous sommes parqués dans une cellule , ou plutôt une chambre avec un matelas par terre , mon père , ma mère , ma grand-mère , mon frère aîné et moi . Ma tante Reine nous rejoint bientôt , mais son mari , qui n' est pas juif , parviendra à la faire libérer ; cependant elle devra pointer toutes les semaines avec l' angoisse d' être retenue .

Dans notre cellule , un homme est également enfermé . Il s' agit du propriétaire d' un magasin de parfums de la rue Pavillon qui cherche à nous encourager , convaincu d' une libération prochaine de la France . Nous sommes méfiants , car nous ne connaissons pas sa réelle identité , et nous ne voulons pas lâcher le nom de nos parents , amis ou connaissances , qui pourraient se faire arrêter . D'ailleurs , mon père détruit dans les toilettes tout papier qui pourrait être compromettant pour eux .

Muller lui avait proposé de « donner » des familles juives en échange de notre liberté

Trois jours après , nous sommes transférés à la prison des Baumettes , à Marseille , mais femmes et hommes sont séparés .

Là encore , on nous enferme , maman , grand-mère et moi , dans une cellule avec des paillasses , où nous nous retrouvons avec d' autres femmes et adolescentes comme moi .

Je me souviens de M me Gentille Cohen et de ses trois filles , dont deux survivront à Auschwitz avec elle .

De Renée Guelidi et de Raphaël Attali , rescapés eux aussi . D' autres encore , comme M lle Tabet , et d' une dame qui parlait en judéo-espagnol , le ladino , que j' entendais pour la première fois car c' était un idiome utilisé par les Levantins , originaires de Turquie ou de Grèce , et issus des Juifs bannis d' Espagne en 1492 par Isabelle la Catholique .

Aux Baumettes , des amis non juifs , M. et M me Beraud , nous font passer une valise avec quelques vêtements et des victuailles . Pour accéder à notre appartement , il leur a fallu passer par une fenêtre , car la Gestapo avait apposé des scellés sur le garage et ses dépendances . Ils ont ainsi risqué leur vie pour nous .

À la fin du mois d' avril , nous sommes amenés en gare d' Arenc et transférés en train .

Dans notre wagon de troisième classe , nous retrouvons mon père et mon frère André . Nous sommes gardés par des SS armés de mitraillette . Nous traversons la France et , lorsque nous arrivons dans une gare parisienne , on nous entasse dans des autobus et nous sommes dirigés vers la banlieue de la capitale .

Et ce sera le camp de Drancy .

Drancy

On me fait travailler – je suis la seule de la famille à devoir le faire – au nettoyage de l' école , car il y a une école , une infirmerie , des bureaux bien sûr , une police juive du camp , qui comme au ghetto de Varsovie fera l' objet de beaucoup de controverses .

Ensuite , je vais faire le ménage chez un couple de gendarmes , dans l' immeuble mitoyen du nôtre . La femme du gendarme me donne ses ordres , sans aucun mot d' aménité , sans un verre d' eau , sans un morceau de pain .

Cette attitude venant d' une femme française me laissera jusqu' à aujourd'hui une grande amertume sur le comportement de nos concitoyens et sur l' indifférence de certains d' entre eux .

Heureusement qu' il y a eu les autres , ceux que l' on a appelé les « Justes » , même si beaucoup d' entre eux ont préféré par discrétion ne jamais se vanter d' en avoir fait partie et auxquels il faut rendre un vibrant hommage .

À Drancy , voilà qu' un jour je suis appelée pour faire partie d' un Kommando extérieur au camp .

Nous sommes huit ou dix à avoir été choisis , en supposant que ce choix est en rapport avec nos familles , retenues en otage dans le camp

Depuis , j' ai appris que l' appartement privé où nous travaillions appartenait à la famille Levitan , dont les biens devaient être spoliés par les nazis .

Notre travail consiste à emballer des objets précieux , bibelots de valeur , dans des caisses appropriées .

Cette sortie dans Paris nous permet une certaine liberté : j' achète du pain , un journal , et poste une lettre à un ami de promotion des Arts et Métiers de mon père , M. Castel , qui habitait Paris , afin de l' avertir de notre incarcération au camp de Drancy . Je n' ai jamais su si M. Castel avait reçu cette lettre , s' il a essayé de faire quelque chose pour nous , ou s' il n' a pu intervenir avant le départ de notre convoi , qui fut le numéro 74 du 20 mai 1944 .

Maintenant , c' est grâce à ce vieux cahier que j' ai retrouvé , jauni et écorné , et sur lequel j' avais à mon retour d' Auschwitz

20 mai 1944 : c' est la date de notre déportation , cette date sera ancrée en moi toute ma vie ainsi que le numéro tatoué sur mon bras gauche . Et le 23 mai marque le triste jour de notre arrivée au camp et le point de départ de nos souffrances .

Après trois jours de voyage ou plutôt de transport dans des wagons à bestiaux , notre train s' arrête enfin le long d' une rampe

Ce voyage aurait pu , si nous avions encore des doutes , présumer de ce qui nous attendait .

Nous avions soif , nous avions chaud . De la litière jonchait le plancher du wagon , où nous devions être cinquante environ . Grand-mère étouffait et nous ne savions quoi faire , André et moi , pour la protéger du contact des autres .

Au milieu du wagon , une tinette pour faire nos besoins était cachée derrière une couverture . Avec les trépidations du train , la tinette débordait , et on ne pouvait la vider que lorsque les SS ouvraient les portes et nous autorisaient à descendre quelques minutes .

Lorsque le train s' arrêtait dans une gare , nous réclamions de l' eau . Les quelques badauds qui essayaient de nous en faire passer étaient très vite chassés par nos gardiens , qui ne les laissaient en aucun cas s' approcher de nous .

Le hazan

Son attitude était telle que j' aurais tellement souhaité qu' un hommage lui soit rendu par la communauté et le grand rabbin Salzer . La foi pratiquée par des hommes de sacrifice et de bonté est digne d' admiration , même si l' on se demande où était Dieu à Auschwitz ! Je considère encore le hazan André Samuel comme un Juste qui nous a prêché la confiance et la solidarité . Que sa mémoire , comme celle de mes parents , soit bénie !

Enfin , les portes du wagon qui ont été scellées depuis trois nuits

– Confiez les jeunes enfants aux personnes âgées , elles vont aller dans un camp où elles seront mieux traitées et où elles ne travailleront pas .

Ma mère se voit donc , ainsi que ma grand-mère , confier un jeune enfant de sept ans ; je pense qu' il était le fils d' un jeune couple de déportés qui s' appelaient Syskind .

C' est la séparation et le déchirement qui commencent !

Nous nous saisissons de nos maigres bagages et nous voici bientôt rangés en longues files sous les cris et sous les coups qui devaient débuter à ce jour et constituer pour nous le commencement d' un affreux cauchemar , comme un trou noir profond dont nous ne sortirions jamais .

D'abord , la séparation des hommes et des femmes . Ainsi , mon frère et mon père sont mis dans une file avec les autres hommes , et nous , les femmes et les enfants , dans une autre

Ensuite , très peu de temps après – quelques minutes sans doute – , commence la première sélection des femmes , opérée par un officier allemand cravaché . Peu lui importe qu' il y ait là des mères , des filles , des sœurs et des enfants , et nous sommes arrachés des bras de nos familles et de nos êtres chers .

Je ne sais plus où sont ma mère , ma grand-mère et l' enfant qui leur a été confié .

Abrutis par le voyage et cet accueil sous les matraques et les hurlements des chiens , nous faisons notre entrée dans le camp , entrée surmontée d' une inscription : Arbeit macht frei , c'est-à-dire « Le travail rend libre

Nous étions loin de nous douter que la seule liberté du camp passait par la cheminée des crématoires !

Nous pénétrons alors dans le camp , puis on nous mène dans une vaste salle , que l' on appelle le Sauna , et qui est un lieu d' épouillement où nous devions par la suite subir d' interminables appels . À moitié mortes de soif , nous attendons plus de trois heures entassées debout ; quelques anciennes réussissent à nous donner des renseignements et une ébauche de ce qu' allait être notre vie , mais dans notre abrutissement , nous ne pouvons réaliser ce qu' allait être notre « avenir » .

Des Polonaises nous avertissent et nous conseillent de leur confier les bijoux que nous avons sur nous , de même que les vêtements et les vivres qui nous restent , nous apprenant que tout nous sera enlevé . Mais pour la plupart , nous n' y prêtons pas garde ; malgré les instances des anciennes détenues qui rôdent autour de nous comme des louves à l' affût d' une paire de chaussures ou d' un pull-over confortable , nous essayons de garder ce qui nous appartient encore . Bref , nous passons au bureau , où finalement on nous dépouille de tout : nos sacs à main , nos bijoux , nos stylos , nos montres , nos photos , seuls mes lunettes de myope me sont laissées ; puis on nous tatoue !

Oui , on nous tatoue un numéro de matricule comme au bagne , inscrit à l' aiguille sur notre avant-bras gauche .

J' ai pour ma part le n° A 5556 . « A » désigne , nous l' apprendrons plus tard , la nouvelle série des inscriptions , devenues trop longues à tatouer après les 400 000 … qui furent les numéros attribués au convoi de Mireille Lauze et de Marie-Claude Vaillant Couturier , résistantes communistes .

Marie-Claude devait être « grand témoin » au procès de Nuremberg

Nous sommes ensuite malmenées par des SS armés de triques ; on nous fait déshabiller en nous laissant en tout et pour tout un morceau de savon .

Après une heure d' attente dans un amphithéâtre surchauffé , nous passons à la douche – ou plutôt on nous pousse brutalement dessous – , douche express , pour nous transférer ensuite dans une troisième salle , que nous appellerons la « salle aux courants d' air » , car elle est munie de fenêtres mais ne possède pas un seul carreau .

Là , au bout d' une heure , les anciennes nous distribuent des vêtements . Malgré l' amertume et le bouleversement qui sont les nôtres , nous sourions tant nous nous trouvons ridicules dans ces vêtements grotesques . Je suis pour ma part bientôt habillée d' un caleçon bleu rayé et d' une chemise en dentelle . Enfin , pour compléter mon ensemble , une robe brique , une paire de chaussettes dépareillées et une paire de chaussures également dépareillées .

Rassemblement par cinq , et bientôt le bureau de renseignements , où on nous demande si on joue du piano , si on parle anglais , si on a toutes nos dents .

Moi , une seule chose m' obsède , c' est de savoir où est ma mère ; à toutes les questions que me pose l' ancienne , je réponds : « Mais quand verrai -je ma mère ? » La femme , qui a un peu de cœur , me répond que peut-être le lendemain je pourrai l' apercevoir . Bercée par cette consolation , je rejoins mes camarades et , en pleine nuit – car nous sommes debout depuis seize heures et il est plus de minuit – , nous rejoignons le Block 31

Nous sommes réveillées à quatre heures du matin , et subissons l' appel , debout dehors , toujours en rang par cinq . Après environ une heure , on nous fait pénétrer à l' intérieur du Block .

L' appel du matin , comme celui du soir , a lieu devant le Block , où l' on compte les prisonnières , qui attendent debout par rangées de cinq . Le chiffre des présentes est bientôt relevé par la Blokova

Pour le premier jour , c' est la douceur ou plutôt la tiédeur qu' on nous inflige . On se contente de nous occuper assez légèrement , à vrai dire , soit au Block , soit à proximité pour aménager des jardins , près de l' hôpital du camp , le Revier , ou à proximité du four crématoire , dont nous ne connaissons pas encore la véritable utilisation .

À midi , lors de notre entrée au Block , on nous distribue une gamelle pour deux car il n' y en a pas assez ; nous n' avons pas de cuillères . Nous buvons une soupe sucrée faite de flocons d' avoine et de farine : dès les premières gorgées , la plupart d' entre nous s' arrêtent de manger , ne pouvant plus rien absorber . Et malgré notre faim , nous abandonnons nos restes aux anciennes , qui sont encore plus affamées que nous .

Mais la soif nous tracasse , car depuis notre arrivée , nous n' avons rien bu ; on nous a mises en garde contre l' eau , qui risque de nous donner le typhus .

La journée s' est passée tant bien que mal . J' ai été employée à transporter des briques et des pierres , mais il semble que ce travail ne serve à rien , car les matériaux que nous chargeons et amenons à une vingtaine de mètres du tas sont ramenés par la suite à la même place qu' auparavant .

Enfin , après l' appel du soir , sous une pluie battante , le repas nous est distribué ainsi que du café – ou plutôt de la tisane de café ( j' ai appris plus tard que ce n' était qu' une infusion de glands ) . Notre frugal souper se compose d' un quart de pain , d' un morceau de margarine ou d' une cuillère à café de confiture de betteraves . Notre estomac s' est déjà resserré . Nous en laissons la moitié pour le lendemain matin afin de constituer notre petit déjeuner .

Mais nous devrons apprendre bien vite à ne pas nous faire voler – ou « organiser

Voici comment sont composés les blocks : ils sont en bois et renforcés de briques , et sont munis de lucarnes . Ils mesurent à peu près quatre-vingts mètres de long sur trente-cinq mètres de large . Le Block est séparé dans sa longueur par un muret de ciment , en fait un conduit de cheminée , ayant à ses deux extrémités un four . C' est le Heizung , le chauffage de notre habitation . De chaque côté de celui -ci se trouvent les Coyas

De chaque côté de l' entrée du Block se trouvent deux petites pièces où vivent les favorisées . Ce sont des Polonaises ou des Allemandes , qui sont ici pour de raisons politiques , ou bien des condamnées de droit commun . Elles bénéficient de tous les avantages . En tête , il y a la Blokova , puis la sous- Blokova , puis la Schreiberin

Les Blokovas sont en général bien vêtues , même dans leurs uniformes rayés , qu' elles ont agrémentés de chemisettes coquettes puisées dans les derniers arrivages . Elles sont souvent fardées et bien coiffées , et jouissent de tous les bienfaits des privilégiées . Ce sont des rampantes devant les SS et des furies auprès des déportées dont elles sont responsables dans leur Block .

Il est vrai que cela fait longtemps qu' elles sont dans le camp , qu' elles ont dû en voir de toutes les couleurs , perdre de la famille proche ou des camarades dans les sélections , les voir partir à la chambre à gaz et au four crématoire . Elles ne savent plus avoir de pitié et de compassion , sinon pour les leurs . Les nazis savent très bien ce qu' ils font en nous donnant un encadrement de Polonais , de prisonniers politiques allemands ( et encore ceux-là n' étaient pas les pires ) ou bien de droits communs ( et ceux-là c' étaient les pires , car ils avaient volé , ils avaient violé , ils avaient assassiné , et ils étaient prêts à tout pour jouir de leurs privilèges ) . Mais même eux n' étaient pas à l' abri des punitions pour les fautes qu' ils pouvaient commettre et n' étaient pas exemptés de finir comme leurs victimes s' ils en prenaient trop à leur aise .

Dans nos Coyas , nous avons une couverture par personne et deux paillasses , que l' on roule le matin au sommet et que l' on recouvre d' une couverture pliée au carré .

Le matin nous sommes employées aux corvées . Corvée de balayages , corvée d' eau , corvée de soupe , corvée de tinettes .

Après plusieurs changements , nos places de couchage sont fixées : je suis couchée avec deux Belges , mère et fille , une belgo-polonaise , deux camarades , Annette et Raymonde David , avec qui je décide de mettre tout en commun . Cette dernière est une jeune fille de 15 ans , réservée , habituée aux gâteries maternelles et littéralement bouleversée malgré la présence de ses deux sœurs , Lili et Suzanne .

Je les ai rencontrées à Drancy avec leurs familles respectives : les David , bijoutiers connus de la Canebière , et les Zarahia , industriels en légumes secs .

Suzanne était dans la même chambrée que nous avec son mari , Saby Zarahia , son fils Henri , qui devait avoir cinq ans , et sa petite fille Claudie , âgée de trois ans environ . Les enfants sont tous partis avec leurs grands-mères dans les chambres à gaz … comme sont partis le petit Syskind avec ma maman et ma grand-mère .

Suzanne est revenue d' Auschwitz sans ses enfants mais avec son mari : j' imagine le sentiment de culpabilité qu' ils ont dû ressentir d' avoir réussi à réchapper de l' enfer sans avoir pu protéger et sauver leurs enfants . Ce n' est pourtant pas à eux de se reconnaître coupables de leur mort odieuse , mais c' est à des monstres qui ne doivent pas porter le nom d' Homme pour avoir fait subir à un million cinq cent mille enfants juifs une fin horrible pour laquelle nous pourrions maudire les générations que ces « sous-hommes » ont engendrées si nous n' avions pas retenu la leçon de tolérance et d' acceptation de nos différences .

Je sympathise avec Raymonde , car nous avons peu de différence d' âge : elle a quinze ans , et moi seize . Je connais quelques mots d' allemand , je comprends que cela pourra m' être utile , et nous essayons d' « organiser notre vie » . Nous sommes employées à un travail qui regroupe une dizaine d' entre nous et qui consiste à décharger des camions de sable et de graviers ainsi que des tonneaux de chou fermenté .

Cela nécessite une certaine habileté . Notre Kapo

Bientôt , nous faisons connaissance avec l' esprit du camp ; le mot d' ordre est « organiser » , c'est-à-dire voler ou échanger suivant l' habileté du détenu ou de la détenue . Petit à petit nous nous adaptons à la vie du camp , bien sûr sous les pressions , les coups que nous pouvons parer , et ceux qui s' égarent et que nous ne pouvons éviter , les corvées , le travail imbécile destiné à épuiser les détenus .

L' effectif de notre Kommando de travail est augmenté de plusieurs camarades .

Nous formons alors deux groupes distincts : l' ancien Kommando de déménagement , dont nous ne faisons plus partie , car nous constituons , nous , déjà anciennes ( deux mois ! ) , un Kommando pour le bois ; le travail n' est pas trop pénible , bien qu' il faille en mettre un coup . Nous sommes jeunes , et le fait d' être ensemble avec Raymonde sous les ordres d' une Kapo compréhensive nous ramène notre gaieté et notre insouciance naturelles .

Nous travaillons en plein air , dans le terrain vague appelé la « prairie » , sous l' œil bienveillant de notre Frida . Notre boulot consiste à aller chercher des troncs d' arbre à côté du four crématoire , de les scier et de les débiter en bûchettes . Nous livrons ensuite ce bois coupé , une camarade et moi : c' est assez agréable , car nous bénéficions auprès de la Blokova qui reçoit ces bûchettes de certains cadeaux , comme du café , des betteraves ou des pommes de terre . C' est ainsi que j' ai eu l' occasion un jour de mordre dans un morceau de pain avec de la graisse de dinde .

Une Blokova m' a donné un sac de « pain de diète » , du pain blanc légèrement moisi , et j' en ai fait profiter M me Cohen et ses deux filles , Venture et Esther . Elles me rappelleront cette BA des années durant après leur retour en France .

Enfin le travail n' est pas trop dur , sauf les fois où on se fait piquer par le Scheisskommando

Le jour où on m' a attrapé pour que je fasse partie de ce Kommando m' a laissé un souvenir horrible . C' était le Kommando pour aller vider les tinettes d' excréments . Il fallait pousser une charrette sur laquelle il y avait cette citerne puante , et nous devions faire cinq ou six kilomètres en poussant pour aller vider ça dans une espèce de bassin .

Lorsque nous avons ouvert la citerne pour la vider dans le bassin , une déportée a glissé et est tombée dedans . Elle a failli se noyer dans les excréments , sous les sarcasmes et les rires à gorge déployée des Kapos et des femmes SS .

Nous avons pu la sortir à temps avant qu' elle se noie , et vous pensez dans quel état .

Tout était fait par les nazis pour nous exterminer , mais avant il fallait nous faire perdre notre dignité ! Je les ai vus traiter leurs animaux bien plus humainement qu' ils ne le faisaient pour nous .

Pour tout cela , il n' y aura jamais de pardon de notre part , et même si nous pardonnions , nous ne pourrions le faire pour les six millions de Juifs qu' ils ont exterminés . Sans doute pourrons -nous le faire pour la troisième génération allemande , si celle -ci a appris et reconnait ce qu' a été la part de responsabilité à tous les niveaux du peuple allemand .

La réconciliation franco-allemande , garante de l' unité de l' Europe , ne pourra me semble -t-il échapper à cette prise de conscience des nouvelles générations d' outre-Rhin et au fait qu' ils l' inculqueront à leurs enfants à travers les établissements scolaires et la politique de leurs gouvernements .

L' attitude de l' ex-chancelier Brandt , qui a demandé pardon pour le peuple allemand et les exactions qu' il avait commises

nombreux éléments pro-nazis et revanchards , orienter la politique de l' Allemagne vers la rédemption et la prise de conscience de leur participation collective aux crimes commis par le III e Reich .

Mais notre Kommando n' a qu' un temps . Notre Block , le Block 31 , est mis en quarantaine , car la scarlatine se déclare et on compte déjà plusieurs cas . Donc pas de travail , pas de supplément , interdiction de sortir sous peine de raclée , impossibilité de se laver et d' aller boire ou d' aller aux tinettes , car tout se trouve à une centaine de mètres du Block et l' on ne peut y aller qu' en groupe .

Les cas de dysenterie se multiplient . Pendant les appels , interminables , nous éprouvons d' atroces douleurs abdominales , et parfois nous ne pouvons nous retenir et nous faisons nos excréments sur nous . C' est pour nous une humiliation et une dégradation épouvantables . Nous n' avons rien pour nous changer , et lorsque par hasard on nous emmène à la douche , c' est sans savon et sans rien pour nous essuyer . Nous mettons donc nos oripeaux sales sur nos corps humides .

Et nous sommes condamnées à rester cloîtrées et assises par terre toute la journée en crevant de faim et de soif , car la soupe est considérablement réduite et nous devons faire la queue pour en avoir .

De notre Block nous voyons toujours de nouveaux transports de Françaises et surtout de Hongroises

Les sonorités de leur langue ne sont pas celles d' une langue slave , mais plutôt à mi-chemin entre celles du slave et du roumain , qui lui nous apparaît comme une langue latine .

Nombre d' entre elles viennent de Theresienstadt

En rentrant le soir du travail – car certaines sont affectées au « Canada

Avec leur arrivée nous parviennent aussi de fausses nouvelles , que nous essayons de contrôler , car c' est l' époque où les bobards se succèdent . Ainsi , lorsque nous apprenons une bonne nouvelle sur l' avance des armées alliées ou des armées russes , un démenti se propage aussitôt après . Nous pensons que ce sont les Allemands qui veulent nous ébranler le moral par ce moyen-là .

Mais voilà que depuis quelques jours j' ai mal à la gorge , je me sens fébrile . Je me décide à me présenter à la prochaine « visite médicale » malgré ma frousse de l' hôpital ( ou Revier en allemand ) , où le nombre de malades sélectionnés pour la chambre à gaz augmente sans cesse . Je ne me sens vraiment pas bien et je me résous à cette solution . Raymonde aussi se sent malade .

Après avoir pris notre température , je me découvre des boutons sur la poitrine et je pense que c' est la scarlatine . Comme Raymonde dort auprès de moi , on la croit aussi atteinte . Après l' appel du soir , on me conduit à l ' Ambulanz

Ma fièvre et mes boutons durent deux jours . L' infirmière me prend en amitié et , une semaine après , je fais lit à deux ou Coya à deux avec Jacqueline . Nous aidons l' infirmière , car la Stube de la scarlatine est pleine , et cela nous donne fort à faire . Nous distribuons les thermomètres , nous prenons les pouls .

Nous ne comprendrons jamais pourquoi , dans l' organisation de l' hôpital , il est prévu de relever les températures , il est prévu de prendre le pouls , et après ça on vous envoie dans les chambres à gaz et les fours crématoires . Quelle absurdité criminelle dans cet univers concentrationnaire qu' ont instauré les nazis au nom de la pureté de la « race » !

Nous recevons de la soupe en supplément , du miel et du lait , mais au bout de notre convalescence nous sommes congédiées en tant qu' aides infirmières . Notre infirmière est remplacée par une nouvelle , qui n' admet pas notre assistance . Et souhaite peut-être placer ses protégées

Jacqueline a terminé ses six semaines de scarlatine , elle repart au travail . Moi , ce sera dans une semaine . On s' entend toutes les deux pour essayer de se faire verser dans la Weberei

La semaine passe . Je vais à la douche , où je retrouve une détenue rencontrée à Drancy qui me pistonne pour que je sois affectée à la Weberei .

Après avoir été habillée à nouveau – d' une simple chemise – , je suis conduite au Lager B , au Block de travail 27

Les petites Juives polonaises de ma Coya me demandent ma nationalité . Je leur réponds : « Je suis française . » Elles m' interrogent : « Mais tu es juive ? » Je réponds : « Oui , mais française . » Elles me rétorquent : « Alors , tu es juive ! »

Je ne peux leur en vouloir . Je comprends qu' elles ont été enfermées dans un ghetto avec une seule identité imposée par leurs bourreaux nazis et par les surveillants de la police juive du camp ou du ghetto ; l' attitude de ces derniers , dont la complicité avec les nazis a sans doute été forcée , a souvent été très controversée par les combattants juifs .

Je fais maintenant connaissance avec mon travail , qui n' est pas tout rose : il nous faut tresser une longueur de huit mètres avec du caoutchouc et des bandes d' étoffe sale , que nous devons découper nous-mêmes avec des ciseaux émoussés , ce qui ne nous facilite pas la tâche

Mes premières tresses sont affreuses , mais nous sommes satisfaites de notre sort car , en dehors du travail , nous sommes tombées dans un bon Block , le Block 2 , en face de la cuisine . Nous sommes à peu près propres , malgré la gale qui sévit de temps en temps . Je fais cette fois -ci équipe avec deux Marseillaises , Maud Bloch et Lili David , ainsi que deux Italiennes et une Grecque , qui nous rendent la vie impossible .

Les appels sont moins longs déjà , et nous partons le matin à six heures . Nous recevons quelquefois du café au lait , et nos gamelles profondes et fermées nous permettent d' emporter de quoi boire . Le travail est plus pénible depuis quelque temps , car le métrage , qui était fixé à douze mètres , vient d' être obligatoirement fixé à vingt-cinq mètres à cause du zèle d' une Hongroise . Nous n' arrivons à faire que dix mètres car le matériel est rare ; en plus , il est très difficile de manier des ciseaux qui ne coupent pas et qui nous esquintent les doigts . Mais nous ne nous plaignons pas : j' ai aperçu Raymonde , maigre à faire peur , et elle m' a dit que partout où elle travaille elle se fait rouer de coups . Renée aussi est désespérée . M me Cohen et ses deux filles , qui travaillent à l' Union , une usine d' armement située à côté d' Auschwitz , essaient de la faire rentrer à la fabrique , car elles ont des avantages et travaillent de nuit .

J' ai reçu des nouvelles de mon frère André , qui a réussi à me faire passer une lettre par une déportée travaillant à la Union

Vraiment , cette semaine , je n' ai pas de veine ! Alors que j' avais réussi jusque-là à garder mes lunettes , une Stubova me flanque une gifle magistrale qui me casse un verre . Je suis plus atterrée par cette perte que par la gifle que j' ai reçue .

Aujourd'hui , j' apprends que celles de l' Union sont parties à Auschwitz et que sans doute , étant isolées des hommes , nous n' aurons plus de nouvelles et je n' aurais plus aucun signe de vie de mon frère et de mon père . Quant à nos mères et à nos sœurs , nous avons compris depuis longtemps que nous n' avions plus rien à attendre : nous n' ignorons plus rien de la chambre à gaz et du four crématoire . Nos illusions ont désormais disparu avec la vision de ces cheminées , d' où sortent ces flammes qui nous hantent .

Bien que cette pensée nous poursuive sans relâche , nous devons faire face à la vie du camp et ne pas nous attarder à désespérer sur nous-mêmes , sinon nous sommes tout de suite bonnes pour le four crématoire . L' instinct de conservation est tenace à nos âges , malgré les sévices que l' on nous fait endurer et l' angoisse d' une sélection surprise .

Nous avons les doigts tellement abîmés par les ciseaux que notre travail s' en trouve forcément ralenti . Nos quinze mètres de tresses terminés , nous les roulons en boule sur la table et attendons le contrôle du responsable de l' atelier . Au petit bonheur , il inspecte , et je réussis chaque fois à passer au travers , car ma boule est roulée d' une façon un peu truquée et paraît plus grosse .

Le SS

La journée finie , nous sommes en rang par cinq et avons ainsi une vision sur les fours crématoires avec leurs cheminées couronnées de flammes rouges

Nous pénétrons dans le camp et passons devant l' orchestre qui joue des musiques entraînantes à la lueur des sinistres torches des crématoires .

Depuis quelques jours , Lili fait des tresses en cellophane et nous distribue des sachets où nous mettons nos morceaux de margarine , qui sont ainsi mieux protégés .

Rentrées au Block , nous nous précipitons après l' appel sur nos Coyas où nos rations sont disposées . On nous alloue une sixième pensionnaire , une Grecque . Nous nous en méfions , car les Grecques ont ici une réputation de voleuses . Je couche sur les bords de la Coya car c' est plus facile pour sortir la nuit quand je suis prise d' une crise de dysenterie , chose fréquente ici en raison de l' eau , qui est infectée , et de la nourriture , froide . Mes lunettes , ou plutôt ce qu' il en reste , sont mises à l' abri dans la gamelle de Lili .

Peu à peu , à trois avec Maud , nous arrivons à organiser notre vie : nous mettons tout en commun et pouvons ainsi économiser sur certaines choses au profit d' autres . Ainsi le pain , dont nous parvenons à vendre une ration tous les deux jours pour acheter du savon , du miel ou de la pommade antigale , dont nous nous enduisons le corps . En effet , Maud et Lili sont couvertes de gale , et comme je couche à côté d' elles je crains d' être contaminée . C' est très dangereux car beaucoup d' entre nous sont sélectionnées à cause de la gale et envoyées à la chambre à gaz .

Je viens d' acquérir un magnifique soutien-gorge avec des roses brodées . C' est vraiment très excentrique et tellement chic , avec mon pantalon rayé bleu . Mais ce soir , catastrophe : nous allons à l' étuve et , arrivées à la Sauna

Une camarade derrière moi se fait mettre de côté car elle a de l' œdème aux jambes , une autre est également sélectionnée en raison de sa maigreur extrême . Moi je passe , et la douche subie , les frusques passées , je cherche Maud . Je la trouve enfin , dans les rangs tumultueux où règne encore l' angoisse de la sélection et de la douche . Lili nous rejoint , et notre troupe s' achemine vers nos « pénates » .

Pour nous tout va bien , mais une jeune Polonaise pleure sa sœur , une autre sa mère . Quel spectacle déchirant !

Notre Coya n' est pas au complet : la vieille Italienne et sa compagne manquent . Enfin les voici ! La vieille femme en a réchappé grâce à la complicité de la Stubova , qui l' a dissimulée derrière le charbon . Enfin , espérons ! En attendant la prochaine sélection !

Vers l' année 1973

J' ai appris ensuite que Mengele aurait été découvert noyé en Amérique du Sud et reconnu grâce à sa dentition . J' en ai toujours gardé un certain doute

À Birkenau , nous passons ainsi des jours qui se ressemblent , avec des alternances de « bobards » sur la libération de la France et de démentis qui nous accablent et sapent notre moral . Notre Stubova , une petite Polonaise , parle un peu l' anglais . Je m' exerce de temps à autre avec elle car je ne comprends pas tout en allemand , mais ce que je comprends me permet souvent d' éviter les coups des Stubovas ou des Kapos .

Lorsque nous revenons du travail ou lorsque nous y allons , nous nous racontons des histoire s marseillaises ou des recettes de pâtisserie . Lili me promet un « nègre en chemise » , Maud une choucroute alsacienne , moi un couscous ou une bouillabaisse . Nous n' avons jamais fait la cuisine , mais nous avons tellement faim que notre imagination est débordante ; l' espoir nous conduit et nous soutient ! Heureusement !

Ce soir , il y a une altercation entre l' Italienne et nous . La vieille ( si vieille il y a , car elle n' a que quarante-cinq ans ) se choisit toujours la meilleure place et entend y demeurer . Comme elle est dans les bonnes grâces de la Stubova , on nous promet de nous faire coucher par terre si nous ne cédons pas . En rechignant , nous restons sur nos positions , mais l' entente ne règne plus dans notre Coya , notre cage à lapins , car les deux Italiennes se disputent comme des chiens avec la Grecque . Quel chahut ! Et nous , nous ne nous entendons plus avec les Italiennes .

Dimanche , à la distribution de la soupe , en allant au rab , je me fais enguirlander par la Stubova , qui me reproche d' avoir été méchante envers l' Italienne , et je reçois un bon coup de louche sur la tête en guise de supplément . Lili a plus de chance : elle parvient à faire remplir sa gamelle . Nous , nous regardons

J' ai pu « organiser » une paire de gants magnifique et une paire de chaussettes de soie appartenant à la Stubova Aimée , une sale vache . Je n' ai pas de regrets ! J' évolue avec la situation

Nous arrivons à être un peu plus propres : la douche est plus accessible , et le dimanche après-midi nous pouvons y aller sans embêtement et sans nous presser .

Un travail nous est octroyé où nous côtoyons des Français , qui essaient de nous donner des nouvelles à la dérobée , mais ils sont transférés dans d' autres camps . Bientôt plus un seul ne reste , et c' est à nous de transporter les déchets , de les faire brûler et , de fait , de remplacer les hommes dans leur travail .

Enfin , un beau jour , on nous annonce une nouvelle Entlausung . Quelle poisse ! Alors que nous commencions à nous organiser ! Notre vie est à nouveau bouleversée , avec surtout le changement de camp . Notre affectation au Tzigeuner Lager

À l' approche du soir , nous sommes dirigées , tel un troupeau de moutons , vers la nouvelle demeure qui nous est assignée . Cela n' a pas l' air trop antipathique bien que tout le monde hurle . Enfin , nous trouvons une Coya avec deux autres Françaises .

Je ne sais pas ce qui se passe , mais je souffre beaucoup du pied . Nous sommes tout près de la Weberei , et le trajet en est raccourci d'autant . Cependant , il doit bien faire moins 30°C , et nous n' avons à nos pieds que des chaussures raidies par le froid et des espèces de bas de soie déchirés .

Dans notre Block , nous avons une nouvelle Blokova qui a l' air un peu loufoque et qui crie comme un veau , mais au moins elle nous laisse tranquille .

Aujourd'hui , à l' appel du matin , je ne peux plus marcher , et la Blokova vient me chercher pour que je reste au Block . Le lendemain , je pars à l' infirmerie . Mes pieds sont examinés . Diagnostic : congélation . Je suis admise au Revier . Après la douche et le pansement , je m' étends béatement sur un lit pour moi seule , à côté d' une Hongroise , sans penser un seul moment au risque d' être sélectionnée pour la chambre à gaz .

C' est le Block chirurgical . L' infirmière est une Hongroise , Maguy . D'ailleurs , dans ce camp , toute l' organisation est magyare . Je suis malheureusement coupée de toute relation avec Maud , mais je lie bientôt connaissance avec des Françaises , entre autres , Jeanne Geismar et Jeanne Israël , toutes les deux originaires d' Alsace et d' une bonne classe sociale .

L' hôpital est bon : on nous fiche la paix et mes rations de pain sont suffisantes . Je les vends et j' achète des pommes de terre avec lesquelles je fais de la soupe , car le four de l' hôpital est accessible aux malades . Mon pied est soigné par des applications de pommade noirâtre bonne pour tout , l' ichtyol

Notre Block chirurgical étant saturé de malades , je suis transférée à côté avec les deux Jeanne , une Autrichienne et quelques connaissances . Nous y passons encore deux semaines . La faim devient de plus en plus cruelle , car le froid aiguise nos appétits et nos rations diminuent à vue d' œil .

Je souffre d' un ictère . On me prescrit alors la diète : c' est un régime qui se résume à un morceau de pain blanc , un quart de soupe au lait sucrée et parfois un verre de lait . Mais cela ne me suffit plus ; je mange quelques pommes de terre que me fait passer une infirmière hongroise à qui je dois beaucoup , Souzy Mama .

C' est une femme charmante , qui s' occupe de moi comme de sa propre fille . D'ailleurs , sa fille , qui est aussi infirmière , demeure avec elle . Nous voyons notre groupe s' agrandir , avec l' entrée au Revier de Jeannette Syskind , de M me A. et de Ginette R. Hélas , tout n' a qu' un temps : Jeanne Geismar et Jeanne Israël me quittent l' une après l' autre pour reprendre le travail , et bientôt c' est mon tour .

À ma sortie , je retrouve des Françaises que malheureusement je ne connais guère . Mes pieds bel et bien gelés ne tardent pas à me faire souffrir à nouveau . Je me présente encore à l ' Ambulanz . À force de suppliques et de lamentations , j' obtiens des doctoresses qu' elles daignent me faire revenir au Revier . Je retrouve quelques amies , mais on me met avec une jeune Roumaine , pas très sympathique . Enfin , toujours sous la protection de Souzy Mama et de la doctoresse en chef , qui fera son possible pour me conserver ici , je fainéante encore quelques semaines .

Le Blockführer , un SS – je ne sais pas s' il sent le vent tourner et veut ménager ses arrières – , nous fait prendre des Wechselbaden , des « bains changeants

Ce traitement a l' air de faire de l' effet : mes pieds se remettent de leur état . Je passe tout de même la Noël et le jour de l' an au Revier . L' ordinaire n' est pas amélioré sauf pour les Polonaises , qui reçoivent des colis et festoient bruyamment dans le service mitoyen .

Le temps passe à nouveau . La visite aux cuisines d' une colonelle nous vaut une soupe avec des patates et des pâtes , mais cela ne se renouvelle pas .

Je pense que c' est vers cette époque-là que la Croix-Rouge internationale est venue faire une visite officielle . Les nazis leur ont fait voir ce qu' ils voulaient et les délégués ont volontiers fermé les yeux

Enfin , le 3 janvier , je suis appelée à travailler et je retombe avec des amies du Block 31 . Je suis affectée à nouveau à la Weberei , où j' ai pour camarade une Russo-polonaise très brave . Je prétends n' avoir jamais tressé , et la Kapo est ainsi plus indulgente . La Kapo , me trouvant sans doute sympathique , me pose des questions . Apprenant que mon frère est à Auschwitz , elle me conseille de m' adresser au Kapo Fritz pour avoir de ses nouvelles . Bien que cela me tienne à cœur , je m' abstiens de le faire , car je me méfie du zèbre , et comme ici tout se paie , je n' ose lui demander des faveurs .

Voici quelques jours que nous n' avons pas de douche , et les lavabos sont tellement froids et pleins que l' on n' ose s' y déshabiller entièrement . J' y parviens pourtant et me sens ainsi décrassée . La crise de foie a dû me reprendre car j' ai très soif et je n' ai pas faim . J' échange mon pain contre du fromage et de l' eau minérale . Ce sont des denrées de luxe exceptionnelles que l' on se procure aux cuisines , et ma soupe passe presque entièrement à ma compagne . Il fait très froid . Heureusement j' ai deux robes , deux pull-overs , et un pardessus d' homme qui me tombe jusqu' aux chevilles .

Mes pieds recommencent à me faire souffrir . J' ai beaucoup de mal à me déchausser le soir parce qu' ils enflent terriblement . Aujourd'hui je suis allée à l ' Ambulanz et on m' a pansée avec de l' ichtyol . On n' est maintenant admis au Revier qu' avec 40° C de fièvre . Comble de malheur , dimanche on nous conduit à la Sauna pour la douche . Je tape du pied tant que je peux pour essayer de réchauffer mes pauvres panards bleuis de froid . Enfin , Sauna mémorable , journée de coups de trique et de seaux d' eau glacée . Cette douche brûlante ensuite sur mes pieds glacés , quel résultat ! Impossible de remettre ma chaussure ; je suis prise de fièvre et incapable de faire un pas ; deux camarades ( elles m' ont certainement sauvé la vie ) me prennent en charge et me charrient pendant trois kilomètres sous les sarcasmes et les gourdins des SS . Et des Kapos .

Enfin , la porte du camp ! Là , je m' écroule , abrutie de douleur et de fièvre . Dieu , quelle soif ! Rien ne me désaltère . Pendant deux heures , allongée dans ma Coya , je gémis de douleur , de soif et de fièvre . Mes pieds sont maintenant insensibles , je marche sans les sentir . Je crois que j' aurais pu les désosser sans m' en apercevoir .

C' est ainsi qu' une semaine se passe . Le dimanche soir suivant , je me retrouve à nouveau dans l' impossibilité de retirer mes godasses et passe la nuit à me frotter le bout des pieds .

À partir de ce moment-là , rien ne compte plus que mes deux membres endoloris . Je porterai en moi cette souffrance , même après la libération du camp .

Le lendemain , après l' appel , vu mon état , je suis à nouveau proposée pour l ' Ambulanz . On m' y transporte en traîneau , car je suis dans l' incapacité de marcher et refuse de faire un pas . À peine entrée , la doctoresse , une grosse Tchèque , me rit au nez parce que j' ai conservé un teint coloré et ne suis pas visiblement ce que l' on ap pelle une « mu sulmane

Mais aussitôt qu' elle examine mon pied , je suis admise et transportée à nouveau en traîneau jusqu' au Revier . Je subis la douche et affronte les rosseries de l ' Ambulanzkapo avec i ndifférence , car tout me semble égal .

Après une heure d' attente , une infirmière me tend une couverture et des sabots pour que je la suive jusqu' au Block chirurgical , ma destination . Je refuse de passer ces sabots et lui déclare : « Va me chercher un brancard , sinon je reste ici . »

Malgré les fulminations de la Kapo , l' infirmière se décide et revient avec une camarade et un brancard . Arrivée à l' hôpital , je passe la visite et on me panse . Annette , une Française communiste née à Varsovie , me prend dans sa Stube . Je suis couchée avec une jeune Hongroise , brave fille . Je n' en demande pas plus , car je souffre horriblement : un lit , dormir et oublier ma douleur !

Annette , l' infirmière , est une déportée formidable . Elle me prend vite en amitié , m' accorde la diète et une couverture de plus . Je retrouve aussi Jeanne Geismar , Jeanne Israël et Françoise Mossé . Mais mon moral est au plus bas : j' ai de plus en plus de fièvre ; sur mes pieds se forment des cloques énormes . On m' administre un bain de pieds bouillant qui les fait crever et me laisse inanimée et pantelante .

Annette s' occupe de ses malades comme une vraie infirmière . Elle possède une patience angélique . C' est ainsi qu' elle fait ma toilette chaque soir en tentant de me réconforter par de bonnes nouvelles , auxquelles d'ailleurs je ne crois pas , trop désabusée pour cela .

Journal clandestin polonais à la main , elle m' affirme la présence des troupes russes à moins de cinquante kilomètres et la libération prochaine . Je suis anéantie et ne veux plus rien croire . Pourtant le canon se rapproche chaque jour . Les Boches semblent s' alarmer et sont pris de panique .

Ce soir , on nous distribue un pain entier . Cela cache quelque chose .

Voilà , aujourd'hui , c' est le Jude Austreten , c'est-à-dire l' évacuation de tous les Juifs valides

Inch Allah

Peut-être aurait -il fallu interroger les rares survivants à leur retour , pour leur demander leurs sentiments à propos de la présence du Dieu des Juifs parmi nous .

Sans nul doute , certains revendiqueront l' intervention du Tout-Puissant pour les avoir protégés , alors que bien d' autres lui reprocheront toujours de ne pas être intervenu afin de sauver au moins les enfants .

D' autres penseront peut-être avoir été élus pour être sauvegardés et témoigner de la « solution finale

L' hôpital s' est étrangement vidé . Nous restons dans le Block : une centaine d' impotents cachectiques avec un morceau de pain , sans eau , sans bassin , sans une âme pour nous aider . Dans la journée quelques camarades reviennent , car elles ont été jugées trop peu habillées pour partir . Quel tact ont ces messieurs !

Nos infirmières et nos doctoresses , notamment la chirurgienne russe Loubova , font leur réapparition . Elles s' étaient planquées jusque-là afin d' éviter l' évacuation sur les routes glacées de Pologne .

Les Boches n' ont pas pu faire sauter le camp comme ils en avaient l' intention , mais en partant , ils incendient les magasins d' habillement et les archives … Au cours de la nuit , le feu prend à trois baraques et se rapproche de nous , nous plongeant dans une terreur bien compréhensible .

Je n' ai jamais eu pour ma part si peur que cette nuit-là , et son souvenir me hante encore , car je me trouvais isolée et incapable de bouger . J' aurais grillé comme une saucisse .

Le destin a encore repoussé les jours de notre mort , car le feu a été stoppé .

Les Russes sont aux portes du camp . Les Boches ayant coupé les tuyaux d' eau , la doctoresse russe Loubova décide que chaque infirmière s' occupera de ses malades et préparera la nourriture pour eux . Le travail de ces cuisinières improvisées se limite à faire fondre de la neige et à cuire de la semoule à l' eau et au sel , les rations étant de cinq cuillères à soupe par personne . Annette m' en passe le double , ainsi que de la choucroute , de la soupe de pois chiches et des pâtes , mais rien ne me tente . Je n' ai pas faim et me fais invariablement voler le contenu de ma gamelle par une voisine de lit qui rampe sur sa seule jambe valide pour me chiper mes rations .

Je retrouve Lili , qui vient quelquefois me voir , mais personne ne peut rester à mon chevet tellement mes pieds sentent mauvais . Il s' en dégage même des vapeurs fétides quand on déroule les bandes de papier qui constituent le pansement . J' ai l' impression que mes orteils sont tombés . Il me semble que l' on me passe un fer chaud sur le pied .

Les Boches ont foutu le camp et les troupes de choc russes font leur apparition . Ils n' ont pas l' air bien brillant : ils s' entortillent les pieds dans des lambeaux de tissus , mais ils murmurent en nous voyant : « Pauvres gens ! »

Que de pitié et de résonance qui resteront à jamais gravées dans ma mémoire que ces deux mots !

Lili est furieuse : elle est affectée au transport des cadavres qui encombrent notre camp .

Notre libération se fait sans joie , dans l' abrutisse-ment le plus complet . Mais le fait est là . Je ne peux pas dire que l' espoir renaît , car dans mon état rien ne me préoccupe , la douleur est trop intense !

Nous voyons arriver des hommes , et surtout des Français de Birkenau , parmi lesquels un étudiant en médecine , Léon , qui me promet de m' apporter du sucre et des Schmerztabletten

Il m' apporte aussi des bandes de gaze pour faire un pansement convenable ; cela fait huit jours que je suis sans pansement frais . Léon me regarde et me déclare : « Pauvre gosse , ne te fais pas d' illusion . Quand tu retourneras en France , il faudra te couper le pied , la gangrène est trop avancée . » Je m' en doutais !

J' ai pour voisine une Russo-polonaise qui a l' air d' une brave femme . J' ai appris ainsi que nombre d' entre nous allaient être transférés à Auschwitz . Je me demande ce que l' on va faire de nous .

La Croix-Rouge polonaise est arrivée au Block pour donner des soins aux blessés les plus graves . Le docteur est venu extraire une balle à une Polonaise qui avait été blessée à la cuisse par un Boche . Ma voisine russe lui fait alors comprendre que mon état nécessite un pansement frais . Au cours de l' opération qu' il décide de me faire subir , la douleur me fait voir trente-six chandelles . L' infirmière me tenait la main et j' ai dû lui broyer la sienne .

Ils avaient préparé des petites pincettes et du coton pour me nettoyer le pied , mais quand ils ont ouvert mes bandages et ont vu l' amalgame de mon pied , le docteur m' a versé toute la bouteille de désinfectant dessus , ensuite avec les pincettes il m' a enlevé les esquilles d' os qui pourrissaient .

Je crois que ce docteur a vu clair et que mon état va s' améliorer , car il a ainsi enrayé la gangrène qui aurait nécessité une amputation , comme je l' ai vu pratiquer sur une jeune Française qui , hélas , ne s' en est pas sortie .

Ce docteur a fait ses études à Paris et parle le français . C' est un beau garçon , et je pense qu' il s' est pris de sympathie et de pitié pour moi parce que dans les jours qui vont suivre , il viendra me revoir pour constater si mon état s' améliore ou non .

Mais voilà la grande nouvelle ! Nous sommes transférées à Auschwitz au camp des hommes . Notre transport s' effectue dans des tombereaux en bois tirés par des déportés hommes : nous sommes entassées comme des anchois dans un bocal . Nous parcourons ainsi cinq kilomètres environ . La neige recouvre le sol et aux environs des baraquements des SS , nous ne voyons que papiers , tabourets et lits épars dans les champs . Les Boches n' ont rien voulu laisser derrière eux

Mais nous arrivons à l' entrée du camp d' Auschwitz .

Le camp des hommes ressemble à un village où on pourrait voir le maréchal-ferrant , le sellier , le chaudronnier , l' établissement de bains . C' est vers celui -ci que nous sommes amenées . D'abord pour la douche mais aussi , ô surprise , pour nous y faire subir à nouveau la tonsure totale , dans les règles de l' art . Cela nous laisse non seulement consternées , mais furieuses , car nous voyons dans ce geste la continuation des méthodes nazies .

On nous transfère au premier étage d' un pavillon . Nous nous retrouvons dans une salle avec des châlits , qui seront coupés par la suite pour être remplacés par des lits normaux .

Ma plus proche voisine de lit est à gauche une vieille Polonaise . Nous devions apprendre par la suite qu' une vaste épidémie de typhus sévissait et que cette nouvelle tonsure devenait urgente et salutaire . Mais nos cheveux avaient repoussé et nous retrouvions un peu , malgré nos haillons et notre maigreur , des allures plus proches de celles d' une femme ou d' une jeune fille presque normale .

Nous sommes bientôt déposées dans une salle , où je reconnais une bonne amie , Huguette Z. Là s' effectue la distribution des pyjamas . J' obtiens pour ma part un superbe pantalon rayé avec une veste bleu pâle qui aurait fait rêver bien des élégantes ! Et de nouveau , hop ! Nous voilà embarquées sur des brancards jusqu' à notre nouvelle demeure .

Les Blocks d' Auschwitz sont loin de ressembler à ceux de Birkenau : ils sont en pierre de taille avec un rez-de-chaussée et un premier étage . Des trottoirs les entourent , et les rues sont pavées . Nous apprenons par la suite que ces Blocks , les premiers d' Auschwitz , étaient des casernements pour les soldats de la Wehrmacht qui ont été ensuite transformés en camps d' extermination .

Notre Stube se trouve au premier étage . Je suis déposée dans un lit , et c' est une bonne sœur qui m' aide à me coucher , mais il fait très noir et il n' y a pas de lumière .

Mon lit , toujours dans un châlit à trois étages , se trouve heureusement en bas et à côté de la fenêtre . Je reconnais bientôt la voix de Germaine et lui propose de venir dormir avec moi car nous sommes frigorifiée ( nous sommes fin janvier et il doit faire moins 30° C ) : nous pourrons peut-être nous réchauffer comme ça .

Après une nuit assez agitée où nous n' arrivons pas à fermer l' œil , Germaine est priée poliment par la sœur de déguerpir de mon lit pour motif « hygiénique » . Malheureusement , je n' ai qu' une couverture et suis transie de froid .

À ma droite se trouvent une dame tchèque et sa fille d' une vingtaine d' années . Ce voisinage paraît assez bon , ces dames parlent allemand et la fille parle aussi l' anglais et le français .

Nous voyons bientôt apparaître la religieuse , suivie du corps médical et du chef de Block venus prendre les renseignements et écouter nos doléances .

Nous avons maintenant affaire à un corps médical constitué d' anciens déportés , docteurs et infirmières , et notre appréhension de la chambre à gaz commence à faiblir .

Mais malgré cela , nous avons toujours devant nous l' image des cheminées flambantes , et par ailleurs , dans l' état où nous nous trouvons , nous sommes encore hantées par la crainte de ne pas tenir jusqu' à un plus ou moins prochain rapatriement dans des conditions toute aussi incertaines . Autant de questions que nous commençons à nous poser à partir du moment où nous redevenons plus lucides .

Je pèse trente-trois kilos au moment de ma libération , mais mon corps se réadapte doucement à la nourriture grâce à l' intelligente méthode des médecins russes qui ont la charge de notre santé .

Nos repas sont ainsi composés : le matin café et pain , à midi un potage , un légume , c'est-à-dire une purée ou des haricots , un morceau de viande et une compote , plutôt un jus de fruit . Le soir un légume , café et pain . À cela s' ajoute dans la journée la distribution de lard , de margarine , de sucre , de graisse d' oie , etc .

Nous devions apprendre par la suite que ces distributions de nourriture avaient été soigneusement étudiées par le corps médical . En effet , de nombreux déportés , après avoir été libérés par les Anglais ou les Américains , s' étaient jetés sur la nourriture à la libération du camp et en étaient morts , car leur estomac s' était rétréci et ils n' avaient pas pu supporter l' excès et la richesse des aliments .

Quant aux soins médicaux , des pansements tous les trois ou quatre jours sont effectués par un médecin assisté d' une religieuse infirmière .

Deux ex-prisonniers , deux déportés , viennent nous chercher sur un brancard jusqu' à la salle d' opération , où je me retrouve assise sur le billard .

Les jours de pansement sont à la fois des jours de souffrance et des jours d' apaisement , car je languis toujours de nouveaux bandages , qui me rafraîchissent pour une quinzaine d' heures .

Ainsi passent les jours et les semaines . Je ne quitte mon lit que pour l' infirmerie . Mon régime est la diète car je traverse une crise terrible de diarrhée verte . Je me souviens d' être restée une nuit entière dans mon lit , assise sur une marmite qui avait changé de destination .

Je perçois d'ailleurs , tous les jours , quinze gouttes d' opium et de belladone pour calmer mes douleurs abdominales . J' ai en même temps un furoncle mal placé , sur le côté de la fesse gauche , et je ne peux pas me coucher sur ce côté-là .

Le médecin vient : c' est le D r Alchof , qui est assez sympathique . C' est un ancien déporté . Il me soigne avec toujours cette pommade noire . Finalement on parvient à m' inciser le furoncle , ce qui me laissera par la suite une cicatrice profonde .

Bientôt , le D r Alchof est remplacé par un autre docteur , le D r Metz . Celui -ci ne m' est pas trop sympathique , car la façon dont les pansements sont faits et la condescendance avec laquelle il me traite ne me plaisent pas . Aussi , comprenant que le sort de mon pied est lié à la façon dont le médecin me soignera , je décide de m' adresser à la sœur . Je lui demande de bien vouloir me prendre en charge et d' effectuer elle-même mes pansements , car lorsque c' est elle qui s' en occupe , ils sont mieux faits que lorsque c' est le docteur .

Je pense qu' elle réagit favorablement parce qu' elle se sent flattée de la marque de confiance que je lui témoigne , et je crois que je lui dois une fière chandelle . Ses pansements ont toujours été impeccables et ses soins ont toujours été très bien faits et très hygiéniques .

Dans notre chambre , qui est sous le contrôle et la surveillance de la sœur Mathilde , nous sommes de toutes les nationalités . Il y a à côté de moi Germaine , une petite Française parisienne avec tout l' esprit que peuvent avoir les Parisiens . Malheureusement , elle a un poumon atteint et je pense qu' elle doit avoir un début de tuberculose , à laquelle hélas elle ne survivra pas .

Quel malheur d' avoir résisté jusqu' à la libération et de perdre la vie , alors qu' on attend le rapatriement vers son pays et ceux de sa famille qui auraient pu survivre !

Plus loin , il y a deux sœurs hongroises étudiantes , dont l' une est soignée pour une plaie au sein . Elle s' appelle Mathilde aussi . Sa sœur , qui est valide , assiste la religieuse dans son travail d' infirmière , de maintien de la propreté et de distribution de nourriture . Elle s' appelle Frederica , Fritzi pour les amies .

Fritzi parle anglais et français , et deviendra pour moi une très très bonne amie avec laquelle nous nous découvrirons beaucoup de points communs et avec qui je me sens bien .

Je sais qu' elle est passée par Marseille après la guerre pour rejoindre Israël . Je n' étais pas là et j' ai tous les regrets du monde de ne pas avoir pu la revoir . Par la suite , j' ai fait des recherches qui n' ont pas donné de résultats positifs .

Il y a également une petite Hollandaise , Doris , qui sympathise également avec nous . Il y a aussi une petite Yougoslave ( je crois qu' elle s' appelle Gertrude ) , qui est plus jeune que moi , sans doute âgée de seize ans . C' est à peu près – avec d' autres personnes bien sûr , des Polonaises , des Hongroises – , la composition de notre chambre , qui doit comprendre une dizaine de personnes .

Nous avons un infirmier , Freddy , qui est un vrai titi parisien . Souvent il vient chercher les Polonaises pour les amener à la salle de pansement en les charriant comme une plume sur son dos . C' est lui qui m' apprend que dans la chambre à côté de la nôtre , on soigne d' autres déportées , dont une Française , une Marseillaise , Madeleine Bloch .

Madeleine Bloch , cela ne me dit rien !

Je me promets , dès que je pourrai mettre un pied par terre , d' aller voir cette jeune femme et d' essayer de retrouver les attaches marseillaises qui peuvent me lier à elle .

Notre infirmière major est une jeune fille de l' armée soviétique . Quand elle vient nous visiter , elle s' aperçoit que nous sommes atteintes d' avitaminose , c'est-à-dire un manque de vitamines , car nous avons des tâches sur les jambes , les gencives rouges et les dents qui se déchaussent .

Elle nous dit : « Je vais vous apporter un médicament » , et voilà bientôt qu' elle s' amène avec de l' ail et nous conseille vivement d' en frotter notre pain pour pouvoir récupérer les vitamines qui nous manquent . L' efficacité de ce traitement se révélera par la suite , sans parler de la bonne odeur dans la chambrée !

Aujourd'hui , nous avons eu la visite d' un groupe de médecins soviétiques avec des photographes qui ont pris des clichés ( je suppose que c' était pour une revue médicale ) . Ils ont pris pendant un bon moment des clichés de nos blessures et de mes pieds ( mon pied , surtout le gauche , qui est gangrené ) . Je pense qu' un jour on en retrouvera la trace dans un journal soviétique .

Les deux religieuses qui sont là , munies d' un don d' abnégation et de sacrifice méritoire vis-à-vis des déportés , viennent d' un couvent qui se trouve à quatorze ou quinze kilomètres d' Auschwitz ; elles font le trajet matin et soir à pied pour regagner leur couvent et venir apporter leurs soins et leur sollicitude aux déportés .

Freddy vient nous chercher de temps en temps pour nous porter sur son dos dans une salle du Block où des déportés commencent à nous donner des concerts .

Nous avons droit à un concert de violons , à des histoire s en yiddish par un petit bossu juif qui mime excellemment , et nous commençons à apprendre à sourire et à rire timidement devant les drôleries de ce petit Juif polonais dont nous ne comprenons pas le langage , mais qui est suffisamment imagé pour nous réjouir .

Mon médecin de la Croix-Rouge polonaise vient nous rendre visite et , quand il arrive , il vient directement vers mon lit . Malheureusement , il me déclare que sa mission va bientôt partir du camp pour aller certainement ailleurs dans d' autres camps , où son devoir l' appelle .

J' aurais été une jeune fille dans des conditions normales et devant ce médecin play-boy qui semblait ressentir beaucoup de sympathie pour moi , je n' aurais pas été dans cet état de dégradation honteuse , j' aurais eu un élan d' amitié pour ce jeune homme charmant et intelligent qui semblait ne voir que moi dans la chambrée où il pénétrait chaque jour .

C' est encore un regret de n' avoir pas su demander son identité pour le rechercher à mon retour en France .

Lorsque je suis retournée en pèlerinage à Auschwitz , je m' en suis inquiétée , mais je n' ai pas pu obtenir d' information de la part des Archives du camp .

Donc , avant de me quitter , mon docteur me demande ce qu' il peut faire pour moi . Je réfléchis deux secondes et réalise tout de suite que j' aimerais avoir une paire de béquilles pour faire mes premiers pas . Il revient quarante-huit heures après en me les apportant . L' une est plus haute que l' autre , tant pis . Je les mets soigneusement sous mon lit , en me promettant de m' en servir dès que ce sera possible .

C' est ce qui se produit plusieurs semaines plus tard et me voilà debout , ou plutôt assise sur les bords du lit , ou marchant sur les talons puisque je n' ai plus de plante de pied au pied gauche et que les doigts de mon pied droit sont également gelés . Me voilà donc debout sur mes béquilles , avec la sœur qui me retient par le pan de ma chemise . Pour cette première fois , je décide d' essayer d' aller dans la chambre à côté pour voir cette Marseillaise dont on m' a parlé .

Les premiers pas sont difficiles et comme cela fait plus de deux mois que je suis couchée sans me lever , je suis extrêmement faible . Je chancelle ! Heureusement que la sœur est derrière moi et me tient fermement .

J' arrive dans la salle à côté et demande qui est la Marseillaise . Je vois une déportée qui est couchée sur le ventre et je n' aperçois pas encore son visage . Finalement , quand elle entend ma voix et qu' elle se retourne , je me rends compte que la Marseillaise , c' est Maud !

Elle est soignée là pour furonculose galeuse , et elle est en train , la pauvre , de déguster sérieusement .

Nous sommes tellement heureuses de nous retrouver , car nous sommes deux Françaises , deux Marseillaises , seules , et nous avons déjà des souvenirs en commun par ce damné séjour à Birkenau !

La vie à notre retour en France a fait de nous deux sœurs qui ne se sont jamais perdues de vue , et nous habitions non loin l' une de l' autre .

Au fil des jours , nous commençons à reprendre des forces : nous décidons petit à petit de faire tant bien que mal des explorations en dehors du Block , les unes avec des béquilles , comme moi , d' autres avec des cannes ou des bâtons d' appui .

Nous y arrivons comme nous le pouvons et nous apercevons que nous sommes presque à l' entrée du camp d' Auschwitz et à côté de la Vistule , ou de son affluent , une rivière polonaise . Doucement , nos pas arrivent à nous porter au bord de la rivière , surtout avec , disons , les beaux jours qui arrivent .

Nous sommes bientôt au mois d' avril . Notre petit groupe – Fritzi , Doris , une petite Turinoise qui s' appelle Mathilde , je crois , Gertrude , Maud et moi – décide donc d' aller tous les après-midi s' étendre sur l' herbe au bord de la rivière .

C' est vraiment quelque chose qui nous restera toujours gravé , nos petits pique-niques : nous avions toujours un morceau de fromage et un morceau de pain ou de chocolat que nous apportions l' après-midi pour notre goûter . Nous nous retrouvions à l' entrée du camp .

Et là , c' est quelque chose d' extraordinaire de voir arriver dans le camp des colonnes de prisonniers allemands , mais des colonnes de milliers de prisonniers avec des officiers qui essayaient de sortir du rang , avec toute la morgue d' un officier supérieur , et qui se voyaient obligés de regagner la colonne à coups de crosse assénés par leurs gardiens russes .

C' est presque une jouissance pour nous de voir ce juste retour des choses .

Nous savions que les SS qui se glissaient dans les colonnes de prisonniers allemands étaient repérés à l' entrée du camp : on nous avait dit qu' ils étaient tatoués sous le bras avec l' inscription de leur groupe sanguin

En bordure de la rivière , nous étions dans une espèce de prairie où des Cosaques russes faisaient des exercices à cheval , montant , descendant , sautant : c' était pour nous un spectacle extraordinaire qui nous ramenait à la vie , au plaisir des yeux . Un jour , nous avons même vu ces soldats russes venir jusqu' au bord de la rivière et enlever leur vareuse . Nous avons cru qu' ils allaient se déshabiller pour se jeter nus dans l' eau et nous avons commencé à nous lever pour partir . Nous avons alors vu les Russes qui rigolaient et qui nous faisaient signe que nous pouvions rester . Ils se sont mis à genou au bord de la rivière pour se désaltérer et se rafraîchir un peu .

Ce qui signifiait encore pour nous que , malgré toutes nos épreuves et l' absence d' intimité dans cet univers concentrationnaire , nous avions conservé notre pudeur , pourtant mise à rude épreuve lorsque les SS pénétraient dans les salles de douche et caressaient de leur badine nos corps nus et décharnés

Enfin , on nous annonce que déjà des déportés transportables commencent à être rapatriés via Odessa . Mais à nous qui manifestons notre désir d' être rapatriées , on nous allègue que nous ne sommes pas encore rapatriables , que ce n' est pas possible , car il y a de la marche à faire pour rejoindre des trains ou d' autres moyens de transports , et que l' on ne peut pas nous laisser partir de cette façon .

Cela devient compréhensible à partir du moment où l' on sait que , le front se déplaçant , il est encore dangereux de nous faire voyager dans une situation aussi précaire et incertaine , en plus de la condition physique dans laquelle nous nous trouvons .

Nous en sommes navrés , car cela retarde chaque fois notre retour en France , mais nous comprenons très bien que dans notre état , de faiblesse d' une part et d' impossibilité de marcher d' autre part , cela n' est pas raisonnable .

Ce mois de mai à Auschwitz se passe encore plutôt bien ; notre petite vie s' organise en sorties , en reconnaissance du camp . Nous arrivons à nous promener jusqu' à un endroit où nous reconnaissons ce qui reste d' une chambre à gaz . Nos pensées vont vers nos parents et vers les millions d' êtres humains qui ont été exterminés dans les chambres à gaz et brûlés dans les fours crématoires , dont certains escrocs de l' Histoire nient l' existence à l' heure actuelle . Négationnistes menteurs , lepénistes frauduleux , intégristes du Hamas et d' Al-Qaida , allez donc vous promener sur le site des camps d' Auschwitz et de Birkenau ! Que vos yeux se portent sur les vitrines du musée et s' arrêtent sur les valises , sur les prothèses , sur les vêtements d' enfants et de bébés , sur les cheveux récupérés .

Ça y est , nous sommes prévues , Maud et moi , pour le prochain rapatriement des Françaises . Nous préparons donc nos maigres effets . J' ai hérité d' une veste rayée de prisonnier politique et , munie toujours de mes béquilles , je suis embarquée sur une charrette où se trouvent des tas de paquets . J' ai seule ce privilège en raison de mes orteils manquants .

Je suis juchée sur le sommet de la charrette , en équilibre instable , alors que les autres déportés , dont Maud , sont obligés de marcher à côté . Nous devons rejoindre un ancien sanatorium dans une localité qui s' appelle Bielitz

Il y a là non seulement des déportés , mais aussi des prisonniers de guerre anglais , des prisonniers de guerre français , et nous passons une nuit dans ce sanatorium pour être ensuite amenés dans une gare où on nous affecte des wagons de voyageurs . Nous voyageons bientôt à six par compartiment .

Nous faisons connaissance d' une troisième déportée . Elle s' appelle Éva et elle est , je crois , juive d' origine allemande ou autrichienne . C' est une grande fille brune qui a eu également les dernières phalanges des pieds gelés , bien sûr également libérée à Auschwitz .

C' est ce que l' on appelle à Marseille un « troun de l' air » .

Les Russes distribuent pour chaque compartiment un jambon , des haricots secs , du pain , de la graisse . Nous leur demandons comment nous allons manger ces haricots secs , et les Russes , enfin les Soviétiques , qui ont la responsabilité du train , nous montrent que sur la plate-forme de chaque wagon , c'est-à-dire à leurs deux extrémités , sont installées des espèces de cuisinières à bois sur lesquelles nous pouvons faire cuire nos haricots .

Dès que nous en aurons la possibilité , il faudra qu' à chaque arrêt du train nous « organisions » du bois afin de faire cuire ces fameux haricots . Ils mettront trois jours à cuire : c' est à peu près le temps que durera notre voyage à travers la Pologne , la Tchécoslovaquie , en passant par sa capitale , Prague , puis Pilsen

C' est un voyage mouvementé : la locomotive qui conduit notre train est souvent réquisitionnée par l' armée soviétique , et nous nous trouvons chaque fois en pleine campagne , sans locomotive . Il faut que les responsables du convoi , qui sont , je suppose , d' une part des officiers soviétiques , et d' autre part des techniciens des trains et d' anciens déportés , retrouvent une autre locomotive . Nous attendons souvent des heures , nous descendons du train , nous cherchons du bois et nous faisons cuire nos fameux haricots parce que le jambon a été liquidé , mais son os cuit désormais avec les haricots .

Nous arrivons bientôt à Prague . Dans l' arrière-gare de la fameuse ville dorée , que je n' aurai pas eu le loisir de visiter , notre amie Éva nous fausse compagnie : elle est encore assez valide et profite de l' arrêt du train pour aller faire un tour dans la ville et , qui sait , faire même une petite rencontre .

Bientôt nous retrouvons Éva , et notre train repart . Nous arrivons à Pilsen , la capitale de la bière tchèque , et là nous tombons , si l' on peut dire , aux mains des troupes américaines .

Nous voici maintenant dans cette petite ville , où on nous installe dans une espèce de camp d' hébergement . Nous passons la nuit dans un dortoir . Nous ne savons pas si c' est une salle de mairie ou d' école . Ce que nous constatons , c' est qu' il y a des bancs le long des murs tout autour de la pièce . Nous parvenons à dormir couchés sur ces bancs , et le lendemain matin les troupes américaines nous distribuent nos premières rations K.

Alors là , évidemment , après notre ordinaire – bien qu' avec les Soviétiques nous ayons toujours mangé à notre faim – , les rations K c' est un émer veillement pour nos yeux et pour notre palais . Enfin , pour notre palais , c' est beaucoup dire , parce que la nourriture américaine n' a jamais été extraordinaire , mais c' est quand même un émerveillement car nous avons du poulet en boîte , nous avons du corned-beef , nous avons du beurre , de la confiture , des cigarettes , du papier toilette , des allumettes , du café , enfin , c' est vraiment la dînette sous toutes ses formes .

Nous sortons de la pièce où nous avons dormi et faisons connaissance avec ce camp d' hébergement . Nous apercevons une espèce de cantine , où un prisonnier allemand est en train de manger des épinards avec des œufs durs . Cela nous rend furieuses car nous , nous n' avons droit qu' à une « roulante » où l' on nous distribue de la soupe . Nous rageons , Maud et moi , qu' un prisonnier allemand ait un ordinaire beaucoup plus « choisi » que ce que l' on nous donne à nous . Enfin , après avoir poussé de grands coups de gueule , nous sortons de cette cantine et allons chercher la soupe à cette roulante , puis nous nous retrouvons toutes les deux assises sur un trottoir à proximité .

Nous commençons alors à voir des enfants qui tournent autour de nous et qui ont faim . Nous nous regardons toutes les deux , nous prenons nos gamelles et allons chercher de la soupe pour la donner à ces affamés . Nous pensons toutes les deux , en communion totale , que ce sont peut-être ces enfants-là de familles sudètes qui nous ont lancé des pierres et que c' est à ces mêmes enfants que nous allons donner de la soupe .

Mais finalement , tous les enfants , même allemands , même des fils d' Allemands et des filles d' Alle-mands , ce ne sont que des enfants et ils ont faim !

Nous apprenons que nous allons être dirigés vers l' aérodrome . On nous dit qu' il y aura bientôt un avion pour Marseille . Nous décidons , Maud et moi , que le premier sera le bon et que nous n' attendrons pas plus longtemps un autre avion .

Le premier qui se présente est un Dakota , ces fameux avions de transport . Il est à destination de Paris et effectivement nous embarquons . C' est notre premier vol !

On nous distribue des chewing-gums , on nous donne de quoi manger . Je crois que le vol aura duré trois heures . Bientôt , nous nous posons sur un aérodrome et nous sommes en France !

Comme nous nous l' étions promis , nous avons embrassé le sol français quand nous sommes arrivées .

C' était pourtant la France qui avait été l' instrument de notre déportation et de l' assassinat de nos parents , mais c' est notre patrie et nous le ressentons ainsi !

De là nous sommes conduites vers un bâtiment où on nous désinfecte copieusement avec une espèce de clystère . Nous sommes ensuite dirigées vers un autobus qui nous emmène dans une salle de cinéma où l' on nous distribue des sandwiches et de quoi boire .

Tandis que nous traversons Paris en autobus , des gens nous tendent des baguettes de pain par les fenêtres du bus .

Quel goût a ce pain !

C' est merveilleux !

Nous ressentons enfin ce sentiment de liberté et de retour à l' humanité !

Nous sommes alors conduites toujours en autobus vers l' hôtel Lutetia .

Lutetia , c' est l' hôtel Lutetia ! Le Centre de réception des rapatriés est installé dans ce lieu , qui est un des fleurons de l' hôtellerie française .

Des centaines de gens se pressent devant l' entrée en brandissant des photos . Ils interrogent fiévreusement les rescapés , en leur demandant s' ils connaissent ces personnes qui leur sont si chères et dont ils sont bien sûr sans nouvelles .

Il nous est impossible de leur répondre , car sur ces photos , on voit des femmes avec des cheveux , bien fardées , habillées avec de beaux vêtements , certaines avec de jeunes enfants dans les bras .

Comment reconnaître ces femmes dans celles que nous avons croisées dans le camp , émaciées , tondues et revêtues de guenilles ? Comment faire comprendre à ces gens que si elles avaient un bébé avec elles , elles n' auraient pas pu échapper à la chambre à gaz ?

Bien que les camps nous aient fait perdre une partie de notre humanité , il nous en reste suffisamment pour garder le silence .

J' ai appris par la suite que ma tante Claire , la sœur de mon père , venait là tous les jours , espérant retrouver quelqu'un de sa famille , en vain

Malgré la fatigue et notre état de santé fragile , nous allons passer les épreuves de contrôle d' identité devant les Renseignements généraux . Ceux -ci doivent nous remettre un papier officiel de rapatrié , mais aussi nous dénombrer et nous aiguiller vers notre domicile d' origine – si nous en avons encore un !

Les RG cherchent également à faire barrage aux faux rapatriés en tous genres , comme les volontaires pour travailler en Allemagne , ou même des SS qui dissimulent leur véritable identité , allant même jusqu' à se faire tatouer un numéro sur le bras .

Nous recevons une somme d' argent ( cinq cents francs de l' époque ) , une jupe et un chemisier , et enfin une paire de chaussures que je ne peux d'ailleurs pas porter en raison de l' état de mes pieds , car ceux -ci ne supportent qu' une pantoufle modestement confectionnée par mes soins . Ensuite , on nous introduit dans une chambre magnifique avec des draps blancs , des couvre-lits blancs , des tapis blancs

D'ailleurs , Maud aura tellement peur de salir ce couchage avec la dysenterie que nous avons encore , qu' elle dormira volontairement sur la descente de lit !

Moi , je n' ai pu résister à cette première nuit de rêve dans cet hôtel de rêve !

Nous sommes servies à la table du restaurant , mais , malgré la qualité de son service et de son menu , nous sommes tellement lasses du voyage et dans un si piteux état , que nous n' avons qu' une hâte , c' est de nous coucher et d' accélérer la possibilité de rentrer à Marseille , avec cette terrible inconnue : qui allons -nous retrouver ?

Le lendemain matin , tôt , nous sortons de l' hôtel en franchissant cette foule de parents à la recherche des survivants de leur famille , pour être dirigées , je ne sais plus par quel moyen , vers la gare de Lyon , d' où partent les trains pour Marseille .

À l' entrée de la gare , on m' installe sur un chariot et on m' amène en compagnie de Maud jusqu' à un train de voyageurs en direction de ma ville natale .

Nous sommes pratiquement seules dans le compartiment de ce train de rapatriés . Nous y passons toute la journée , bien silencieusement , perdues dans nos pensées qui ne sont pas particulièrement joyeuses , avec toujours ces interrogations sur les survivants possibles de notre famille .

Nous arrivons finalement en gare Saint-Charles , où nous nous promettons la chose suivante : si l' une de nous deux retrouve sa famille et pas l' autre , celle qui sera sans famille ira habiter provisoirement ou définitivement chez l' autre .

La gare Saint-Charles est pleine de gens venus à l' arrivée des trains pour savoir si l' un de leurs êtres chers est de retour , ou s' ils peuvent apprendre quelque chose de quelqu'un qui les aurait connus .

Il y a aussi des femmes de la Croix-Rouge et des brancardiers . Nous sommes à peine sur le marchepied du train , moi avec mes béquilles et mon ballot , Maud avec le sien – semblables à ceux des clochards , bien sûr – , que nous sommes tout de suite prises en charge par des brancardiers de la Croix-Rouge , qui veulent à toute force nous faire coucher sur un brancard .

Maud et moi n' avons qu' une idée en tête : savoir s' il y a encore quelqu'un de notre famille à Marseille .

Par un hasard extraordinaire , Maud tombe sur sa tante et sa cousine , qui sont dans la foule des gens venus à la recherche des déportés .

Pendant que les retrouvailles avec sa tante s' opèrent , moi , je demande à une infirmière-major de la Croix-Rouge si je peux avoir des nouvelles de mon frère , et je décline mon nom et mon identité .

Par une chance absolue , cette personne est la belle-sœur du P r Michel , éminent chirurgien et directeur de la Croix-Rouge française , qui était un client et ami de mon père .

Elle me dit : « Je crois que votre frère est en vie et qu' il a gardé le garage de votre père . Je vais téléphoner immédiatement à mon beau-frère , le P r Michel , et nous allons faire le nécessaire . En attendant , il faut que vous alliez dans les locaux qui sont destinés aux rapatriés où il y a des lits et où vous pourrez vous étendre . »

Moi , je n' ai pas besoin de m' étendre , je veux savoir , je veux savoir à tout prix !

En attendant , je suis amenée dans la rue Bernard-Dubois , dans les locaux d' une infirmerie où je patiente . L' infirmière-major de la Croix-Rouge téléphone au P r Michel , qui avertit immédiatement mon frère . Celui -ci a effectivement pris la suite de mon père au garage .

Au bout d' une heure , je vois arriver René et ma tante Reine et nous tombons dans les bras les uns des autres .

J' apprends ainsi que mon frère André est soigné sur le lac de Constance , à Reichenau , qu' il est donc en vie et qu' il va être rapatrié . Malheureusement , je confirme à mon frère et à ma tante que notre père , notre mère et notre grand-mère sont morts à Auschwitz .

J' apprends avec bonheur que ma tante a pu réchapper de l' arrestation , que ma cousine Janine est en vie , que mes cousins de Paris , Georges , Reine et Poupette , sont également sains et saufs .

J' apprends aussi que mon frère René s' est marié avec la jeune femme qui l' a sauvé , et qu' il a rouvert le garage de mon père . Que mon oncle et ma tante Reine et Paul Meynadier ont repris en main le magasin de ma grand-mère .

J' apprends également que ma tante Mireille , qui habite Milan depuis qu' elle a épousé un Italien , mon oncle Gaby , elle qui nous a beaucoup gâtés lorsque nous étions enfants , est également saine et sauve et a donné de ses nouvelles .

Je suis jeune , il va falloir réapprendre la vie , mais Auschwitz m' a marquée à tout jamais , et je ne me sens pas encore la volonté d' envisager de construire une vie

Tout le monde est très gentil avec moi , je suis la plus jeune et la plus atteinte , mais j' ai perdu mes parents et personne ne pourra les remplacer . Malgré les efforts chaleureux entrepris par René , ma tante Reine , nos amis Hélène et Jean Beraud , mon attitude reste froide et résiste aux preuves d' affection que tous me montrent .

Et puis la famille ne sait pas trop comment me prendre . Malgré mon apparente force , je suis d' une grande fragilité morale , que je n' exprime pas . Tout le monde observe une grande pudeur à mon égard , n' osant pas aborder certaines questions douloureuses .

De mon côté , après ce séjour sur la « planète Auschwitz » , j' affecte une attitude « libérée » . C' est vrai que tout en moi s' est endurci et que je n' ai plus les réactions d' une adolescente de mon âge .

Vous auriez pu le comprendre , je viens d' une autre planète : j' ai perdu mon père , ma mère et ma douce grand-mère , dans des conditions atroces pour une jeune fille de mon âge et de mon époque . J' ai subi les affres de l' internement , de la déportation , de la promiscuité , de la bestialité , sans espoir de retour . Je n' ai pas vécu ces moments sublimes que les Français ont connus à la libération de notre pays . La joie de tout un peuple qui découvre ses libérateurs français , alliés , FTP , FFI , FFL , qui voit ses conquérants abjects en déroute .

Après l' enfer d' Auschwitz et mon retour en France , à Marseille , je retrouve une nouvelle famille qui s' est restructurée et reconstruite « sans nous » .

Mon frère René ne nous a pas attendus pour se marier , certainement en raison de la nécessaire réouverture du garage de mon père . Reine semble réconciliée avec son mari , Paul , et ils ont récupéré ma cousine Janine , qui était cachée chez des religieuses en Dordogne . Celle -ci ayant voulu se convertir au catholicisme pour échapper à l' arrestation , Reine a accepté afin de protéger sa fille .

Ma tante , qui traversait une période conjugale difficile avec son mari , Paul , a dû faire face seule à sa propre arrestation , après avoir caché sa fille en lieu sûr . Son mari a tout de même présenté des papiers à la Gestapo prouvant qu' il était de famille catholique et qu' il revendiquait son épouse à ce titre . Reine dut pendant plusieurs semaines aller se présenter à la Gestapo , étant assignée en résidence surveillée . Le jour où on lui assura qu' elle était libre , elle était persuadée qu' en franchissant la porte du 425 rue Paradis , siège de la Gestapo à Marseille , on l' abattrait d' une balle dans le dos . Et puis

Ma tante Reine m ' accueil le chez elle au 42 boulevard Chave , au deuxième étage d' un immeuble qui appartenait à ma grand-mère Clémentine , hélas gazée à Auschwitz .

Elle m ' accueil le comme si j' étais sa fille .

Mon premier souhait est de prendre un bain !

Ensuite , elle me prête des vêtements décents car je ne suis habillée que de hardes , toutefois propres . Fort heureusement , j' ai dû prendre quelques kilos depuis ma libération par les Soviétiques .

Mon oncle Paul m' offre un bracelet-montre et on soigne ma nourriture .

Sur la demande du chirurgien , familier de la famille , je vais consulter le P r Carcassonne pour mon pied , mais son diagnostic sur la nécessité d' une opération ne me convient pas du tout . Je vais alors voir le P r Michel , ami et client de mon père , qui me confirme devoir m' opérer , car mon pied gauche suppure toujours avec seulement un demi-orteil existant . Ce docteur me conseille vivement de partir me reposer et de reprendre des forces à Lachau , où ma jeune belle-sœur soigne une pleurésie tenace , et de l' avertir dès que je serai prête pour l' intervention à l' hôpital de la Croix-Rouge .

Je suis donc rentrée en France le 4 juin 1945 et , vers le 14 juillet , je reviens à Marseille , où l' opération du pied est pratiquée avec succès grâce à la générosité discrète du P r Michel .

André , mon frère aîné , soigné sur les bords du lac de Constance sur l' île de Reichenau , nous donne régulièrement de ses nouvelles et préfère bénéficier de la suralimentation avant de se faire rapatrier .

Lorsqu' il rentre , nous récupérons le petit appartement du quatrième étage . Nous n' avons aucun scrupule à expulser les locataires pétainistes qui l' occupaient à notre place .

André postule aux usines Kuhlman , à l' Estaque , pour être embauché comme ingénieur chimiste , mais les places sont prises . On lui propose seulement un poste d' aide-chimiste , qu' il est obligé d' accepter pour nous aider à vivre – les déportés rapatriés qui n' ont pas retrouvé de familles n' ont bénéficié pratiquement d' aucun secours ni matériel , ni psychique pour les aider à revenir à une vie normale . Il y fera la connaissance d' un autre technicien , avec qui il présentera à la direction Kuhlman un projet d' amélioration de la production des huiles dérivées du pétrole , mais ce projet sera usurpé par leur supérieur , qui le présentera en son nom .

Ce qui fait qu' André et son ami , M. Bonamy , écœurés , se résoudront à quitter Kuhlman pour répondre à des offres intéressantes dans l' industrie du pétrole . Pour André , c' est Esso Standard Oil , mais c' est au Trait , en Normandie . Il hésite à abandonner sa petite sœur à Marseille , mais je conviens qu' il doit répondre par l' affirmative s' il veut se faire une situation .

Pour ma part , dès mon retour , il me semblait normal que je m' occupe du commerce de chaussures de ma grand-mère , Au Chat Botté , que mon oncle Paul avait récupéré d' un administrateur . Il se révéla par la suite qu' il y avait incompatibilité d' association familiale et qu' il fallait sortir de l' indivision .

Nous devons donc vendre le magasin et régler aussi le partage du garage que René a pris en main : André et moi avons besoin d' un apport pour redémarrer une nouvelle vie . Évidemment , notre demande va créer des tensions familiales , aussi bien du côté de mon frère René que de ma tante Reine et de son mari . Une période de froid va s' installer pour quelques années avec des sous-entendus pleins de reproche . Mais l' affection et l' intelligence effaceront cette période regrettable , laissant toutefois la tristesse de n' avoir pas su profiter de la jeunesse de nos neveux et d' un rapprochement avec mon frère René .

Nous avons ainsi perdu du temps et j' ai souvent regretté de ne pas avoir vu mes neveux grandir ! C' est ma belle-sœur Renée , de Rouen , qui nous fait prendre conscience que nous sommes une famille et que les problèmes d' intérêts sont devenus ridicules .

Je reprends des cours de sténodactylo et trouve des petits boulots de comptabilité pour gagner ma vie .

La succession de ma grand-mère m' attribue une part et la propriété du petit appartement du boulevard Chave . Bien que ce logement soit petit et modeste , j' aurais toujours un toit , quelque bêtise que je puisse faire .

Mon cousin Georges Glasberg , qui habite avec son épouse Reine , pharmacienne à l' hôpital de la Timone , et ses enfants au premier étage de l' immeuble de ma grand-mère , est de gauche et je découvre la dialectique du communisme .

Les « lendemains qui chantent » me séduisent et les associations comme l' Union des Juifs pour la résistance et l' entraide

Je rencontre à la rue Tapis-Vert , au siège de l' association , des gens très engagés , anciens de la Main-d'œuvre émigrée

Nous créons donc la Jeunesse juive de Marseille ( JJM ) , et un pied à l' étrier , nous fondons une section du Mouvement contre le racisme , l' antisémitisme et pour la paix

Nous avons la foi ! Nous assistons à des rassemblements nationaux à Paris , nous vendons le journal Droit et Liberté chez les commerçants et sur le marché du Lazaret , nous manifestons contre l' exécution de Julius et Ethel Rosenberg

Notre association est chapeautée par le PCF , auquel j' avais adhéré puisque j' avais fait l' École de section , puis l' École fédérale

Par la suite , les positions prises par le PCF ne me paraissent plus aussi « démocratiques » et sa politique vis-à-vis d' Israël me fait reconsidérer mon appartenance .

C' en est terminé pour moi : même s' il est vrai que mon cœur est à gauche , les Marchais

Malgré cela , les années de militantisme dans des organisations démocratiques m' ont apporté une certaine connaissance politique , qui m' a fait accéder depuis sa création à la gestion de l' Amicale , bien que notre association ait toujours été déclarée laïque et apolitique et que nous n' intervenions pas dans les opinions de nos adhérents . Notre seul combat politique est celui que nous engageons contre l' idéologie lepéniste

Il est difficile à l' heure actuelle , à l' approche des futures élections présidentielles de 2007 , de trouver un homme ou une femme de gauche qui réponde à nos aspirations .

Notre pays connaît actuellement un marasme économique et des violences que le gouvernement actuel ne semble pas maîtriser .

Il n' est pas certain qu' une autre forme de gouvernement soit capable de le faire , mais il faudra à nouveau faire barrage à Le Pen avec un vote utile aux prochaines élections , et , sans le vouloir , nous retomberons dans une direction politique que nous n' aurons sans doute pas choisie mais qui sera un moindre mal dans le cas où ce serait un membre de l' UMP

La rencontre avec d' anciennes camarades de camp ainsi que mon adhésion à la Fédération des déportés m' incitent à essayer de créer une amicale d' Auschwitz à Marseille .

Pour ce faire , avec Maud , Victor Algazi , Simon Hochberg , et Jacques et Sarah Eskenazi , nous organisons une première réunion qui décidera de l' organisation d' un repas convivial à La Ciotat , au cours duquel nous sommes cooptés pour la création de l' Amicale des déportés d' Auschwitz Marseille-Provence .

Nous avions précédemment assisté à une assemblée générale à Paris de l' Amicale nationale , dont la présidente d' alors , Marie-Élisa Cohen , avait émis le souhait de voir naître une association régionale . Nous devions déclarer celle -ci en préfecture en 1985 , et je fus élue présidente , siège dont je n' ai jamais pu me défaire jusqu' à aujourd'hui

Dès 1986 , l' Amicale de Paris , dont nous étions une des premières sections régionales avec celle du Rhône-Isère , décidait de tenir son assemblée générale nationale à Marseille et nous laissait le soin d' organiser le déroulement et l' hébergement hôtelier des adhérents en visite dans la cité phocéenne .

Cette manifestation fut une réussite totale . Le vœu exprimé par Marie-Élisa de visiter l' ancien camp d' internement des Milles en Provence nous fit découvrir cet ancien site d' internés étrangers qui se trouvait dans une tuilerie , toujours en fonction . Il deviendrait par la suite un mémorial ouvert à la jeunesse pour l' informer de l' engrangement des intolérances qui ont abouti étape par étape à la « solution finale » .

Cette prise en compte officielle du camp des Milles devait nous mener à entretenir des contacts étroits avec le colonel Louis Monguilan et avec ses camarades de la Résistance et de déportation , à l' origine de la reconnaissance de ce lieu de mémoire .

Nous obtenions enfin , grâce à notre ami Albert Roubi , un wagon type 1942-1943-1944 de la part de la SNCF . Nous l' installâmes sur une voie de garage de la gare des Milles afin de le transformer en wagon-exposition , qui fut inauguré le 9 novembre 1992 au cours d' une quinzaine sous le titre de « Mémoire pour demain » , dont le conducteur émérite serait Alain Chouraqui .

Des enseignants engagés dans la mémoire de la Résistance et de la déportation nous aidèrent à constituer une exposition dans ce wagon : ce furent M me Anny Guyot et M. Jacques Soussan , aidés par Samy Toros , mon époux , et Maurice Finkestein , devenu secrétaire de l' Amicale .

Une grande amitié se formera alors autour de l' Association du wagon du souvenir et du site mémorial des Milles , Sydney Chouraqui , ancien de la 2 e DB , André Claverie , résistant , Alain Chouraqui , brillant sociologue investi depuis dans le projet des Milles , premier lieu de mémoire de la déportation de France , et Louis Monguilan , ancien déporté résistant , qui fut mon parrain lorsqu' on me remit la médaille d' officier de la Légion d' honneur .

Mais les premières actions de l' Amicale furent l' érection de plaques commémoratives à Marseille ,

La première fut celle du 425 de la rue Paradis , qui avait été posée par les résistants , rappelant leur internement et les tortures qu' ils avaient subi de la part des nazis .

Une réunion se révéla nécessaire avec les associations concernées ; notre proposition de refaire la plaque en y insérant quelques lignes sur l' internement des familles juives fut finalement acceptée , et la plaque apposée à nos frais fut inaugurée solennellement .

Une deuxième plaque à la mémoire des deux cent cinquante familles juives arrêtées et déportées après la rafle du 22 janvier 1943 , agréée par la mairie de Marseille , mais à nos frais , était apposée sur la place de l' Opéra , quartier autour duquel douze mille policiers français se postèrent pour rafler 250 familles juives marseillaises , qui furent déportées en mars 1943 à Auschwitz et à Sobibor d' où aucun ne revint

Une troisième et une quatrième plaque étaient installées , toujours aux frais de l' Amicale , sur le fronton latéral du Grand Temple israélite de Marseille , rue Breteuil : l' une à la mémoire des Juifs de Marseille déportés , l' autre en hommage aux vieillards juifs arrêtés un soir de Hanoukka

À cette fin , nous devions prendre contact avec M. Roland Dray , et le Grand Rabbin Ouaknine , auxquels va notre reconnaissance pour nous avoir apporté leur soutien et celui de la communauté .

Plus tard et au fil des années , un partenariat s' est constitué avec le CRIF et ses représentants , en l' occurrence Jocelyn Zeitoun , Clément Yana , et Isidore Aragonés , Edith Bismuth , Betty Lasry , qui se sont plus qu' associés à nos actions de mémoire et ont mis leur structure à notre disposition .

Cette communauté avait depuis la guerre changé de visage , car si , dans la période qui avait précédé les années 1939-1945 , les Juifs de Marseille ( on disait alors les « Israélites » ) étaient en majorité d' origine ashkénaze , après leur déportation et leur extermination dans les camps , une autre composante du judaïsme s' est installée à Marseille par la suite .

En effet , la guerre d' Algérie et l' abandon forcé de ce pays par la plus grande partie de la communauté pied-noir , ainsi que ceux qui sont venus ensuite de Tunisie et du Maroc pour s' installer dans notre cité phocéenne , ont fait de la communauté juive de Marseille la deuxième de France , représentative des populations sépharades .

Reconnue à la fois par les autorités locales , départementales , régionales et par les responsables communautaires et religieux , l' Amicale des déportés d' Auschwitz trouvait sa place de survivants et de relais de la mémoire d' Auschwitz et de la Shoah .

Notre association était née dans un cadre régional et tissait des liens étroits avec les professeurs d ' histoire et de français , dont le rôle devenait déterminant dans l' enseignement de la Seconde Guerre mondiale , de la Résistance et de la déportation , mais aussi du génocide .

L' association établissait ses propres statuts . De ce fait , elle ne dépendait plus de l' Amicale d' Auschwitz de Paris . Lors d' une entrevue , son président , Henri Bulawko , et Raphaël Esrail , son secrétaire général , nous libéraient de la dépendance de l' Amicale nationale , qui devait par la suite se transformer pour devenir l' Union des amicales d' Auschwitz .

Cette nouvelle indépendance n' affectait en rien les rapports que nous pouvions avoir avec notre « sœur aînée » parisienne , bien au contraire .

Les buts poursuivis par l' Amicale marseillaise étaient évidemment en premier lieu les témoignages dans les établissements scolaires .

Nous ne comptons plus le nombre de ceux que nous avons effectués dans les collèges et les lycées à la demande des enseignants , dont beaucoup sont devenus « Nos amis les profs » , avec le soutien du rectorat et de M me la déléguée à la culture , M me Marie-Paule Lazennec , avec laquelle nous entretenons des relations d' amitié à travers les réunions , notamment celles concernant le camp des Milles .

C' est Henriette Cohen qui est responsable de la commission Témoignages pour mémoire . Elle a consacré beaucoup de son temps et a accompli cette tâche avec persévérance et sensibilité : elle-même avait deux bébés lorsqu' elle a été arrêtée , bébés qui ont été épargnés grâce à son époux , Fernand , et le concours d' une fermière qui les a recueillis et protégés .

Elle fait aussi appel pour les témoignages à Vivette Baharlia

Maud était avec moi à l' origine de la création de l' Amicale Marseille-Provence ; Simon Hochberg en fut longtemps le « phare » et l' élément moteur , qui nous manque beaucoup à présent qu' il n' est plu . Albert Barbouth nous accompagne dans les établissements scolaires et fait montre d' une grande connaissance de l ' histoire de la Shoah . Il est devenu notre coordinateur pour ces témoignages .

Victor était un « enfant de l' Opéra » . Il connaissait tout le monde , et son travail dans le journalisme lui offrait des contacts dans le milieu des médias . C' était ce que l' on appelait un « autodidacte » . Il avait un savoir étendu et une grande intelligence et sensibilité .

Avec eux et la communauté , nous avons dès la création de notre association instauré des cérémonies qui maintenant sont traditionnellement attendues pour la mémoire de ceux et celles qui ont été exterminés par les nazis , en particulier deux mille six cents Juifs marseillais .

Chaque année , alors que les associations de résistants et de déportés commémoraient la destruction par les Allemands des vieux quartiers de Marseille et les rafles de jeunes gens réfractaires au STO , nous avons obtenu une autre cérémonie pour rappeler également ce qu' avaient été dans notre cité l' arrestation et la déportation des Juifs de Marseille .

Cette commémoration a lieu pour la date anniversaire du 22 janvier 1943 , la grande rafle des Juifs de Marseille , qui a fait un sinistre écho à la rafle du Vélodrome d' Hiver à Paris

L' Amicale d' Auschwitz , à travers notre intervention annuelle , celle de notre regretté Victor Algazi et la mienne , transmet son message de mémoire et de vigilance .

Deux autres cérémonies sont planifiées . La première pour le Yom HaShoah

Ce mémorial avait été créé sous le mandat municipal de M. Robert Vigouroux dans un ancien blockhaus du fort Saint-Jean . M me Hazzan et M me Anne Sportiello , historiennes , en avaient été les éléments moteurs .

Nous avons également travaillé durant plus de sept ans pour parvenir à réaliser l' érection d' une stèle à la mémoire des enfants de la Verdière , à la Rose , proche banlieue de Marseille .

Cette maison d' enfants , similaire en de nombreux points à celle des enfants d' Izieu

Aucun ne revint !

Nous avions souhaité faire de cette maison un Centre pour les enfants de la Rose . Nous avons été pris de court par un promoteur immobilier qui a construit sur les lieux … Mais une stèle a été érigée après des années de démarche , et tous les ans , nous rendons hommage à ces petits .

Une association va naître à notre initiative , l' Association pour la mémoire des enfants de la Verdière , qui sera présidée par M. Jean-Jacques Zenou , ancien président de l' Union des étudiants juifs , à l' origine de cette découverte .

En décembre 2007 , le comité pour les enfants de la Verdière a inauguré une plaque avec les noms des enfants .

Nous avons proposé qu' un goûter soit offert chaque année aux enfants déshérités du quartier de la Rose , avec peut-être également la création d' un Sefer Torah

Il y a actuellement encore des parents , des frères et sœurs de ces petits martyrs , les familles Chicheportiche , Arrovas et Coronel .

Nous souhaitons qu' ils entretiennent cette mémoire à travers leurs enfants et petits-enfants .

Une affiche et une exposition sont en préparation par un groupe de jeunes logisticiens en vue de l' anniversaire d' octobre 2008 .

En 1993 , Albert Aben et Simon Hochberg , désireux de relater les événements tragiques du Vieux-Port et de l' Opéra , s' enquirent auprès des Archives départementales afin de consulter les documents des Renseignements généraux de cette époque .

Devant la multitude des fichiers , pour lesquels il fallait d'ailleurs une autorisation spéciale afin d' y avoir accès , ils rencontrèrent l' un des principaux responsables , M. Christian Oppetit , qui accepta d' emblée de prendre la direction d' un ouvrage avec un collectif d' historiens .

En peu de temps et avec le concours de Simon Hochberg , avec l' Amicale d' Auschwitz ( Marseille-Provence ) comme éditeur , sortait en 1993 notre livre : Marseille , Vichy et les nazis . Le temps des rafles , la déportation des Juifs . Réédité en 2005 , avec le concours du CRIF Marseille-Provence , il fait depuis référence sur les événements dramatiques de la destruction du Vieux-Port et des rafles qui suivirent , celle des Juifs de Marseille et aussi celle de jeunes gens arrêtés pour que soit atteint le quota exigé par les polices allemandes , mais aussi françaises .

Cette réédition a été en partie subventionnée par le conseil général des Bouches-du-Rhône auquel nous devons beaucoup grâce au soutien de son président , M. Jean-Noël Guérini , que nous saluons très amicalement .

Un autre ouvrage fait suite au premier , toujours avec ce même collectif , cette fois -ci sous la direction de Robert Mencherini , professeur des universités , historien de Marseille et de sa région ; Christian Oppetit ayant été appelé à Paris à de plus hautes fonctions .

Cet ouvrage , Provence-Auschwitz . De l' internement des étrangers à la déportation des Juifs , 1939-1944 , est sorti en janvier 2008 aux Publications de l' université de Provence ( PUP ) . Déjà présenté à la bibliothèque Méjanes d' Aix-en-Provence , il doit l' être à nouveau le 22 mai 2008 aux Archives départementales à Marseille .

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Je me devais , pour clore ce livre , de remercier la Fondation pour la mémoire de la Shoah , et sa collection « Témoignages de la Shoah » , dont le directeur , M. Philippe Weyl , a communiqué et travaillé avec moi avec beaucoup d' attention , de sollicitude et de gentillesse .

Je saisis l' occasion pour exprimer tout mon respect et mon admiration pour le travail accompli pour la pérennisation de cette mémoire de la Shoah , aussi bien par Simone Veil , que Serge Klarsfeld et Élie Wiesel , qui l' ont porté très haut afin d' instruire les jeunes et les moins jeunes générations .

Abordant ma vie privée , j' ai rencontré en 1950 un garçon qui se nommait Samy , d' origine grecque , et dont toute la famille avait été décimée par la guerre parce que juive . Deux de ses frères ont été fusillés à Athènes , et le convoi de sa mère et de son jeune frère aurait été noyé dans le Danube d'après les renseignements fournis par la communauté juive d' Athènes .

De Bulgarie , où Samy avait été interné dans un camp de travail avec d' autres jeunes Juifs de Kavala , il demanda à la Libération d' émigrer en Palestine , devenue en 1948 l' État d' Israël .

À Jaffa , le hasard voulut qu' il fit la connaissance de scouts israélites de Marseille , dont l' un d' entre eux était le beau-frère de Yessouva , l' aîné de cette famille qui seul avait traversé sain et sauf les années de guerre en France et en Espagne .

Yessouva lui envoya un certificat d' hébergement . Samy vint alors à Marseille et travailla comme ajusteur mécanicien .

Je fis sa connaissance à l' UJRE . C' était un beau et gentil garçon , d' une culture différente de la mienne . Ainsi naquit notre couple qui , hélas , resta sans enfant , en raison de la précarité de nos situations et de l' absence de nos parents qui auraient pu garder notre bébé comme certains grands-parents dont les enfants sont obligés de travailler .

Nous avons connu des années d' affection et de tendresse où nous étions proches l' un de l' autre . Nous avons , ainsi qu' il se dit , « bouffé de la vache enragée » . Puis , la situation financière s' améliorant , la préretraite fut le départ pour un nouvel appartement agréable , de beaux voyages et quelques croisières .

Toutefois à la retraite , la vie de couple nous réserva quelques douloureuses surprises qu' il fallut bien surmonter

Mais ceci est une autre histoire

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