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Je me rappelle y avoir vécu dans une atmosphère d' irréel , le temps suspendu . À travers les méandres de ma mémoire , des images défilent .

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Je revois

Je me suis réveillé le premier , de cela je me souviens très bien . Allongés par terre , tous dormaient . Lentement , je commence à réaliser où je me trouve . Je regarde autour de moi . Non , ce n' est pas un rêve . Une chambre , une vraie chambre , pas un wagon . Nous sommes allongés à même le sol , sur un parquet .

Il fait grand jour , mais tout est silencieux . Je lève la tête , une fenêtre , une grande fenêtre ouverte . De ma position allongée , je n' aperçois que le ciel . Un ciel d' un bleu pur , lumineux . Pas un bruit .

Soudain , du fond de ce silence , il me semble entendre un roulement lointain . Je tends l' oreille , cela se précise et s' amplifie . Je regarde mes compagnons endormis et je croise une paire d' yeux , grands ouverts , interrogateurs .

Nous nous fixons un instant et , sans échanger une parole , nous nous levons d' un bond et courons à la fenêtre .

Devant nous , une grande rue déserte , toute en longueur . À l' extrémité gauche de la rue , une masse sombre s' avance , elle grossit rapidement .

Et puis soudain , tout va très vite . Nous reconnaissons un convoi militaire , des chars . Nous n' identifions pas immédiatement , nous hésitons . La colonne continue de se rapprocher , les premiers chars arrivent presque sous notre fenêtre . Les soldats assis sur leurs véhicules nous aperçoivent , nous adressent des signes de la main . Enfin nous réalisons . C' est l' explosion de joie .

Nous venions de reprendre contact avec le monde civilisé . Après cinq ans , les premiers militaires qui ne signifiaient pas terreur et mort .

C' était le matin du 9 mai 1945 . Une date que je fête seul , tous les ans , avec moi-même .

Libres ! Depuis notre réveil , après les premiers instants de stupeur , joie , bonheur à la vue de nos libérateurs , vide complet dans ma mémoire .

Jusqu' au premier repas . Je m' en souviens . Un grand plat de pâtes , quatre ou cinq enfants autour , mangeant dans le même plat . Chacun son tour se servant une cuillerée , en mettant un point d' honneur à ne pas prendre plus que son voisin .

Un garçon semble ne pas pouvoir résister … Nous le regardons avec réprobation et mépris . Nous ne réalisons pas encore tout à fait que nous ne manquerons plus de nourriture . Comment pourrait -il en être autrement ? Ce qui nous arrive doit être un rêve , et nous allons nous réveiller dans le cauchemar quotidien .

Souvenir suivant de cette journée , nous sortons en groupe . Le temps est superbe , le cœur tellement léger , un bonheur infini . Je n' ai jamais oublié ces premiers instants . Aucune pensée pour ceux que je ne reverrai jamais . Uniquement vivre le moment présent , savourer les instants qui passent dans un monde dont nous ne faisions plus partie .

Je nous revois sur la route , il me semble que nous allions vers Prague . Au bord de cette route , des prisonniers allemands . Assis par terre , les mains derrière la nuque , la tête baissée , le regard au sol . Plus du tout reluisants

J' entends les insultes qui fusent , les crachats de mes camarades . Je détourne la tête . Pourquoi n' ai -je pas plus de haine ? J' ai presque pitié , je me le reproche . Je m' en veux .

Plus tard , à Prague ( du moins il me semble que c' était à Prague ) . Dans une rue , nous sommes un petit groupe d' enfants . Sur le rebord d' une fenêtre est posée une tarte aux fruits rouges . Je me le rappelle avec précision . La propriétaire est à la fenêtre , elle nous regarde . Nous fixons le gâteau avec ostentation . Elle nous appelle et nous donne le gâteau . Je me sens mal à l' aise , gêné . Nous n' avions plus vraiment faim . Un réflexe , une habitude d' affamés , difficile de s' en débarrasser .

Ce sera la dernière fois que je quémanderai quelque chose .

Nous planons sur un nuage , nous sommes euphoriques , le monde entier nous appartient . La suite de cette merveilleuse journée , impossible d' en retrouver le déroulement complet . Par contre , le retour en fin de journée , je l' ai bien gardé en mémoire . Toujours heureux , mais avec une certaine lassitude . Comme dégrisé . Un petit goût amer dans la bouche . J' étais bien conscient que les moments les plus intenses , cet immense bonheur de liberté retrouvée , cette euphorie dans laquelle nous vivions depuis notre réveil , à l' aube de cette journée , je ne les ressentirai plus de la même façon .

Les heures , les jours qui ont suivi , le vide total dans ma mémoire . Avec quelques flashs très précis . Josale , mon camarade et « associé » , retrouve son frère aîné . Quelle joie ! Comment se trouvait -il ici ? Était -il avec nous à Buchenwald et séparé par la suite ? Probablement . Il me questionne sur mon grand-père . Subitement j' ai mauvaise conscience . Dans la joie de la liberté , pas un instant je n' ai pensé à lui . Nous revenions de l' enfer , c' était tellement miraculeux . Notre bonheur , nous le savourions égoïstement , sans la moindre pensée pour les nôtres .

Je nous revois , les enfants , à notre arrivée , la veille au soir , à Terezin . Pris en charge par des adultes du camp . Nous les suivions à travers des rues , de temps en temps nous devions courir en nous abritant , car des coups de feu claquaient . Les derniers SS fuyaient en tirant sur tout ce qui bougeait . J' ai la vision d' une silhouette ensanglantée . Je me revois dans les douches . Deux femmes nous faisaient la toilette . Leur regard horrifié à la vue de nos corps décharnés . Des larmes coulaient sur leur visage pendant qu' elles nous lavaient .

Curieusement , plus aucun souvenir jusqu' au lendemain , 9 mai 1945 .

Pourtant , affamés comme nous étions , nous avons certainement reçu un peu de nourriture ; cela aurait dû rester dans ma mémoire , aucune trace .

En quelques heures , nous avons basculé d' un monde dans un autre . Nous étions en enfer , des déchets humains . Et puis , en une nuit , le monde autour de nous est bouleversé . Nous réintégrons le genre humain . On nous regarde avec pitié , avec bienveillance . Particulièrement nous , les enfants , nous sommes l' objet de toutes les sollicitudes .

Demblin-Jrena . Petite ville non loin de Varsovie , surtout connue en tant que centre de garnisons militaires . Très important champ d' aviation . Notre rue , Okolna n° 10 .

C' est ici que je suis né . Je me souviens d' une grande maison à un étage . Sur l' arrière , un balcon donnant sur une immense cour , toute en longueur . Sur le côté gauche , des hangars où l' on entreposait des marchandises de construction .

Le bruit des ferrailles qui s' entrechoquaient pendant les chargements et déchargements me sonne encore dans les oreilles . Un va-et-vient de camions , les visites des négociants , une vie intense y régnait en permanence .

L' extrémité de cette cour , fermée par un grand portail , donnait accès à une autre rue . J' ai oublié son nom .

Grand espace de sécurité , à l' abri de l' extérieur quelquefois hostile

C' est là que j' ai fait mes premiers pas , mes premiers jeux , entouré et choyé par les miens . Parents , grands-parents , frère et sœur . Bonheur complet , douceur de vivre , c' est cela qu' évoquent mes premiers souvenirs , c' est cela qui me vient en mémoire , lorsque mes enfants me demandent de leur raconter « Ma guerre » .

Et brusquement il y a eu la rupture . Elle s' est produite un jour très précis , c' était un shabbat . Ce jour marque le basculement de notre vie .

Je me rappelle .

Il faisait chaud ce jour d' été 1939 . Le repas de shabbat s' étirait avec lenteur ; comme pour tous les repas de fête , la famille s' attardait à table . Dans un petit moment , parents et grands-parents iront faire la sieste et pendant quelques heures , toute vie cessera dans la maison silencieuse . C' était le moment du shabbat que j' aimais le moins . Je me sentais gagné par cette langueur ambiante et je m' y ennuyais . J' avais hâte que cela se termine .

C' est à ce moment que les premières déflagrations ont retenti .

Après les premiers instants de stupeur , mes parents , mes grands-parents , ma sœur , mon frère et moi avons quitté la maison et couru vers le champ le plus proche . Allongés à plat ventre , nous avons subi le premier bombardement allemand .

Ce fut le déclenchement des hostilités contre la Pologne .

Les explosions se succédaient sans interruption ; j' entendais mes parents réciter Shema Israël , face contre terre , la prière qui devait nous épargner . Le bombardement redoublait d' intensité . Le ciel s' embrasait , fumées et flammes s' entremêlaient , lorsque soudain , pris de panique , mon frère s' est levé et s' est mis à courir . Mon père l' a rattrapé et , tant bien que mal , l' a calmé . Ce jour-là , malgré le bombardement impressionnant pour l' enfant que j' étais ( cinq-six ans ) , c' est l' événement qui m' a le plus marqué .

Par la suite , j' ai souvent entendu mes parents parler de mon frère , Louzerel , comme d' un enfant particulièrement sensible et fragile .

Aujourd'hui , cinquante-cinq ans après , lorsque je pense à tous les miens disparus , c' est son image qui me revient avec le plus d' émotions .

Nous sommes restés dans le champ jusqu' au soir . Le bombardement a cessé . Au loin , nous voyions le ciel obscurci par les fumées , illuminé par les flammes des incendies .

Notre monde venait de basculer irrémédiablement , mais le petit garçon que j' étais ne le savait pas encore .

Ai -je raison de vouloir évoquer ces souvenirs ? Cela intéressera -t-il mes enfants ? C' est pour eux que j' essaie de le faire . Est -ce seulement pour eux ? L' âge avançant , mon passé me hante de plus en plus . Par quel miracle suis -je vivant , alors que tous les miens autour de moi ont disparu ? Je me sens coupable de ne pas y avoir suffisamment pensé tout au long de ces années . Penser à eux , les évoquer , cela pourrait un tout petit peu justifier ma présence en ce monde .

Penser à eux , comme c' est facile , je me sens de plus en plus en communion avec leurs âmes .

Traduire mes sentiments par des mots , les écrire et y retrouver ce que je ressens , voilà qui me paraît insurmontable .

Avec le recul , j' imagine le choc qu' a été pour mes parents le déclenchement des hostilités . Toutefois , malgré leurs inquiétudes pour l' avenir , ils étaient à des lieues de pouvoir imaginer que c' était l' enfer qui se profilait à l' horizon .

Dans mon souvenir , la vie a repris son cours normal , dans le confort , le bien-être , la chaleur des miens qui m' entouraient . Rien ne pouvait arriver , puisque mes parents étaient là , me protégeaient , et il n' était pas imaginable pour l' enfant que j' étais d' en être séparé . Jamais ! Extraordinairement , cette confiance , ce sentiment que rien ne pouvait interrompre ce bonheur , je les ai gardés très longtemps .

Et pourtant , les événements aggravants se succédaient à un rythme régulier . Les lois anti-juives , les brimades , l' étau qui se resserrait , je ne garde que très peu de souvenirs de ces périodes . Était -ce mon extrême jeunesse ? La chaleur et l' affection de mes parents ? Ma confiance aveugle en leur pouvoir de protection ? Sans doute tout cela à la fois .

La première fissure s' est produite au début de l' année 1942 . Un événement particulièrement tragique , car il marque une brisure dans notre cellule familiale , une brisure qui nous a déchirés à jamais : « la première déportation » . Une blessure qui ne s' est jamais refermée .

Ordre à toute la population juive de se rassembler sur la grande place du marché ( en face de notre maison ) .

La bousculade , la panique générale , les hurlements des SS avec leurs chiens menaçants , les fouets qui claquaient , cela est demeuré en moi bien présent , mais très flou et lointain . Ce que je ressens toujours , c' est la force de la pression de la main de ma maman qui me serrait et ne m' a jamais lâché durant cette période de terreur où nous avons été séparés les uns des autres . Je me rappelle m' être retrouvé dans un des groupes , aligné en rang à côté de maman qui tenait toujours ma main serrée dans la sienne . Face à nous , un autre groupe , au premier rang duquel j' ai reconnu mon père . Il était hors de question de pouvoir se parler , les SS circulaient entre les rangs en aboyant des ordres .

Malgré les années écoulées , ce qui a suivi est resté tragiquement présent en moi . Mon père a fixé intensément maman et l' a interrogée du regard en soulevant ses sourcils . Ma mère lui a répondu de la même manière , une dénégation qui signifiait « je ne sais pas » . J' ai lu toute l' angoisse dans leur regard . J' ai bien compris le sens de la question : où sont Louzerel et Chajale , mon frère et ma sœur ?

Il faisait déjà nuit lorsque nous avons regagné notre maison . Aucune parole n' a été échangée entre mes parents tout au long du trajet . Le désespoir du monde entier était sur leurs épaules .

Une fois devant l' entrée de notre maison , mon père a mis la main sur la poignée de la porte , il n' a pu aller jusqu' au bout . Il a laissé tomber la tête sur sa main et a éclaté en sanglots .

Je n' ai jamais oublié ces instants . Je cherche mon grand-père ; était -il avec nous ou nous a -t-il rejoints plus tard , je ne saurais le dire .

Une sélection s' est faite dans ma mémoire , en fonction de l' intensité ressentie lors des drames successifs .

Des jours qui ont suivi , il me reste le souvenir de la fébrilité qui régnait à la maison . Maman m' a raconté qu' ils avaient remué ciel et terre , en payant tous ceux qui prétendaient pouvoir nous indiquer la destination de leur convoi et pourraient les sauver . Naturellement en vain . Mais pendant quelque temps , cela leur a permis de s' accrocher à un espoir , d' agir . Hélas , la destination du convoi était Maïdanek ou Sobibor ou Treblinka . Camps d' extermination , immédiate . Personne n' est jamais revenu de cet enfer . La dernière image que j' ai gardée d' eux , je l' ai à travers le témoignage d' un camarade de mon frère . Je me souviens de son nom , je ne retrouve pas les traits de son visage ( Avroumele Szylkrot ) .

Il les a aperçus dans le convoi . Ils marchaient , ma sœur tenant mon frère par la main . Combien de temps ont -ils pu rester ensemble ? J' imagine leur panique et leur détresse . Combien de temps ont duré leurs souffrances avant qu' ils ne soient délivrés par la paix de la mort ? J' ai envie de crier , de hurler « Pourquoi ? » .

Dans mon souvenir , la vie a repris son cours normal . Insouciance et jeux . Jeux cruels : nous nous disputions le rôle du chef SS , uniforme noir , le plus impitoyable .

Étais -je vraiment totalement inconscient des drames successifs qui venaient de nous déchirer à jamais ? Probablement pas . J' en ai la preuve en essayant de me remémorer cette période . Je me revois bien jouant avec les autres enfants . Je pense à notre rue , notre maison . Je revois bien tout ceci , mais baignant dans un brouillard de ciel gris , chargé de gros nuages menaçants . Alors que mes souvenirs « d' avant » défilent avec un soleil radieux . Et pourtant , le soleil devait bien continuer de briller – mais plus pour nous . Et mon cœur d' enfant l' a complètement évacué . Toutefois , le caractère définitif des changements m' échappait . Tout ceci ne pouvait être que provisoire . La vie allait reprendre avec tous les miens , de nouveau réunis .

Malgré leur douleur , il restait à mes parents un but , une raison de vivre : moi , l' enfant rescapé . Comment le protéger et le soustraire aux dangers futurs qui se profilaient à l' horizon ? Le sursis dont nous avons bénéficié ne pouvait durer longtemps . Une deuxième vague de « nettoyage » était imminente . Se sentant pris au piège , car il n' y avait aucune possibilité de fuite , ils voulaient sauver l' enfant qui leur restait .

Ma maman avait une nombreuse famille à Varsovie . Frères et sœurs qui se trouvaient , naturellement , enfermés dans le ghetto .

Malgré l' horreur toujours dépassée dans les événements , la population ne pouvait encore imaginer l' inimaginable : une extermination méthodique et totale d' un peuple . C' est ainsi que le ghetto de Varsovie leur est apparu comme un lieu sûr . En effet , une ville avec des centaines de milliers d' hommes , femmes et enfants ne pouvait subir le même sort qu' un petit village ou une petite ville de quelques milliers d' âmes . Par conséquent , dans leur désarroi , cet endroit a semblé un refuge sûr , un sanctuaire pour l' enfant qui leur restait . Encore fallait -il pouvoir y entrer .

Depuis longtemps déjà , les Juifs n' avaient plus le droit de circuler dans le pays . Concernant le ghetto de Varsovie , s' il était impossible d' en sortir , il n' était guère plus facile d' y entrer . Néanmoins , il existait un point de passage administratif où les fonctionnaires , naturellement catholiques , munis d' autorisations officielles , pouvaient passer dans les deux sens . Avec de l' argent , on pouvait encore obtenir beaucoup de choses .

Je me souviens de la venue d' un agent de police polonais dans notre maison . Je me revois habillé en petit garçon catholique , bien typique . Je suis parti avec l' agent . J' avais huit ans . Je ne me souviens pas d' avoir eu peur . Je me revois dans le compartiment du train , parlant avec mon protecteur . D'après le comportement des voyageurs , rien ne semblait me distinguer des autres . La descente du train , l' entrée dans le ghetto , je n' en garde aucun souvenir .

Je me revois dans la famille . Avec un frère et une sœur de maman , ainsi que ma grand-mère maternelle . Elle était alitée . On m' a fêté , questionné sur les événements , les proches , les disparus

Le ghetto de Varsovie , quel souvenir en ai -je gardé ? J' en suis resté marqué , imprégné .

Je me rappelle y avoir vécu dans une atmosphère d' irréel , le temps suspendu . À travers les méandres de ma mémoire , des images défilent . Une rue bruyante , grouillante de monde . Beaucoup de misère . Des mendiants qui vous interpellent , qui vous agrippent . « À manger ! À manger ! » Des miséreux allongés par terre , la main tendue , le regard hagard . Personne ne semblait faire attention à eux . Ils faisaient partie du quotidien . Une indifférence générale . Ou plutôt l' instinct de survie . Les plus nantis ( dont ma famille ) étaient conscients que leur meilleur sort n' était que provisoire . Le malheur , la mort étaient dans l' air . C' était presque palpable . Une atmosphère étrange , de fin du monde .

Tout cela était nouveau pour moi . Je me sentais encore protégé , mais je n' étais pas auprès de mes parents . Vaguement vulnérable .

Combien de temps y suis -je resté ? Quelques semaines , quelques mois , impossible de répondre . Bientôt la situation s' est aggravée . Ce qui avait semblé impensable à mes parents – la déportation de la population – s' est mis en marche . Rien à voir avec ce que j' avais vécu chez nous , à Demblin . Dans notre ville , un ordre avait été lancé : tous les Juifs devaient quitter leur domicile et se rassembler sur la grande place du marché .

Je la revois bien , cette place , elle se situe juste en face de notre maison . Endroit plein de vie , surtout pendant les foires hebdomadaires , avec rencontres de tous les marchands des environs , notre magasin plein de monde , échanges de nouvelles … Symbole de vie , cette place est devenue depuis ce jour dans ma mémoire place du malheur et de la mort .

Dans le ghetto , rien de semblable . Leur système était adapté à l' importance du « nettoyage » .

À n' importe quel moment de la journée ou de la nuit , un pâté de maisons était encerclé et investi . Les appartements ouverts de gré ou de force et tous les occupants emmenés . Certains arrivaient à se cacher , ils échappaient provisoirement à la déportation . Cela a été le cas pour ma famille , pendant mon séjour chez eux . Une cachette astucieuse se trouvait dissimulée dans leur logement , une chambrette minuscule dont l' accès était possible par l' intérieur d' une grande armoire à trois battants . Celui du milieu , une grande porte-miroir , laquelle , une fois les vêtements écartés , s' ouvrait sur une petite chambre . Je me rap pelle y être resté caché au moins une fois avec les miens , tremblant et retenant notre souffle , serrés les uns contre les autres . Une mince cloison nous séparait de la marche vers la mort . Tout cela est resté bien présent dans ma tête et mes oreilles .

Malgré l' enfermement , les difficultés , les nouvelles parvenaient encore à circuler . J' imagine le désespoir de mes parents . En voulant me préserver , ils m' avaient jeté dans la gueule du loup . Et pourtant , une fois de plus , le miracle s' est accompli . Un matin , mon oncle m' a emmené au point de passage vers la zone catholique , hors ghetto . Je me souviens d' une grande salle avec des fonctionnaires . Une dame vient vers nous . Elle s' entretient avec mon oncle . Nous déposons un vêtement à un employé ( j' ai compris que c' était une caution ) . Je pars avec la dame . La sortie à peine franchie , côté hors ghetto , elle s' arrête , me parle et me donne ses instructions : « À partir de maintenant , nous ne nous connaissons pas . » Elle marchera devant moi , je devrai la suivre et ne pas la quitter des yeux . Sinon , elle ne pourra rien pour moi . En aucun cas n' approcher d' elle , jusqu' à ce qu' elle me fasse signe . Cela faisait -il partie du plan convenu avec mon oncle ? Certainement pas .

Je me revois marchant derrière la dame , nous longions le mur du ghetto . Les nombreuses sentinelles qui se tenaient sur le trajet me donnaient l' impression , lorsque je passais à leur hauteur , de me fixer d' une façon particulière . À chaque instant je m' attendais à être interpellé dans mon dos . Il ne fallait surtout pas se retourner , ne pas perdre de vue mon guide parmi les passants .

J' avançais dans la foule , stoïque , mon regard rivé sur la silhouette qui représentait ma bouée de sauvetage , dans cette mer d' inconnus et de dangers .

Pour la première fois , je me sentais en péril , livré à moi-même . Il n' y avait plus ce tampon protecteur dont j' avais toujours été entouré . Et pourtant , il devait bien exister , mais invisible

Combien de temps le trajet a -t-il duré ? Impossible de m' en souvenir . La dame s' est arrêtée devant un immeuble , le danger semblait écarté . Elle a attendu que j' arrive à sa hauteur , elle paraissait soulagée . Je me suis retrouvé au domicile de ma protectrice . Quelques heures , une journée , une nuit , c' est complètement effacé de ma mémoire . Je me souviens du repas qu' elle m' a servi : café au lait , pain beurré avec du jambon . J' ai hésité – absolument proscrit par la religion . Néanmoins , j' étais bien conscient du caractère exceptionnel de ma situation . J' ai tout mangé , mais avec un battement de cœur , sachant que je transgressais un interdit . Je me rappelle m' être senti doublement coupable , car en plus , j' ai trouvé que c' était bien bon … Grand mystère que la mémoire . Elle conserve bien présents certains événements , par rapport à d' autres infiniment plus importants , qu' elle a complètement effacés .

Aucun souvenir de mon trajet de retour , sinon que c' est le même fonctionnaire de police qui m' a ramené à Demblin . Très émouvantes retrouvailles avec mes parents , leurs larmes de joie . Le policier leur a remis une lettre de mon oncle qui décrivait leur situation dans le ghetto , de plus en plus désespérée . Lorsque nous l' évoquions avec maman , dans les dernières années de sa vie , une phrase de mon oncle lui était restée gravée en mémoire : « Qui sait si nous nous reverrons un jour ? » Il ne s' était pas trompé . Ils ont tous péri .

Par le plus grand des hasards , nous avons eu un témoignage du sort qui les attendait . C' était à Czestochowa . Le deuxième camp , après notre évacuation de celui de Demblin . Tous les internés travaillaient dans une usine de munitions . Un jour est arrivé un convoi de déportés en provenance d' Auschwitz ( sans doute avaient -ils besoin de main-d'œuvre ) . Une dame parmi les nouveaux arrivants s' est approchée de maman et lui a demandé si elle avait une sœur dans le ghetto de Varsovie . Effectivement , la sœur aînée de sa fratrie , prénommée Ratzele , lui ressemblait comme une jumelle . Elle était plus grande , mais les traits du visage , le sourire étaient identiques . Je me souviens très bien d' en avoir été frappé lorsque je l' ai rencontrée . Cette dame se trouvait avec ma tante dans le même wagon à destination d' Auschwitz .

Elles sont restées ensemble jusqu' à la « sélection » tragiquement célèbre . C' est là qu' elles ont été séparées , ma tante a été envoyée du mauvais côté , chambre à gaz . Dernier et seul témoignage d' une belle et heureuse famille . Complètement anéantie .

J' ai donc pu , miraculeusement , échapper , juste à temps , au ghetto de Varsovie . À travers mon regard d' enfant , tout allait bien de nouveau . Désormais , je représentais la principale raison de vivre pour les miens . Toute cette chaleur autour de moi et naturellement mon jeune âge m' empêchaient de réaliser l' aggravation de la situation .

Néanmoins , je percevais depuis un certain temps que quelque chose d' inhabituel se passait . Les visages particulièrement graves et préoccupés de mes parents et de mon grand-père . Des discussions longues et animées avec des visiteurs que je ne connaissais pas . Une atmosphère lourde et tendue .

La raison de cette agitation et inquiétude , une convocation de la Kommandantur adressée à mon père . Il lui était ordonné de se présenter aux autorités allemandes de notre chef-lieu . Radom ou Lublin . Dans le contexte de l' époque , il y avait de quoi s' inquiéter .

Je me rappelle que tout avait été tenté pour éviter à mon père de s' y rendre . En vain . Le jour de son départ , je l' ai bien présent dans ma tête , gravé d' une façon indélébile . Je le revois comme si c' était hier . Sans doute les traits de son visage sont -ils moins nets , entourés d' un halo de brume .

Cela s' est passé face à notre magasin , sur la place du marché .

Je revois un attelage , un chariot avec un cheval et son propriétaire . Le siège se limite à une planche en bois , fixée d' une extrémité à l' autre de la charrette . Mon père y est assis . Nous nous tenons devant notre magasin , plus exactement sur les marches qui y accèdent . Mon grand-père devant , maman et moi juste derrière , sur la marche supérieure . Nous nous fixons longuement . Le regard de mon père est grave , profond . Était -il résigné , avait -il de l' espoir , je ne le saurai jamais . Comme je ne saurai jamais quelle a été sa fin . L' a -t-on battu , torturé ? J' ai mal à ses souffrances . Malgré toutes les tentatives , nous n' avons jamais rien su . Nous ne l' avons jamais revu . Son regard est gravé dans ma mémoire , à peine atténué par les années . Il est resté présent et vivant tout au long de mon existence . Dans n' importe quelles circonstances , il ressurgit , m' attriste , me réchauffe . Je sais qu' il m' accompagnera jusqu' à la fin .

Je cherche à me souvenir . Ma mémoire faiblit . Des images que je gardais bien gravées s' estompent rapidement . Comme de très anciennes photos , de plus en plus jaunies et effacées .

Les rescapés de la première déportation vivaient en sursis . Tous le savaient . Chaque jour nous nous attendions au pire . Dans notre maison , nous n' étions plus que quatre : mon grand-père , maman , ma cousine Esterel et moi . Lorsque l' ordre de se rassembler de nouveau sur la place arriva , très peu avaient l' intention de s' y rendre . Les SS s' en doutaient , c' est pourquoi cet ordre était accompagné d' un ultimatum : chaque Juif trouvé chez lui ou dans la rue à l' expiration de l' heure ordonnée serait abattu sur place .

De ce jour je me rappelle que nous courions , maman me tenant par la main , nous n' étions que tous les deux . Nous entrons dans une maison . Une grande échelle est appuyée contre une trappe ouverte qui mène dans un grenier . Nous montons dans le grenier . D' autres réfugiés s' y trouvent . Des draps sont suspendus . Je me souviens en particulier d' une maman avec un bébé . Après notre arrivée , une discussion s' engage à propos de l' échelle . En fin de compte , elle est hissée à l' intérieur par les hommes . Peu de temps après , nous entendons les bottes des soldats juste en dessous de nous . Ils hurlent de sortir . D' où nous sommes , nous ne pouvons rien voir . Nous cessons de respirer . Je revois la maman . Elle applique un linge sur la bouche de son bébé pour l' empêcher d' émettre un son . Chacun est conscient que notre vie en dépend . Nous les entendons fouiller la maison . Un soldat parle du grenier . À chaque instant nous nous attendons à les voir surgir . Les voix nous parviennent encore pendant un certain temps qui nous paraît durer une éternité . Bientôt le bruit des bottes s' éloigne , les voix également , et puis un grand silence . Nous restons figés de longues minutes encore . Nous craignons une ruse de leur part , pour nous inciter à trahir notre présence . Il est certain que si l' échelle n' avait pas été tirée à l' intérieur du grenier , notre vie se serait terminée , ce jour-là , dans cet endroit .

Des images ressurgissent , soudain je me rappelle la maman avec son bébé . Elle était si terrorisée lorsqu' elle a relâché l' étreinte sur la bouche de son enfant , le bébé ne bougeait plus

Combien de temps sommes -nous restés terrés dans cette cachette ? Des coups de feu nous parvenaient de l' extérieur , nous ignorions tout de la situation dehors et des nôtres . Sur le trajet pour regagner notre maison , des cadavres , une atmosphère sinistre . Où était mon grand-père ? Était -il déjà de retour ? Ma cousine Esterel ? Impossible de me souvenir . Ni à quel moment et dans quelles circonstances nous nous sommes trouvés séparés ce jour-là . Je me rappelle seulement comment ils ont pu réchapper .

Mon grand-père se trouvait dans un groupe en route vers la déportation . Ils se dirigeaient vers le lieu d' embarquement . Sur leur trajet se trouvait la maison d' un ami de mes parents . Il regardait passer le convoi . En apercevant mon grand-père , il lui a fait signe d' entrer chez lui . Profitant que , par chance , aucune sentinelle ne se trouvait à proximité , il s' est échappé et s' est réfugié chez cette personne . Il y est resté caché jusqu' à tard dans la nuit . Lorsque tout a été terminé , il a regagné notre domicile .

Un homme courageux et admirable . Il n' a pas hésité à mettre sa vie en danger pour sauver un ami . En contradiction totale avec la majorité de la population , plutôt indifférente , pour ne pas dire hostile envers ses compatriotes juifs .

Ma cousine Esterel a réchappé ce jour à la déportation , grâce à un voisin . Il tenait un salon de coiffure , face à notre maison . Ce jour-là , il avait la fonction de policier juif et faisait partie du service d' ordre . Cela lui donnait pour un temps certains privilèges , en particulier celui de garder les siens , sa famille , près de lui .

En apercevant ma cousine dans une colonne désignée pour le départ , il a déclaré que c' était sa fille . Ainsi il a pu la sauver et la ramener chez nous . Il était seul . Sa femme et ses enfants avaient été victimes de la première déportation .

De nouveau un grand vide dans mes souvenirs . Une toile blanche . Aucune image .

Je nous revois , grimpant dans des camions . Cela a dû se passer peu de temps après cette journée noire . Les derniers Juifs rescapés , nous avons tous été emmenés et internés dans notre premier camp , le camp de Demblin .

Longue période , me semble -t-il , relativement tranquille , avec des conditions de vie supportables . Les travailleurs sortaient tous les jours , ainsi nous parvenaient des nouvelles de l' extérieur .

Je me souviens de l' espoir qui est né lorsque nous avons appris la nouvelle de la défaite allemande à la bataille de Stalingrad . Quelle euphorie ! Le soir , les hommes se réunissaient , chuchotaient , se congratulaient . « La fin du cauchemar est proche . » « Une question de semaines , de jours … » « La bête est terrassée . »

Le temps a passé . Rien ne s' est produit . La lueur entrevue a vacillé et s' est éteinte . Après tant d' espoir , le découragement a gagné nos cœurs .

Progressivement , l' atmosphère à l' intérieur du camp devenait plus oppressante . Les hommes rentraient le soir tendus et inquiets . Un matin , personne n' est parti au travail . Un ordre est arrivé , tous les internés devaient quitter leurs Blocks et se rassembler dans un espace désigné .

Une compagnie de soldats armés a investi le camp . Tous les Blocks ont été fouillés de fond en comble . Ils soupçonnaient des armes cachées , un jeune avait été pris en flagrant délit de vol . Par bonheur , ils n' ont rien trouvé . L' homme pris en faute a été pendu . Pour bien servir d' exemple , la potence avait été dressée à l' entrée du camp et le corps de la victime devait y rester pendant quarante-huit heures , afin que chaque prisonnier puisse le voir en partant au travail et en en revenant .

C' était un jeune garçon de vingt ans . Son père refusait de le quitter et lui baisait les pieds en sanglotant .

Il en a perdu la raison .

Au lointain , le bruit du canon devenait de plus en plus perceptible . Ce matin , personne ne s' est rendu au travail . Dans le camp , l' atmosphère était lourde , chargée de craintes et en même temps d' espoir . Un ordre à tous les internés de se rassembler devant leur Block . Pour le premier départ , une liste de noms , rien que des hommes . Je faisais partie de la liste . Un moment de panique . Cela n' a pas duré longtemps , mon grand-père se tenait près de moi . Il s' était porté volontaire . Nous étions en colonnes devant la fenêtre du baraquement . Maman et ma cousine Esterel , leurs ballots d' affaires empaquetées près d' elles , nous regardaient . Lorsque nous avons reçu l' ordre de partir , j' ai regardé vers maman . Son visage était tourné vers l' intérieur , elle ne nous regardait pas . Je me rappelle en avoir été étonné , chagriné . Sur le moment , je n' ai pas réalisé que c' était pour nous cacher ses larmes . Elle ne pensait pas nous revoir un jour .

Mon grand-père à mes côtés , il me protégeait , rien ne pouvait m' arriver . Le trajet jusqu' au train , l' embarquement dans les wagons , aucun souvenir .

Nous étions fin 1944 . Le camp de Czestochowa , où nous nous trouvions , allait être libéré . Peu de temps après le départ de notre groupe de Demblin , les événements se sont précipités . L' avancée rapide des troupes soviétiques avait accéléré la fuite des SS ; quelques heures plus tard , le camp avait été libéré . C' avait été la fin du cauchemar pour tous les autres internés , dont ma maman et ma cousine Esterel .

Czestochowa , notre deuxième camp , après Demblin . Je m' en souviens bien . Il était dirigé par un commandant SS particulièrement cruel et sanguinaire . Un adhérent zélé de la « solution finale » . Tous les déportés hommes et femmes travaillaient dans les usines de munitions . Nous y sommes arrivés , une année auparavant , évacués de Demblin , un jour avant la libération de ce camp par les troupes soviétiques .

L' évacuation s' était faite en deux convois , avec deux jours d' intervalle . Nous faisions partie du second convoi . Je me rappelle particulièrement de l' accueil que nous ont fait ceux qui nous avaient précédés . Ils nous regardaient débarquer , en tenant des propos incohérents et hostiles . Je n' ai pas compris immédiatement . Bientôt tout est devenu clair . Cette folie dans leur regard , ce déversement de paroles pleines de haine étaient en réalité des cris de douleur .

La tragique vérité , nous n' avons pas tardé à l' apprendre .

Dès leur arrivée , tous les enfants de leur convoi ont été séparés de leurs parents et très rapidement emmenés dans la forêt , où le chef SS a pris chaque enfant par les cheveux et lui a tiré une balle dans la tête .

Nous écoutions tout cela en silence , hébétés , alignés en rang , après notre débarquement . Une panique intérieure nous envahissait lentement . Est -ce le choc qui a provoqué cette amnésie totale de la suite des événements ? À quel moment l' ordre a -t-il été donné ?

Tous les enfants , nous avons été à notre tour séparés de nos parents et isolés dans un local .

Depuis combien de temps nous y trouvions -nous lorsque le militaire SS est entré ? Je suis incapable de le dire . Ce que je me rappelle bien , c' est cette silhouette mince en uniforme noir . Un visage émacié avec une moustache brune . Un visage sévère , fermé . Que s' est -il passé en moi à cet instant ? Était -ce l' isolement , le récit du sort des enfants du convoi précédent ? J' ai soudain senti l' ombre de la mort qui s' agrippait sur moi . Elle était là , une réalité presque palpable . Une terreur m' a envahi tout entier . Et le petit garçon réservé et timide que j' étais s' est mis à parler . Je me suis adressé à l' officier SS . Les mots jaillissaient en flots , émouvants et poignants de la part d' un enfant . Je ne sentais plus aucune entrave , j' étais dans un état second . Je me revois bien , me tenant devant lui sans crainte , le suppliant de m' épargner . « Je suis trop jeune pour mourir . » De ces mots , de cette phrase , je me souviens bien . Si étonnant que cela puisse paraître ( ceci a été raconté à ma maman par un policier juif qui était présent ) , j' ai miraculeusement réussi à émouvoir l' officier SS .

Peu de temps après , je suis sorti , emmené par le policier juif , auprès des miens . Cet événement a été longtemps raconté dans mon entourage , avec beaucoup d' admiration . Je me sentais très fier

Les autres parents ont vécu , pendant deux jours encore , dans l' angoisse et , grâce à un « second miracle » , ont également retrouvé leurs enfants . Voici comment ils en ont réchappé .

La femme du commandant du camp , celui qui avait personnellement exécuté les enfants du premier convoi , était enceinte . Sa grossesse déjà très avancée . Que s' est -il passé dans l' esprit de cette femme ? Une fibre d' humanité se serait -elle éveillée en elle ? Ou une crainte superstitieuse d' une punition divine pour son futur enfant après tant de cruautés ? Toujours est -il qu' elle est intervenue auprès de son mari et a obtenu qu' il épargne ce second convoi d' enfants .

À la libération du camp par les troupes soviétiques , le commandant a été intercepté alors qu' il essayait de s' enfuir avec sa famille , habillé en civil , dans une voiture particulière . Ils ont tous été exécutés sur place . Justice faite . Justice cruelle , expéditive . Justice divine ? Il méritait mille morts . Mais sa femme , et surtout ses enfants ? Comment juger ? Que valait une vie en cette période ?

Où et comment sont nées ces rumeurs , je l' ignore . Notre convoi était arrêté et nous attendions que l' on nous débarque . En haut des wagons à bestiaux , à travers la lucarne , ceux qui pouvaient s' y hisser n' avaient aucune visibilité . L' angoisse de l' inconnu . Et pourtant , je me rappelle bien de ce qui se disait : le commandant de ce nouveau camp était un homme bon . Les conditions de vie y étaient particulièrement agréables . Les rations de nourriture , bien plus importantes .

Nous étions dans ce convoi depuis deux jours , évacués de Czestochowa , en route vers notre nouvelle destination . Je me souviens très bien de ces images pleines d' espoir qui défilaient dans ma tête . Aucun bruit ne nous parvenait de l' extérieur , il faisait nuit noire . Mon imagination naviguait . Les portes allaient s' ouvrir , ce chef de camp , au visage jovial , allait nous accueillir avec bienveillance . Je me souviens parfaitement bien de cet espoir que je ressentais en moi .

Aujourd'hui , il m' arrive de me demander si ces rumeurs ont bien existé , ou si elles étaient le fruit de mon imagination

Le jour commençait à poindre à travers les interstices du wagon , lorsque les portes coulissèrent avec fracas et s' ouvrirent . Un paysage blanc et glacial nous a accueillis . Encore plus glaciales , les premières images . Les SS alignés le long du convoi , avec bergers allemands , hurlant des ordres pour nous faire mettre en rangs . Je basculais de mon rêve en plein cauchemar . Je revois les miradors au-dessus de nos têtes , avec mitrailleuses pointées sur nos têtes . Les barbelés , et surtout la grande porte , l' entrée du camp de Buchenwald .

Je me sentais pris dans un tourbillon d' irréel , de fin du monde . Nous étions dans le monde concentrationnaire . L' ultime marche vers l' horreur , imaginée par les nazis .

La suite des événements me revient par flashs , plus ou moins nets . La pression de la main de mon grand-père dans la mienne , pour me rassurer . Il était toujours là pour me protéger . Je réalise de plus en plus la chance que j' ai eue d' avoir presque toujours près de moi une maman , un grand-père , pour me tranquilliser .

Je nous revois dans une grande salle , complètement nus , tremblant de froid , alignés les uns contre les autres . Une image bien précise , avec beaucoup de netteté . Je me trouvais à la droite de mon grand-père , serrant ma petite main dans la sienne . Il me disait de ne pas avoir peur . Où puisait -il cette force alors que , parfaitement conscient de notre situation , il devait être bien plus terrorisé que moi ? De nouveau , tout est flou dans ma mémoire .

Nous sommes passés sous des douches , avec appréhension . Des rumeurs entendues , enfouies dans nos mémoires qui ressurgissaient … Je me souviens d' une grande bassine , il fallait s' y tremper entièrement . Je me souviens de la peur que j' ai ressentie , j' ai pensé à la mort . Je ne voulais pas , j' ai résisté . Une main puissante s' est posée sur ma tête et m' y a enfoncé . Ç'a été très rapide .

Vague souvenir d' un passage dans une autre salle , où l' on nous a distribué des habits . C' étaient nos premiers uniformes rayés . Jusqu' à Buchenwald , dans les camps où nous avions été internés , nous avions toujours pu conserver une partie de nos affaires . Sur ce plan également , Buchenwald a marqué une rupture totale avec le monde que nous avions connu . Et puis , nous nous sommes retrouvés dans notre premier Block . Je suis presque sûr que c' était le Block n° 63 . Je me souviens d' avoir ressenti un grand soulagement . Il y avait un peu de chaleur , on nous a servi une ration de nourriture . Je recommençais à me sentir en sécurité , mon grand-père à mes côtés , qui me protégeait .

Comment ai -je pu oublier ? La journée devait commencer tôt à Buchenwald . Je retrouve difficilement le déroulement chronologique d' un jour ordinaire . Seulement des instants . Le premier réveil dans le châlit . À côté de moi , je croise un regard fixe , sans vie . Je détourne la tête . Tout à l' heure , il ira rejoindre les autres cadavres , à l' extérieur du Block . Le service de ramassage passera . Une équipe de deux ou trois internés , avec de grandes brouettes , chargée de transporter les morts . Destination , les fours crématoires . Cadavres squelettiques , empilés dans tous les sens , aux regards éteints . Ils ont cessé de voir l' horreur . Ici la mort ne fait plus peur . Elle a perdu de son mystère . Nous la côtoyons à longueur de journée . Elle fait partie de notre univers quotidien .

La préoccupation de ceux qui réussissent à ne pas sombrer : survivre , trouver un peu de nourriture . Pour cela , pour avoir une toute petite chance , il fallait essayer d' aller vers les autres . Les privilégiés . Ceux qui avaient un drapeau , un pays . Les Juifs , nous étions les derniers des derniers . Le rebut de l' humanité .

Notre camp , dit « le petit camp » , se trouvait , me semble -t-il , à l' extrémité du complexe concentrationnaire de Buchenwald . Derrière notre Block , je me rappelle seulement les barbelés , champs et miradors . Block n° 66 . Seulement des enfants . Au bout de combien de temps y ai -je été transféré ? Quelques semaines , me semble -t-il . Situé à part , mais à proximité du 63 , où mon grand-père est resté . J' ai le souvenir d' une clôture de barbelés qui nous séparait . C' est là que nous nous retrouvions . Nous nous parlions à travers , nous nous regardions , il me caressait le visage . Il était triste . Quelque chose semblait cassé en lui . Notre séparation avait rompu le dernier lien qui le maintenait encore accroché à la vie .

Pour moi , de me trouver avec les autres enfants , je me souviens d' une atmosphère plus détendue , moins oppressante , un certain espoir . Je me remémore , en particulier , une soirée . La température était douce , il flottait dans l' air un parfum printanier . Nous avions nos cœurs plus légers . Assis par terre , en cercle , nous chantions . C' est pendant cette soirée que j' ai entendu mes camarades fredonner Arim deim Faier ( « Autour du feu » ) . Un chant nostalgique et plein d' espoirs . Depuis , lorsqu' il m' arrive d' entendre cette mélodie , ce sont ces instants que je revis au plus profond de moi-même . Ce soir-là , une petite lueur d' espoir semblait nous parvenir de notre longue nuit .

Parmi nous se trouvait un garçon nommé Élie Wiesel . Le destin était en marche . Qui aurait pu le prévoir ? Grâce à ses écrits , j' ai pu situer certaines dates et me remémorer des instants que nous avons vécus ensemble .

Notre libération approchait . Cela se percevait à travers l' atmosphère qui régnait dans le camp . Le bruit des canons se rapprochait . Une surveillance nettement relâchée , on sentait la fin . À travers les haut-parleurs , des ordres étaient lancés de se rassembler devant son Block et de se diriger vers un lieu d' évacuation . Il était possible de s' y soustraire car l' encadrement était de plus en plus anarchique . Nous étions partagés entre l' espoir et la crainte . Le bruit courait que les SS allaient tout faire sauter avant leur fuite . Quoi faire ? J' ai devant les yeux le visage d' un ami de mon grand-père . J' entends ses paroles : « Advienne ce qui voudra , moi je n' irai pas plus loin . » Grand-père m' a demandé ce que je voulais faire . Je lui ai dit que je voulais partir , car j' avais peur de la menace . Fallait -il qu' il soit abattu et découragé pour me demander à moi , l' enfant , de prendre la décision . Ceux qui ont choisi de rester ont été libérés un ou deux jours plus tard .

Pour nous a commencé un voyage , un calvaire de trois semaines , dont les rares survivants sont arrivés à Terezin , le soir du 8 mai 1945 .

Je me souviens de notre départ de Buchenwald . Par un beau temps chaud , en colonnes , à pied .

Nous marchions depuis longtemps , lorsque , harassé de fatigue , mon grand-père a jeté la couverture que nous avions emportée . Notre seul bagage . Une sentinelle qui se trouvait à notre hauteur s' est adressée à mon grand-père en lui conseillant de la ramasser car nous en aurions besoin ( un soldat de la Wehrmacht , pas un SS ) . Combien il avait raison . Dès la première nuit , nous pensions à lui avec reconnaissance , nous grelottions de froid .

Je le revois assez bien , ce soldat . Il s' est adressé à nous avec bienveillance . Un regard las et triste . Il portait son fusil en bandoulière . Dans mon souvenir , il paraissait assez âgé .

À quoi pensait -il en observant ces demi-morts squelettiques , dans leurs haillons rayés , comme des automates et qu' il était chargé de « garder » ? Commençait -il à mesurer l' ampleur du crime , du désastre commis par ses dirigeants ? Au début , avait -il adhéré comme les millions de ses compatriotes , avec enthousiasme , à leur idéologie ? Je ne le saurai jamais . Au fond , quelle importance cela peut -il avoir pour moi ? Peut-être voudrais -je pouvoir ne pas complètement désespérer de l' homme .

Pendant notre captivité , j' ai souvent pensé qu' à « l' extérieur » le monde entier se mobilisait pour venir nous libérer . Ce n' était qu' une question de temps et encore d' un peu de patience . Il ne pouvait en être autrement . Mon imagination était très fertile et naïve . Cela soutenait . Surtout ne pas perdre espoir .

Notre arrivée en gare , faisait -il encore jour ? Notre répartition dans les wagons , aucun souvenir . Je me souviens bien de notre première nuit , il faisait très froid . Mon grand-père m' a conseillé de me serrer contre lui , pour me transmettre un peu de sa chaleur . Notre muette reconnaissance pour ce soldat grâce à qui nous avions conservé la couverture , elle nous a tant servi .

Dans notre wagon , wagon à charbon sans toit , rien que des enfants et mon grand-père . De nos trois semaines d' errance , des images , des flashs , dans un complet désordre . J' ai en mémoire : les rations de nourriture qui nous accompagnent sont prévues pour trois jours , et notre voyage a duré trois semaines

Une ration se composait d' un petit morceau de pain – que nous mangions religieusement , en recueillant dans le creux de notre main la moindre miette – avec un peu de soupe . Pendant nos longues haltes dans la campagne , sur des voies de garage , il nous arrivait , à nous les enfants , d' éveiller la pitié et d' obtenir quelque nourriture de la part des habitants des alentours . Je revois le visage d' un jeune garçon allemand , à peu près de mon âge . Il nous observait . Sa maison se trouvait non loin de notre convoi . Il m' a adressé un signe discret , je me suis approché . Il a regardé derrière lui pour s' assurer que personne ne l' observait depuis sa maison . Il a mis un doigt sur sa bouche pour me faire comprendre de rester silencieux et a sorti de sa poche deux pommes de terre avec un morceau de pain . Je pense à lui de temps en temps . Quelle sorte d' homme est -il devenu ? Quel souvenir a -t-il gardé de la vision de cauchemar que nous devions incarner ? En grandissant , comment a -t-il jugé son pays , ses parents ?

Un groupe de prisonniers russes faisait partie de notre convoi . Dès la première halte , ils sont venus vers nous ; immédiatement , ils nous ont témoigné de la sympathie . Ils aimaient les enfants . Pendant toutes ces années noires , le sort des enfants se situait aux deux extrêmes . Dans la majorité des cas , ils étaient les premières victimes . Le but final de nos bourreaux étant de nous anéantir , après nous avoir exploités au maximum par le travail . Or nous , les enfants , nous n' étions pas une main-d'œuvre intéressante et , nuisance majeure , nous étions l' image de la vie et du renouveau . Inacceptable ! Mais il arrivait , par une succession de miracles , que certains en réchappent , alors leur situation de déportés pouvait être plus facile . Ça a été notre cas .

Les prisonniers russes nous ont pris sous leur protection , et nous en avions besoin . Cela nous mettait à l' abri de l' agressivité de certains autres dé portés , lesquels , tenaillés par la faim , perdaient la raison et n' hésitaient pas à nous arracher le peu de nourriture qu' il nous arrivait de nous procurer . Souvent je pense à eux , avec tendresse .

Au début de la guerre , alors que les armées allemandes étaient victorieuses sur tous les fronts , ils étaient massacrés et fusillés comme des bêtes . La haine du bolchevik . Plus tard , lorsque le sort des armes a commencé de s' inverser , en particulier après la bataille de Stalingrad , la crainte du futur a permis que leur situation s' améliore sensiblement . Plus proche de celle des autres prisonniers de guerre .

De longues journées d' arrêt , puis nous repartions . Le convoi avançait lentement . Devant nos yeux défilaient des paysages verdoyants , des maisons coquettes , un autre monde . Un monde que nous n' enviions même pas , tellement il nous paraissait étranger au nôtre , inaccessible . Mémoire embrumée , effacée . Images diffuses , d' autres restées bien gravées . Nous passons devant un passage à niveau . La barrière est baissée . Une femme attend . Une paysanne bien typique . Toute de noir vêtue , un fichu sur la tête , tenant sa bicyclette par le guidon . Elle nous regarde et j' aperçois des larmes qui coulent lentement sur son visage . Image furtive . Le train s' éloigne . Je me rappelle en avoir ressenti de la consolation , de l' espoir . À « l' extérieur » , certains pensent à nous , on va venir à notre secours .

Nous traversons lentement une petite ville . Beaucoup de maisons éventrées par les bombardements . Par ailleurs , très coquette et fleurie . Les habitants vaquent normalement à leurs occupations . L' espace de quelques instants , dans mon champ de vision , une maman avec deux jeunes garçons . Deux blondinets en uniformes de la jeunesse hitlérienne , avec brassards à la croix gammée . Ils paraissaient heureux et fiers . Je les regarde avec envie . Ils ont de la chance . J' aurais voulu être comme eux

Aucun sentiment de révolte , d' injustice . Dans le monde tel qu' il est , je suis né juif , je suis donc à ma place et eux à la leur

L' endroit où nous nous arrêtions avait beaucoup d' importance pour nous . Des habitations à proximité de notre convoi nous laissaient espérer de pouvoir éveiller la pitié et recueillir quelque nourriture . Par contre , ce que nous redoutions le plus , c' était une halte à côté d' une infrastructure industrielle , en particulier des ponts . Ils étaient la cible préférée des avions alliés qui nous survolaient quotidiennement . Nous en avions très peur . À plusieurs reprises nous nous sommes trouvés pris dans des attaques aériennes . Une de celles -ci m' est restée bien en mémoire . Sans pouvoir me rappeler pour quelle raison , je me suis retrouvé seul dans notre wagon . Peut-être n' avais -je pas eu le temps de me sauver avec les autres . L' avion fonçait droit sur nous . Dans un réflexe de crainte , je me suis recroquevillé dans un coin du wagon , il est passé à ras du convoi . J' ai aperçu très distinctement le pilote . Nos regards se sont croisés et il est remonté . J' ai été très impressionné mais je n' ai pas eu peur . Naïvement , pendant quelque temps , je suis resté persuadé qu' il m' avait transmis à travers son regard un message d' espoir .

Un jour , nous avons eu pour voisins un convoi militaire équipé de batteries anti-aériennes . Nous en étions terrorisés et avions hâte de nous en éloigner . Je ne me souviens plus combien de temps ils sont restés , ils étaient très près de nous , sur une voie voisine . Il m' était arrivé de les observer en cachette . J' ai le souvenir d' un matin . Je revois un visage , avec du savon à barbe . Un fumet de café flottait dans l' air . Ils riaient . Leurs voix étaient puissantes , ils respiraient la force . Ils regardaient rarement de notre côté . Jamais je n' ai rencontré un regard posé sur nous . Lorsque cela se produisait , j' avais l' impression qu' ils ne nous voyaient pas , ils regardaient à travers nous . C' était comme si nous n' existions pas . Un regard méchant ou hostile eût été moins douloureux . Que pouvaient représenter pour eux ces silhouettes sales et décharnées ? Un convoi de marchandises sans le moindre intérêt . Un convoi de « déchets » à éliminer , à retraiter , descentes de lits , savonnettes

C' est vrai que nous n' existions plus au sens humain . Je ne me souviens pas d' un coucher , d' un réveil , d' un crépuscule , d' un matin qui commence . Toutes ces sensations qui rythment la vie d' un être , complètement effacées . Uniquement la quête quotidienne d' un peu de nourriture , pour calmer les crampes d' estomac qui nous tenaillaient .

Nous les enfants , nous nous étions organisés par équipes de deux associés . Le premier qui trouvait quelque chose devait le partager avec son associé . Nous avions l' impression de multiplier par deux nos chances de tenir . Cela nous donnait un peu plus de force pour résister et ne pas baisser les bras .

Mon « associé » s' appelait Josale Bronszpigiel . Il était originaire de notre petite ville . Nous habitions la même rue . Comment s' était -il retrouvé seul , séparé de tous les siens ? J' ai oublié . De plus en plus mes souvenirs s' estompent . Par moments j' ai l' impression de parler d' événements arrivés , dans un lointain passé , à un petit garçon que j' ai bien connu , et non pas de choses vécues . Ou alors , dans une autre vie , très lointaine , avant le big bang .

Comme des noyés , nous nous raccrochions à cette misérable vie . Des bêtes affamées , abandonnées , capables de tout pour trouver quelque chose à manger .

Souvent je pense à un garçon qui se trouvait parmi nous , dans notre wagon . Toujours seul , à l' écart . Il ne parlait pas le yiddish ni le polonais . Je crois me souvenir qu' il était hongrois . Comment s' était -il retrouvé avec nous ? Dieu seul le sait . Je l' observais souvent , errant comme un fantôme , abandonné à lui-même . Nous n' avons rien fait pour l' intégrer dans notre groupe .

Un matin , nous l' avons trouvé mort . C' est le seul parmi les enfants qui n' a pas survécu . J' en ai gardé mauvaise conscience et une profonde tristesse . Peut-être que si nous avions essayé de lui parler , il se serait senti moins seul , il aurait peut-être eu envie de lutter pour survivre . Mais pour cela , il eût fallu que nous fussions encore capables de pitié , de sentiments humains . Nous ne l' étions plus . Au contraire . Uniquement animés par l' instinct de survie , nous étions prêts à toutes les lâchetés . J' ai honte en me remémorant notre conduite à propos de ce camarade et me sens un peu responsable de sa mort . Je me souviens .

Nous nous trouvions arrêtés , depuis quelques jours , sur une voie de garage , très affamés et sans grand espoir des environs immédiats . Un responsable du convoi nous contacta pour nous informer qu' un fermier de la région serait susceptible de nous prendre chez lui pour divers travaux . Cette nouvelle a été pour nous une lueur d' espoir . Une ferme , par conséquent des cultures , des animaux . Peut-être enfin manger à notre faim . Peu nous importait le travail que nous aurions à fournir . Cependant , il y avait une condition à remplir pour être engagé : ne pas être juif . ( Le convoi était composé de plusieurs nationalités . ) Autant que je me souvienne , nous nous connaissions tous , originaires de la même petite ville , Demblin . Nous nous sommes concertés et avons décidé de nous trouver des patronymes bien polonais . Puis nous nous sommes entraînés à bien les mémoriser . Désormais , nous devions parler entre nous uniquement en polonais et adopter au maximum des attitudes aryennes .

Je ne me rappelle pas toutes les péripéties qui ont suivi .

Je nous revois , tous les enfants , alignés devant notre wagon , pour une inspection par les responsables allemands . Je n' ai pas gardé beaucoup de souvenirs précis de ce moment , sauf que ce garçon hongrois s' est retrouvé le point de mire de notre groupe . Interrogé et immédiatement identifié comme « juif » . Je me souviens bien des propos insultants et vexatoires à son encontre . En particulier cette phrase d' un Allemand : « Retourne en Palestine , Jude » , suivie de gros éclats de rire de tous les autres Allemands et … des nôtres … , à nous , les enfants . Car nous voulions bien marquer notre différence … Ce jour-là , nous avons certainement précipité sa fin .

Malgré cela , malgré notre lâcheté , il n' y a pas eu de suite à ce projet , sans que je puisse me rappeler pour quelle raison .

Un jour , nos protecteurs , les prisonniers russes , sont venus discrètement nous prévenir qu' ils allaient quitter le convoi et que nous pouvions nous installer dans leur wagon . Ils étaient les seuls à avoir un wagon fermé avec un toit . Nous leur devons certainement la vie . Car le temps s' est mis à changer . Lorsque nous sommes repartis , une pluie froide nous a accompagnés , sans discontinuer , jusqu' à notre arrivée à Terezin , quelques jours plus tard .

8 mai 1945 . Le soir . Terezin . Je me souviens . Il faisait nuit lorsque nous sommes arrivés en gare de Prague . Sur le quai , des hommes armés , en civil , avec des brassards . Des « partisans » . Nos sentinelles sont descendues et leur ont remis leurs armes , sans la moindre résistance . C' était la fin de notre cauchemar , mais nous ne n' avons manifesté aucune joie , trop épuisés et abattus . Combien étions -nous ? Je ne m' en souviens pas . La plupart des enfants avaient survécu , les autres , je n' en garde aucun souvenir .

Je me souviens seulement des morts . Ils s' entas-saient les uns sur les autres , dans le wagon juste à côté du nôtre . Des corps squelettiques , allongés dans tous les sens . Yeux grands ouverts , regards fixes et vides . Morts anonymes . Sauf un corps . Celui de mon grand-père . Jusqu' à son dernier souffle , il ne pensait qu' à me protéger . Et pourtant , je n' arrive pas à retrouver les traits de son visage . Il m' a sûrement beaucoup parlé , je n' en garde qu' un très rare souvenir .

Un soir , peu de temps après notre départ de Buchenwald , on nous annonce une distribution de soupe . Je nous revois assis au bord du wagon , les jambes dans le vide , mangeant cette chose que nous trouvions infecte , malgré notre faim . Elle nous brûlait la gorge . Mon grand-père se tourne vers moi et me demande d' une voix lasse : « Peut-être devrions -nous en laisser un peu pour demain ? » Je ne me souviens pas de ma réponse . Ce dont je me souviens par contre très bien , c' est que ce repas a déclenché une dysenterie terrible . Nous avons passé la nuit à nous vider . Beaucoup en sont morts . Peut-être était -ce le but recherché

Nous vivions côte à côte depuis des semaines : à quel moment a -t-il cessé de me voir , de participer à la vie ? Je voudrais retrouver des moments de partages , de paroles échangées , nous étions tellement proches , mais je n' y arrive pas . Seulement sa fin , sa fin misérable , celle-là est restée bien gravée en moi .

Depuis de nombreux jours , notre convoi se trouvait immobilisé sur une voie de garage . Je revenais d' une quête de quelque nourriture . Il était assis à côté de la porte du wagon , appuyé sur celle -ci . Il avait les yeux fermés . Je ne me souviens pas de m' en être étonné . Lui ai -je parlé ? L' ai -je secoué ? Aucun souvenir . Je me rappelle seulement avoir essayé de mettre de la nourriture dans sa bouche . Elle est restée fermée . C' est à ce moment-là que j' ai réalisé qu' il ne m' entendait plus , qu' il était inconscient . J' ai commencé à pleurer . Je revois le garçon qui se trouvait à côté de moi , il s' appelait Chamele , de quelques années mon aîné . J' entends ses paroles : « Ne pleure pas , son sort est plus enviable que le nôtre . »

Je revois tout avec netteté , tellement gravé en moi . Ensuite , il m' a demandé s' il pouvait prendre ses chaussures : « Elles sont beaucoup trop grandes pour toi » , m' a -t-il dit . J' ai répondu oui . Soudain , je me suis senti horrifié . Je venais de réaliser que lorsque j' avais vu mon grand-père inconscient , l' espace d' un instant , une pensée terrible m' avait traversé l' esprit : je n' aurais plus à partager la nourriture . J' ai éclaté en sanglots . Larmes de chagrin , mais aussi larmes de rage , contre moi-même , d' en avoir été réduit à cet état d' animal .

Je n' ai pas regardé lorsqu' on l' a pris pour le mettre dans le wagon avec les morts . Je crois que son cœur battait encore .

Je l' aimais tant .

Je retrouve les moments intenses de notre libération , toujours bien présents . Mais après ? Soudain , je me remémore un petit épisode qui m' avait rendu malheureux . Cela a dû survenir peu de temps après notre libération . Les adultes qui nous ont pris en charge nous conduisent dans un local où se trouvent des vêtements . Ils nous disent de choisir chacun , selon notre taille , un pantalon , un short et une chemise .

Je vois un garçon qui enfile un deuxième , puis un troisième short , l' un sur l' autre . Il s' adresse à moi en me disant : « Fais comme moi , ne sois pas bête , personne ne nous voit . » Je n' ai vraiment pas envie de le faire . Mais pour paraître « débrouillard » comme lui , je l' imite . J' ai moins de chance , une dame le remarque . Elle s' approche , me demande pourquoi je fais cela , ce n' est pas bien . Je ne réponds rien . Je ne sais pas quoi dire . Je suis malheureux . Comment lui expliquer que je voulais juste paraître « à la hauteur » aux yeux de mon camarade ?

Les années de privation de tout conditionnent des réflexes et comportements qui ne se modifient pas en quelques jours . Il faut s' y habituer , une accoutumance progressive . Comme quelqu'un qui émerge dans la lumière , après être resté longtemps plongé dans la nuit .

Je me souviens d' une épidémie de typhus . Je n' y ai pas échappé . Je me revois dans la salle d' hospitali-sation , avec un camarade dans le lit voisin . Je retrouve les traits de son visage . Il me semble que j' étais atteint dans une forme atténuée . Mon camarade semble plus gravement touché . Dans mon souvenir , je ne suis pas resté longtemps hospitalisé . Nous avons eu à déplorer un décès parmi les enfants , était -ce lui ? Impossible de le dire . De la suite de cette période je me rappelle une grande fatigue et déprime .

Un immense vide s' ensuit . Comment ai -je retrouvé ma maman ? Je me souviens vaguement que l' on nous a interrogés sur nos identités et origines . Les nouvelles circulaient . Un recensement parmi les rescapés a été effectué et c' est ainsi que les survivants , éparpillés , ont pu retrouver les leurs . Lorsqu' il en restait .

Je nous revois , avec mon camarade Josale , sur le chemin de retour , vers les nôtres . Curieusement , c' était dans un train de marchandises , sans doute devait -il manquer de wagons de voyageurs . C' était le seul rapprochement avec notre passé . Nous étions heureux et pleins d' espérances pour l' avenir . Nous roulions lentement , portes grandes ouvertes , par un beau temps chaud . Nous admirions le paysage qui défilait devant nos yeux , en nous remémorant notre dernier voyage , dans des wagons similaires . De quel monde revenions -nous ? Était -ce vraiment la réalité ? Notre résurrection nous semblait encore miraculeuse . C' est le seul souvenir précis qui me reste de notre trajet de retour . Nous allions vers Lodz , deuxième ville de Pologne , où nous attendaient les nôtres .

Très vague souvenir de notre arrivée en gare de Lodz . Beaucoup de monde pour nous accueillir , dont le papa de Josale . Seul visage dont je me souviens parmi ceux qui étaient présents .

Je me revois dans l' appartement que maman occupait avec les parents de mon camarade , où a été organisé un grand banquet , pour fêter notre retour . Une grande déception m' y attendait , ma maman n' était pas là pour m' accueillir . Tout a été fait pour atténuer mon chagrin . Il m' a été expliqué que maman se trouvait à Demblin , où elle était partie récupérer quelques biens et régler certaines formalités , et qu' il lui avait été matériellement impossible d' être ce jour de retour . Les festivités organisées en notre honneur ont un peu atténué mon chagrin , sans toutefois dissiper complètement ma déception . Comment se pouvait -il que ma maman ne fût pas présente pour me retrouver , que pouvait -il y avoir de plus important ?

C' est avec des larmes de bonheur que nous nous sommes retrouvés le lendemain ou le surlendemain , maman et moi , ainsi que ma cousine Esterel , qui l' avait accompagnée à Demblin .

Très difficile de retrouver des souvenirs précis de cette période où tous ces rescapés , meurtris dans leur chair , ont essayé malgré tout de recommencer une vie . Aujourd'hui , j' en suis parfaitement conscient . Mais lorsque j' essaie de me remémorer cette époque , il me semble que nous , les enfants , nous y avons , immédiatement , mordu à pleines dents .

J' allais au Héder , école juive où l' on nous enseignait le Talmud , ainsi que les prières quotidiennes que j' accomplissais tous les jours , matin et soir . De quoi vivions -nous ? Nous habitions avec les parents de Josale . Nos mamans , excellentes cuisinières , ont organisé une table d' hôtes , qui fonctionnait par le bouche-à-oreille . Beaucoup de rescapés , sans attaches , y ont trouvé leurs plats préférés , ainsi que des moments de partage et d' écoute .

À onze ans , après avoir laissé nos meilleures années dans les camps , nous avions tant à découvrir . Je pense en particulier à ma première séance de cinéma . Quel émerveillement ! Pendant les premiers instants , en découvrant le spectacle , j' étais persuadé que l' action se déroulait sur l' avant-scène … Je n' ai pas compris , par conséquent , pour quelle raison les meilleures places , les plus proches , étaient délaissées … Nous étions également passionnés par la photo . Toutes les occasions étaient bonnes pour fixer nos portraits sur la pellicule . Une autre passion dont je me souviens , nos premières bottes en cuir . Entre Josale et moi , c' était à celui qui les aurait les plus lustrées , les plus brillantes .

Nous vivions , sans problèmes particuliers , du moins dans mon souvenir , entourés de voisins catholiques .

Il n' en était pas de même avec les jeunes de notre âge , qui se montraient , surtout lorsqu' ils étaient en groupe , agressifs et hostiles .

Difficile à comprendre de la part d' un peuple ayant tellement souffert de cette guerre , et témoin direct de la tragédie que nous venions de vivre .

Nous fréquentions régulièrement le Héder et un professeur venait à domicile nous enseigner , à Josale et moi , l' anglais et les mathématiques .

Je ne me posais aucune question quant à l' avenir .

Je mordais dans la vie de l' instant présent .

Je retrouve néanmoins , en repensant à cette période , une atmosphère de vie « en transit » .

Les conversations de nos parents et proches concernaient le plus souvent des futurs départs , pour des pays lointains . J' entendais , sans vraiment m' y intéresser , évoquer les États-Unis , l' Australie , et surtout Israël .

Un jour , maman m' a parlé d' une sœur , seule rescapée de sa famille , qui vivait à Paris . Elle avait réussi à reprendre contact avec elle . Elle nous adressait des lettres très affectueuses . Une relation de maman , un officier polonais , dans le cadre d' un voyage à Paris , lui avait rendu visite . Il en était revenu enthousiasmé par leur accueil et leur désir de nous voir chez eux . À quel moment a -t-elle pris sa décision ? Je ne saurais le dire .

Cela fut sérieusement évoqué , un jour , lors d' une des nombreuses conversations que nous avions ensemble . Maman se confiait beaucoup à moi , et nous partagions réciproquement joies et chagrins . Ce jour-là , elle m' a montré un magazine sur Paris et m' a vanté le charme de cette ville . Nous avons également feuilleté un album de photos , qui dataient de leurs correspondances d' avant guerre . Miraculeusement , elle avait réussi à les conserver à travers les différents camps . Ça a été mon premier contact visuel avec cette famille de France . Même si sa décision était déjà prise , c' est en cette occasion qu' elle m' a demandé mon avis . Naturellement , j' étais d'accord , tellement confiant dans sa clairvoyance et son intelligence . Et puis il était tellement bon de me sentir de nouveau enlacé et porté , d'autant plus par une maman que j' adorais et dont j' étais fier .

Et le jour du départ est arrivé .

Nous étions un petit groupe , encadré par un « passeur » , payé par nos soins . Comme nous n' avions pas d' autorisations officielles d' émigrer , notre responsable avait soudoyé les gardes frontières polonais .

Le voyage s' est effectué en camionnette bâchée . Sans que je puisse me rappeler pour quelle raison , nous étions censés être des ressortissants allemands et ne pas comprendre le polonais . Surtout ne pas l' oublier .

Une fois à la frontière , on nous a fait descendre du véhicule , et nous avons subi ( malgré la protestation de notre passeur ) une fouille particulièrement humiliante . Entendre les propos grossiers et vexatoires des soldats polonais , rester stoïques , car censés ne pas comprendre , a été très pénible . J' ai en mémoire la brûlure que j' ai ressentie en assistant à la fouille de ma maman pratiquée avec des rictus de satisfaction . Ils cherchaient davantage d' argent , malgré l' accord passé . Que pouvions -nous faire ? Nous étions en leur pouvoir . De nouveau , subir et serrer les dents .

Une fois passés de l' autre côté , nous avions encore une longue marche à travers la forêt .

Il fallait nous mettre à l' abri des patrouilles russes , car nous étions en territoire allemand sous contrôle soviétique . Je me souviens de cette longue marche , particulièrement pénible pour mes pieds , mes chaussures trop petites me faisaient mal . Maman voulait absolument que je les garde , toute notre fatigue se trouvait dans leurs semelles . Pour me soulager , notre guide m' a pris sur ses épaules pendant une partie du trajet .

Malgré toute notre vigilance , nous avons été interceptés en pleine nuit , par une patrouille soviétique . Nous avons dû les suivre dans leur quartier général . Il y a eu beaucoup de palabres et vérifications . Notre situation étant illégale , ils voulaient nous renvoyer en Pologne .

Nous étions paniqués et désespérés . Nous avons tout de même réussi à les convaincre et à gagner leur sympathie . Au point qu' ils nous ont accompagnés jusqu' à la gare la plus proche et nous ont installés dans un train .

Après toute cette fatigue et angoisse , nous sommes repartis , confortablement assis , vers notre prochaine étape . Laquelle ?

Je me retrouve devant un vide complet de « mémoire » .

Était -ce ce camp pour réfugiés en transit , à Berlin , où nous avons passé quelque temps ? Probablement .

Vague souvenir de ce séjour , tellement lointain . Sauf un , bien présent .

Je me trouve avec un groupe d' enfants , plus âgés que moi . Nous déambulons dans Berlin au hasard d' une grande artère . Autour de nous , des maisons en ruine , d' autres intactes . Nous passons devant un cinéma . Mes compagnons décident d' y entrer . Nous dépassons ostensiblement la caisse , sans nous arrêter . Nous entrons dans la salle , en chahutant .

Quelques murmures de réprobation … mais personne n' ose intervenir . Nous sommes les vainqueurs . Sentir leur colère , savoir combien il leur coûte d' être obligés de se taire , sans pouvoir intervenir , est notre maigre vengeance .

Combien de temps avons -nous passé dans ce camp de transit ? Je dirais quelques semaines . Sur notre route vers Paris , il nous restait notre étape principale , Stuttgart .

Nous nous rendions chez ma cousine Esterel , qui y était déjà installée avec sa famille , depuis un certain temps .

À la Libération , Esterel avait retrouvé un cousin , seul rescapé de sa famille paternelle . Il avait survécu à Auschwitz . Peu de temps après , ils s' étaient mariés .

En route pour les rejoindre , nous avons passé une nuit chez des amis , à Baden-Baden . J' ai gardé un agréable souvenir de cette halte . Nos amis habitaient une jolie maison , enfouie dans la verdure , sur les hauteurs de la ville .

À notre arrivée à Stuttgart , nous avons logé chez ma cousine , le temps que l' organisme juif de la ville nous attribue un foyer . Nous avons obtenu le nôtre dans un joli pavillon , occupé par une famille allemande . À cette époque , ils étaient tenus de céder une partie de leur habitation à des réfugiés . Les occupants de cette maison , un grand-père , sa fille et une petite-fille , nous ont accueillis avec beaucoup d' amabilité et de gentillesse .

Ils ont complimenté chaleureusement maman pour son excellente maîtrise de la langue allemande . Ce qui était tout à fait justifié , elle le parlait à la perfection .

Très peu d' allusions au passé récent . Les rares fois où cela a été évoqué , c' était pour nous faire part de leur horreur .

Ils nous ont également parlé de leurs souffrances pendant cette période . Ayant été résolument opposants , ils étaient constamment en danger . Il est vrai que c' était un discours qu' on entendait en permanence . Comment distinguer le vrai du faux ?

Comme par miracle , il n' y avait plus de nazis . Rien que de braves Allemands , qui découvraient avec révolte et stupéfaction des événements dont ils ignoraient tout

À Stuttgart , où nous sommes restés quelques mois , j' ai fréquenté l' école de la communauté . Enseignement général et mes premiers cours d' hébreu . Souvenirs très vagues de cette période . Je me rappelle néanmoins mon premier contact avec les autres enfants , pendant une récréation .

Très timide , je me tenais à l' écart , tout en regardant les autres camarades jouer au ping-pong . Un garçon est venu vers moi et m' a invité , avec beaucoup de gentillesse , à jouer avec lui . Nous ne nous sommes plus quittés depuis ce jour . Il s' y trouvait avec son papa , seuls rescapés de leur famille .

Hasard , qui a encore plus renforcé notre amitié , il était également « passé » par Buchenwald , où il a été libéré .

N' étant pas arrivé à la même époque , et d' une autre provenance , il n' était pas dans le même Block que moi .

Chazkale , c' est son prénom , avait également de la famille à Paris , où il devait se rendre avec son père .

L' espoir de nous retrouver à Paris nous a réconfortés , car nous redoutions l' inconnu de cette nouvelle vie qui nous attendait .

De notre départ de Stuttgart je me souviens seulement que c' était en été . Nous avions un accompagnateur , parlant le français , qui s' occupait de toutes les formalités .

Le voyage s' est effectué en train , avec une halte à Metz , où nous avons été hébergés pour une nuit .

Je me rappelle notre arrivée à Paris , avec les premières impressions , un peu décevantes , par rapport à mon imaginaire d' enfant , inspiré des magazines que ma maman m' avait montrés .

Le trajet en métro m' a impressionné , surtout les escaliers mécaniques , ces grandes mâchoires en acier , qui me semblaient pouvoir m' arracher un pied à chaque instant .

Maman se tenait à côté de moi , nous étions silencieux , le cœur un peu gros .

Espoir et anxiété que nous partagions devant l' inconnu qui nous attendait .

L' accueil de notre famille a été chaleureux et réconfortant .

Mais là commence une autre histoire , une autre vie .

Écrit en 1995-1998

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