cnrs bcl
UCA
Focus sur le témoignage :

Rechercher un mot et afficher ses cooccurrents
Les phrases-clés du témoignage

Sa mère – même corps , mêmes oreilles , mais seins et ventre plissés , yeux sombres charbonneux , cheveux grisonnants , vieille paysanne vidée de sa sève .

Voir une autre phrase-clé


Quel témoignage utilise le plus le mot «mère» ?
Distribution statistique du mot dans l'ensemble des témoignages du corpus
Les thèmes autour du mot «mère»
Analyse multi-couches de la cooccurrence autour du mot choisi dans le témoignage
La nomade

Kaposvár , petite ville endormie en Transdanubie .

Les écuries d' une caserne près de la gare . Les chevaux ont été remplacés par une faune d' une autre espèce : vieillards , femmes , hommes , enfants , bébés . Le commun dénominateur pour tous : une étoile jaune , cousue sur les vêtements à hauteur du cœur . On mange , on dort dans ces écuries . La litière , comme pour les chevaux , la paille . La nuit , couchée entre mon père et ma mère – son odeur douce , presque sucrée me ramène à d' autres écuries , celles de mon enfance . Chez nous , chez mon grand-père , à Szent László puszta , j' aimais y aller le soir , tard , m' arrêter à la porte , palper , écouter l' obscurité , peuplée du souffle puissant des chevaux , leurs bruits sourds , respirer le chaud parfum de leur présence . J' entre dans le box de Dacos , ma jeune jument , en l' appelant doucement . Parfois un court hennissement étouffé répond . Si elle est couchée , alors , délice suprême , je me coule sur la paille , en me collant , m' imbriquant au plus près contre son grand corps soyeux et on se renifle réciproquement .

Szent László , avec ses champs de blé , de maïs , étangs , forêts , pâturages immenses – Royaume dont le Seigneur est mon grand-père . Là , j' ai grandi , enfant , plutôt sauvage , galopant , le cœur lumineux , unie à mon cheval dans un rythme parfait , vers cette ligne omniprésente , mystérieuse , que j' aimerais tant découvrir , toucher , et qui se dérobe toujours lorsque j' essaie de l' approcher . Ligne Magique où le ciel épouse la terre , ligne de l' Horizon Libre . Dans ce pays plat , on appelle l' unique et modeste dénivellation d' une dizaine de mètres « La colline de l' ours » . Pays enchanteur pour moi où l' horizon m' entoure de partout , où je comprends que la terre est ronde et qu' à l' intérieur du cercle ainsi délimité , parmi tout ce qui vit , je suis bien à ma place .

Le matin , à la porte de « notre » écurie où nous vivons maintenant ainsi que d' autres familles , un soldat SS vient me chercher . Comme les semaines précédentes , je dois assurer mes devoirs de jardinier-bonne à tout faire chez la Gestapo , depuis que , du ghetto , on nous a transférés ici .

En mai 1944 , tous les Juifs de la ville de Kaposvár et du département de Somogy – comme partout dans la province hongroise – ont été groupés dans une zone déterminée de la ville avec l' interdiction d' en sortir : le ghetto . C' est pour la première fois dans l' histoire de la Hongrie , depuis que les Juifs se sont installés précisément en Transdanubie , la Pannonie des Romains , avant l' arrivée des Hongrois en 896 ( Honfoglalás ) .

Cette nouvelle condition m' était inconnue jusqu' à ce qu' une voisine de classe , Weibel Klari , en me fixant , ses lèvres retroussées , tel un chien qui se prépare à mordre , m' ait lâché : « Mais tu es juive ! » Je me souviens encore de ce regard qui s' est enfoncé comme un couteau dans ma poitrine . Ce fut pour moi une révélation . Je ne savais pas ce qu' elle voulait dire . Je sentais seulement qu' elle voulait me faire du mal . J' ai posé la question « Qu' est -ce que c' est qu' être juive ? » , sans doute à Kéa , car mes parents travaillaient pendant la journée . Sa réponse ne m' a été d' aucun secours . À partir de ce moment , j' étais comme un animal marqué au fer rouge , soudain frappée d' une culpabilité . À chaque nouvelle rencontre , je me demandais en voyant mon interlocuteur : « Est -ce qu' il sait ? » ou « Est -ce que cela se sait ? » Mon regard essayait de pénétrer au fond des yeux dans une interrogation muette . Même à l' église , où j' aimais aller car j' aimais chanter , je sentais que « les autres » me regardaient d' une certaine façon , avec rejet . Je me suis alors souvenu qu' à l' âge de douze-treize ans , au moment de l' arrivée du nazisme , on chuchotait derrière mon dos à l' école et que ni moi ni mes parents n' étions plus invités .

Un conseil juif régissait le ghetto et servait d' interlocuteur vis-à-vis des autorités . Le conseil me convoque un jour . La Gestapo demande un jardinier . Vu mon « passé » ( étudiante de l' Académie d' horticulture et de viticulture de Budapest ) , ils me désignent . La Gestapo a réquisitionné deux maisons avoisinantes dans la rue Esterházy , la plus élégante de la ville . L' une servait pour leur bureau , l' autre , grande villa , pour leur habitation dans un beau jardin .

Ma corvée habituelle – laver le trottoir dans la rue Kontrassy , le long du ghetto , munie d' un seau et d' une serpillière – est ainsi remplacée par le jardinage , avec l' autorisation de sortir du ghetto . C' est donc une parcelle de liberté et la possibilité de contact avec le monde extérieur .

Le conseil juif a transmis un véritable curriculum vitae à mon sujet au chef de la Gestapo , précisant que j' étais née , baptisée luthérienne , de parents juifs convertis avant leur mariage . Le chef m' a reçue , interrogée , avant d' accepter ma présence sur leur territoire , sanctuaire d' Aryens pur-sang .

Plus tard , j' ai aussi travaillé dans la maison pour aider la vieille Mathilde . Pauvre naïve Mathilde aux yeux pervenche sous une couronne de cheveux blancs ! Elle s' épuisait en servant de cuisinière- lingère-bonne à tout faire , à une dizaine de SS . Mais elle n' en démordait pas , elle espérait qu' en restant elle pourrait sauver quelque chose pour son ancien maître , Viktor Königsberg .

Depuis que nous habitons dans les écuries , avec la permission du chef , j' amène avec moi ma mère , surtout pour l' extraire de l' ambiance lourde qui empoisonne les écuries d' ici . Les sbires de la Gestapo y torturent chaque jour des hommes , triés d'après des critères de richesse , pour leur faire avouer la cachette de leur argent , bijoux et autres biens . Je suis inquiète , sans craindre vraiment pour mon père . Notre mode de vie était agréable , surtout à cause de Szent László , mais nous ne sommes pas « riches » .

Alors ma mère et moi , matin et soir , nous traversons la ville la tête haute , la poitrine étoilée , l' escorte SS sur nos talons . Elle bricolera dans le jardin , à moi les lits , baignoires , toilettes , lavage des caleçons SS , repassage des pantalons souvent malodorants . Au cours des semaines passées , chaque membre de la Gestapo , sauf le chef Kastner , un officier , m' ont fait des propositions de coucherie . J' ai su les écarter avec le sourire . Je me suis retenue de leur rappeler la loi nazie du Rassenschande ( « faute contre la race » ) ,

Parfois je me demande si Kastner n' est pas un espion des Alliés ! Son regard lorsqu' il le pose sur moi , son comportement à mon égard me le suggèrent . Aujourd'hui , nettoyage à fond de sa chambre . Elle est en forme de L , avec fenêtre sur un vieux platane du jardin . Dans une partie , lit , lavabo , dans l' autre , bibliothèque , bureau , fauteuil . Sur le bureau , entre les photos de l' épouse , de ses filles et d' un beau chien de chasse , un objet noir luit dans la claire lumière de juin . Son revolver . Il ne l' a pas pris aujourd'hui . Je connais bien les armes à feu , ayant été formée par les hommes de ma famille , mon grand-père , mon père , mon frère , tous des grands chasseurs . Mon premier fusil était un calibre 32 . On me l' a offert quand j' avais six ans .

Continuons le nettoyage . Mais où que je me trouve dans la chambre , ce revolver m' attire , me fascine . J' entrouvre la porte . Personne . Je prends l' arme , elle est chargée , je la soupèse , joue avec , dirige le canon sous mon sein gauche , quel froid dur ! Soudain tout remonte , se mélange , bout en moi . L' humiliation , un pressentiment obscur , sans visage , sans nom , la peur . La proposition du chef l' autre jour . C' était avant le « déménagement » du ghetto , dans les écuries . Le chef me fait venir dans un bureau au rez-de-chaussée . Son vrai bureau avec les documents se trouvait dans l' autre bâtiment , où je n' ai jamais mis les pieds .

– Les autres seront bientôt envoyés en camp de travail . Mais vous , après tout , vous n' êtes pas juive , me dit ce représentant du III e Reich . Nous allons vous déclarer indispensable , vous resterez .

D'après les lois nazies , appelées « lois de Nuremberg » , votées aussi par le Parlement hongrois , des personnes , même nées chrétiennes , étaient considérées comme juives si les quatre grands-parents étaient juifs , ce qui était mon cas .

– Si je suis ici dans votre bureau avec cette étoile sur ma poitrine alors que vous dites qu' après tout je ne suis pas juive , c' est à cause de mes parents . Ma carte d' étudiante d' université et mon certificat de baptême suffiraient pour que je me promène en liberté ailleurs . Je vous remercie . Mais , je vous en prie , faites cela pour mes parents aussi .

Il réfléchit :

– Trois personnes , c' est trop . Mais si le maire le demande , je l' accepterai .

Le maire , relation amicale de mon père , ne l' a pas deman dé .

Je libère la gâchette .

Le soir , retour vers les écuries de la caserne avec l' ange gardien SS . Sur le trottoir , un homme vient à nous . Nous ne le regardons pas , forts de l' expérience que notre étoile jaune , signe distinctif des pestiférés , ne permet pas aux « amis » de toujours d' esquisser le moindre salut , sans doute par peur de contagion . Certains changent vite de trottoir . Mais cet homme , le colonel Magay , une simple connaissance d' autrefois , s' arrête pour nous saluer avec courtoisie et chaleur . Le seul de tout Kaposvár !

Quelques jours passent . Un matin , tôt , les voix des gendarmes aux sonorités dures nous réveillent . Des ordres résonnent . On nous dirige vers la gare , chacun portant sa valise ou son sac à dos . Sur le quai , une longue file de wagons à bestiaux , portes grandes ouvertes . Attente , piétinements sous la bonne garde des gendarmes hongrois . Surgit brusquement le chef de la Gestapo , Kastner , accompagné d' un autre officier SS . Il vient vers moi , me prend à part . Je me trouve face à face avec cet homme trapu , à l' allure d' un Prussien blond-roux , au nez aigu , au regard précis d' un bleu métallique . Il me parle doucement à voix basse :

– Fräulein , ich rate ihnen und ich bitte Sie , fahren Sie nicht mit ihren Eltern . Sie werden ihnen nicht helfen können ( « Mademoiselle , je vous conseille et vous prie , ne partez pas avec vos parents . Vous n' allez pas pouvoir les aider » ) .

Mes parents peuvent -ils deviner quelque chose ? Non , ils sont éloignés , personne ne peut nous entendre . Quelques jours auparavant , ma mère , dans le jardin , m' avait dit naïvement : « Je jurerai à la Gestapo que tu n' es pas de ton père , mais la fille d' un Aryen , pour te sauver . » Que savait -elle ?

Le chef attend . Vingt centimètres nous séparent . Son regard pèse sur moi , insistant , pénétrant .

Accepter une vie normale alors que mon père et ma mère … ? Je lui rends son regard :

– Ich danke ihnen , ich will mitfahren ( « Je vous remercie , je veux partir avec eux » ) .

Alors , devant moi , cet homme donne l' ordre à l' officier SS qui attendait quelques pas plus loin et qui apparemment devait accompagner le convoi de laisser la porte du wagon où je me trouve entrouverte . Puis il se retourne vers moi : « Votre wagon ne sera pas fermé , mais vous êtes responsable de cette porte . »

Les ordres fusent . Nous montons dans le wagon , serrés à l' extrême . Je m' assieds avec mes parents sur nos sacs respectifs , face à la porte . On la tire , mais elle reste entrebâillée : 80 personnes dans ce wagon , prévu pour 16 chevaux ou 32 personnes , muni de deux seaux , l' un pour boire , l' autre en guise de seau hygiénique . Tout près , une fillette de cinq à six ans est assise sur les genoux de son père . Pure perfection du visage , pureté de son cou . J' embrasse ces mains d' enfant , reposant tranquilles sur les cuisses de son père . Juste au moment du départ , on jette deux hommes dans notre wagon . Des ex-prisonniers éva dés puis repris , la trentaine bien passée . La foule les pousse dans le coin du seau hygiénique .

Les paroles du chef résonnent en moi . Pourquoi ne pourrais -je pas aider mes parents ? Et cette porte ouverte ? L' unique dans le convoi , pourquoi ? Nous aider à fuir ? Pourquoi avoir mis la responsabilité d' un wagon chargé de tant de vies sur mes épaules ? Moi qui suis si jeune et innocente . Je connais bien les animaux , peu les hommes . Et je prends les Allemands au sérieux . Je regarde mes parents . Dignes , abattus , passifs , savent -ils , eux , ce qui nous attend ? Ont -ils deviné le sens de ce tête-à-tête avec le chef ? Je n' ose rien dire .

Le train démarre , en direction du nord . Je suis donc la gardienne du troupeau . Pendant le trajet – à quel moment ? je ne m' en souviens plus – , les deux derniers venus , repoussés par la foule , m' interpellent . Ils me demandent de les laisser sauter du wagon . Que faire ? J' attribue aux Allemands une précision extrême , maniaque , jusque dans les moindres détails . J' ignore encore le côté « bluff » du système de la terreur nazie . « Vous êtes responsable de cette porte ! » , a dit le chef . À l' arrivée , ils vont donc nous compter . Je refuse , ils insistent . Je les entends à travers le filtre de ma peur , comme un langage encore inconnu :

– Sie weißen nicht wohin Sie fahren . Sie werden blutigen Tränen weinen , aber es wird zu spät sein ( « Vous ne savez pas où on vous conduit . Vous verserez des larmes de sang , mais il sera trop tard » ) .

Pendant plusieurs années , j' ai traîné le couteau de ma culpabilité , me sentant responsable de leurs souffrances , de leur mort probable , lâche , comme tous ceux qui , par peur , sans réflexion véritable , ont exécuté les ordres nazis . Mais ces hommes mûrs et forts auraient pu m' expliquer en détail ce qui nous attendait ou tout simplement balayer d' un revers de main cette jeune fille que j' étais et sauter du wagon . Mais pourquoi avoir demandé l' autorisation à cette jeune fille ?

Au début du voyage , mon père a pensé envoyer un message à Kéa pour la prévenir de notre départ . Avec son écriture généreuse , sur un bout de papier qu' il a jeté du wagon au moment du départ , il lui a dit : « Ma chère Kéa , nous partons en voyage . Voyage , en route vers l' inconnu au visage noir … » Ce papier est miraculeusement parvenu à Kéa , qui me l' a remis plus tard . Kéa , d' origine autrichienne , paraissait jadis électrisée par les discours de Hitler que ma mère ne supportait pas . Maintenant , elle pouvait en juger les conséquences .

Ainsi , arrachés à notre maison , rejetés de notre pays , marqués et enfermés comme des animaux , nous partons vers une destination inconnue .

Première halte de ce voyage : Székesfehérvár , jadis ville de couronnement des rois de la maison Arpad .

La porte s' ouvre sur la lumière blanche d' un après-midi poussiéreux de l' été hongrois .

Un officier hongrois , gendarme , demande à haute voix qui a de l' argent dans le wagon . Il était interdit d' en emporter . Aucune réponse . Mon sac étant bien visible , il le fait descendre , fouille dedans , puis comme un chien de chasse qui l' a reniflée , fonce sur ma trousse de toilette et sur le tube dentifrice . Il en extrait les quelques billets de banque que , sans dire un mot à mes parents , j' avais cachés pour nous aider dans le besoin , fière de ma trouvaille , on ne peut plus banale .

« À qui est ce sac ? » Pétrifiée , je reste muette . Mon père répond : « À moi ! » « Descendez ! »

Mon père descend , son chapeau vert à la main et se met devant l' officier : « Marchez ! »

Lorsque mon père se trouve à une distance de dix-douze mètres , l' officier se met à courir . Arrivant derrière mon père , il lui assène , porté par l' élan de sa course , un coup de pied puissant au bas des reins . Sans un mot , mon père accuse le coup , chancelle , tombe , puis se relève en ramassant son chapeau qu' il remet sur sa tête . Sauf en plein hiver , une toque de fourrure , je ne l' ai jamais vu porter un chapeau . J' ai la rage au cœur .

Cette porte ouverte m' obsède . Si on essayait de s' échapper ? Mais les autres ? La plupart nous méprisent car nous sommes chrétiens , pour eux des renégats . Vont -ils nous dénoncer ? Alerter les soldats ? S' échapper , pour aller où ? S' il faut courir , mes parents le pourront -ils ? Le voudront -ils ? Si on nous attrape , on nous fusille ! Au lever du soleil , dans une lumière glorieuse , le train traverse Budapest . Les collines de Buda défilent . Je vois bien mon école , noyée dans la verdure . MAINTENANT surgit en moi la certitude que je ne reverrai plus jamais cela , je sais que je vais à la mort sans avoir connu ni l' amour ni la vie .

Cum subit illius tristissima noctis imago ,

Quae mihi supremum tempus in urbe fuit ,

Cum repeto noctem qua tot mihi cara reliqui ,

Labitur ex oculis nunc quoque gutta meis .

Sur le rythme des roues , ces lignes d' Ovide tournent dans ma tête . Condamné à l' exil par l' empereur Auguste , il les a écrites pendant sa dernière nuit à Rome .

Lorsque surgit l' image de la plus triste nuit ,

Pour moi les moments ultimes dans la ville ,

Lorsque dans mes nuits je revois tout ce qui m' a été cher ,

De mes yeux les larmes tombent , même aujourd'hui .

Kassa , autrefois hongroise , maintenant ville frontière entre la Hongrie et la Tchécoslovaquie . Les gendarmes hongrois ont terminé leur mauvaise besogne . La relève est prise par les soldats allemands . On ferme la porte , on la verrouille . Mais il reste encore une fente très étroite , je peux voir et être vue .

Une aube nouvelle . Nous arrivons dans les Carpates , les montagnes du Tatra , région qui faisait partie de la Hongrie pendant les dix siècles de notre histoire , puis devenue tchèque depuis le traité de Versailles , Trianon pour les Hongrois . À travers une brume laiteuse , j' aperçois les sapins , comme des monuments , la forêt magique grimpant à l' assaut de la montagne . Dehors , la beauté intacte , libre , odorante ; en-dedans , des hommes en cage , piégés comme des rats . Les noms des gares prennent déjà une consonance polonaise .

En lisant plus tard le poème de Pilinszky , je comprends qu' il a été écrit pour nous :

Devant eux , les villages s' écartent

Et les portes aussi .

L' horizon s' approche puis vacille ,

Et s' enfuit …

Pendant la journée , le train stationne sur des voies de garage , sous le soleil torride . Chaleur , manque d' air , impossibilité de bouger les jambes gonflées , un seul seau pour les besoins de plus de 80 personnes . Au milieu des gémissements , des jurons , des prières ; la tension , l' angoisse , presque matérialisées , s' intensifient .

Les gardes , je ne me souviens plus s' il s' agit de la Wehrmacht ou de SS , « bavardent » avec moi à travers la fente étroite . Leur discours est toujours le même : avons -nous de l' or , de l' argent , des bijoux , des montres en or ? Qu' on les leur donne ! À eux ça rendra service , tandis qu' à nous ça ne servira plus à rien , car une fois arrivés à destination , nous n' en sortirons pas vivants ! Un des Allemands , jeune , l' air gentil , revient plusieurs fois en faction devant notre wagon . Il ne demande rien . Mais quand je le questionne , il confirme le discours des autres : nous allons à la mort .

Avant Cracovie , il me propose de m' enlever du wagon , de me sauver . Piège ou vérité ? Je ne pose pas la question . Les nuits apportent un peu de soulagement , car au moins le train roule à vive allure . Sur le bruit rythmé des roues , j' essaie de broder une mesure , une phrase musicale que j' invente en la répétant , inlassablement , dans l' effort de me dominer , pour ne pas éclater ou hurler comme beaucoup d' autres .

C' est notre quatrième nuit . Le train ralentit , j' aperçois un bâtiment blanc et , inscrit , le nom d' une gare « OSWIECIM » . Des manœuvres , le train passe sur d' autres voies , roule de plus en plus lentement , puis s' immobilise . Dehors , remue-ménage : voix d' hommes , claquements métalliques .

Claquements sur notre wagon . La porte est fermée et verrouillée complètement ainsi que les quatre petites fenêtres latérales . Mon abrutissement est balayé par une attention aiguë , mon corps devient celui d' un animal aux aguets . Maintenant ils vont introduire des gaz pour nous tuer . Comment ? Par où ?

Avant ce « voyage » , j' ignorais tout des camps de concentration et aucun des gardes ne m' a donné de détails sur la mort qui nous attendait .

Obscurité totale . J' écoute : rien de précis . Le manque d' air et la chaleur augmentent jusqu' à l' insupportable . Des remous secouent la masse compacte que nous formons . On gémit , on crie : « Il est fou , il est devenu fou ? » « Mon Dieu ! Prenez -lui son couteau ! » Des cris de bêtes .

À tâtons , dans le noir épais , mes mains cherchent mes parents ; affalés l' un sur l' autre , demi-évanouis , dégoulinant de sueur . J' extrais de mon sac l' eau de toilette , cadeau de Noël de mon père , j' essuie leurs pauvres visages , nuques , mains , poignets , la lèvre supérieure de mon père perlée de sueur . Puis je me dis que je veux mourir agréablement en m' offrant d'abord un festin , pain , salami , cognac . Mes parents refusent tout . J' essaie de savourer mon morceau puis la rasade de cognac .

Une chaleur m' envahit , maintenant d' égale intensité à la chaleur du dehors . Je suis prête , je touche ma mère ; inerte , elle ne réagit plus . Je touche le visage , le cou de mon père . Sa main prend la mienne , il la prend et l' embrasse . Chaleur de ce visage d' homme , douceur de sa peau , formes , volumes , son odeur , jusqu' aux gouttes de sueur autour des lèvres , tout s' est imprégné en moi des deux côtés de ma main . Indélébile , à jamais .

Rien ne se passe . Combien de temps restons -nous ainsi enfermés , au seuil de la suffocation ? Le temps s' est arrêté . J' attends la mort . Je voudrais sombrer dans l' évanouissement . Impossible . Ma conscience , fonctionnaire infaillible , est là , elle enregistre .

La porte s' ouvre . Des ordres fusent : « Raus ! Alle raus ! » ( « Dehors ! Tous dehors ! » ) .

On descend , ou plutôt on est projeté dehors . Éblouissement par en haut , la lumière violente des projecteurs . Des SS avec des chiens . Des hommes aux crânes rasés , en pyjamas rayés courent , s' agitent , criant en allemand :

« Hommes , femmes , séparément ! En rang par cinq ! Vite ! Vite ! »

Je ne vois plus mon père , la foule le couvre , il est emporté dans la vague . Je ne pourrai même pas jeter vers lui le lien d' un dernier regard . Ma mère , je la tiens par la main . Un homme en rayé , regard bleu vif , à l' accent allemand pur – il s' agissait rétrospectivement d' un prisonnier allemand politique – , me jette à voix basse , comme en catimini : « Mutter und Tochter ? Wenn Sie zusammen bleiben wollen , dann soll ihre Mutter sagen daß sie nicht älter als 45 Jahre ist . Voraus , schnell ! » ( « Mère et fille ? Si vous voulez rester ensemble , que votre mère dise qu' elle n' a pas plus de quarante-cinq ans . Ne me regardez pas ! Avancez vite ! Vite ! » ) .

Ma mère , l' allure jeune , pas une ride , en a quarante-huit . Je lui dis : « Tu en as trente-huit , moi je dirai vingt-quatre , pour réduire la marge . »

Notre wagon se trouvait en queue du convoi . Nous avançons par rang de cinq . À droite , les wagons à bestiaux , gueules béantes , ayant vomi leur cargaison de masse humaine . À gauche , le long de la rampe , vision apocalyptique : des corps à même la terre , par endroit entassés les uns sur les autres , pêle-mêle malades , morts , une mère reliée encore à son nouveau-né par son cordon ombilical . Un vieillard au long corps , sous son épaisse crinière blanche , un beau visage au regard fiévreux , gît à terre , tel un arbre abattu . Je le reconnais , jadis notaire d' un gros bourg . Il lève un bras , le tend vers nous dans une supplication muette . Mais les SS sont là avec leurs chiens : « Schnell … Los ! » et le rang m' entraîne . Je ne peux que lui faire parvenir un message d' amour par mon regard . J' ai honte .

Tout au bout de la rampe , là où la masse humaine se divise en deux , un officier SS entouré d' autres SS est le point de clivage . Il nous surplombe dans sa splendeur d' homme jeune , au visage bien rasé , soigné , sanglé dans son uniforme impeccable , aux bottes luisantes .

Épuisée , au seuil du vertige , je me dis : « Voici une divinité descendue de son Walhalla pour inspecter son misérable troupeau d' humains . »

Tel un chef d' orchestre , il dirige , en répétant inlassablement le même geste : un mouvement nonchalant et précis du poignet droit indiquant de sa main gantée aux uns d' aller à gauche , aux autres à droite .

C' est notre tour . Il demande l' âge de chaque femme du rang . Puis la main pointée à gauche pour ma mère , de nouveau à gauche pour moi . Nous sommes restées ensemble . Nos mains se touchent .

Plus tard , j' apprends que cet officier SS est le Doktor Mengele , médecin-chef du camp d' Auschwitz , que le geste élégant et contenu de sa main gantée à gauche ou à droite signifie vie ou mort , à gauche le camp , à droite l' extermination .

Nuit dense , sans étoiles , nous marchons . C' est interminable . J' ai l' impression qu' on nous fait refaire le même chemin plusieurs fois . Pour nous faire perdre toute possibilité d' orientation ?

Nuit noire .

Au-dessus de nous , pas une seule étoile . On avance péniblement sur une route . Est -ce la campagne , le désert ? La route n' est qu' un amoncellement de blocs de pierres énormes , brutes , sorties droit de la carrière . On trébuche , on glisse , on tombe , certaines d' épuisement .

Enfin une lueur troue l' enveloppe épaisse de la nuit . Du feu . En approchant , j' aperçois une petite forêt . Dans une clairière , les flammes jaillissent en hauteur , éclairent le tronc roux des pins . Que c' est beau ! Mais une odeur bizarre nous parvient , s' intensifie en approchant , odeur de cheveux , d' ongles , de charogne en train de brûler . Plus près encore , je distingue plusieurs sources de feu : des bûchers , mais d' une composition particulière , une rangée de bois , une rangée de corps humains . Non ! Je ne veux pas y croire . Mais je les distingue clairement , ces pieds , ces bras , ces têtes . Puanteur de charogne .

Toujours la marche . Toujours la nuit . On arrive devant un bâtiment . Attente interminable . Des pensées s' entrechoquent plus violemment que tout à l' heure au spectacle de ces hommes brûlant sur des bûchers . Pendant que je marchais , les pieds en sang , épuisée , je n' étais qu' une parcelle de la masse . Maintenant , je vais faire le dernier geste en tant qu' individu , abdiquer ma qualité d' être humain . En entrant , on passe devant un guichet . Là , nous devons abandonner nos sacs à main . Les valises , les sacs à dos sont restés dans le wagon .

Dans mon sac à main porté en bandoulière , j' avais emporté mes principaux documents personnels . Et là , devant ce guichet , à cause de ces papiers banals , inanimés , quelque chose d' inconnu , d' une puissance inouïe me précipite dans le vertige , dans le vide .

– Alors si je n' ai plus de papiers , je n' aurai plus de nom ! Sans nom , je n' aurai plus de visage . Sans visage , je ne serai plus un être humain .

Épouvantée , en une seconde , je me transforme en Judas . Foudroyée , à la vitesse de l' éclair , je sais dans l' instant même que je trahis ma mère , je crie à la femme de l' autre côté du guichet : « Je ne suis pas juive ! Je suis chrétienne ! Voici mes papiers ! »

On ne me voit pas , on ne m' entend pas . Fantôme transparent , je n' existe plus .

Une autre salle . Ici , il faut se déshabiller . Nous laissons nos vêtements par terre . Dans une des salles , était -ce à l' entrée , en hauteur , de grosses lettres noires : Jedem das Seine ( « À chacun son dû » ) . Je ressens ces mots comme le summum d' une cruelle hypocrisie . Mentalement , je les remplace par :

Lascite ogni speranza voi ch'entate ( « Abandonnez tout espoir vous qui entrez ici » – Dante ) .

On nous dirige vers une grande salle de douche , avec dans nos mains d' étranges petites savonnettes incolores . Étranges , car elles sont ultralégères .

Enfant à Szent László , en hiver , quand on tuait les cochons , j' ai vu comment on jetait la peau découpée en lanières dans de grands chaudrons de cuivre remplis d' eau . Puis ce liquide gras et gris s' épaississait à gros bouillons jusqu' à former du savon . Ici , je me dis que la chair humaine doit fournir la matière première . Et je laisse tomber ma savonnette

Après la douche , nous récupérons nos chaussures , et , toutes mouillées , nous voici dans une autre grande salle violemment éclairée . Des hommes aux crânes rasés , visages blafards , vêtements rayés , nous attendent .

On coupe mes cheveux . Assise sur un tabouret , je les sens glisser le long de mon dos . Puis on rase ma tête .

Étape numéro 2 : un autre homme , au crâne rasé , l' air d' un méchant eunuque , m' ordonne de m' allonger sur une sorte d' échelle en bois incurvée en demi-cercle .

Il rase mes aisselles , puis m' oblige à écarter les cuisses , rase les poils du pubis et autour du sexe . Raide de peur , je retiens mon souffle .

À l' aube , nous nous retrouvons dehors , une foule nue , aux crânes rasés , l' air hagard , épuisée . Seules les poitrines , hautes , tombantes , petites ou grandes , dénoncent que nous sommes des femmes . Je regarde ma mère , méconnaissable . Mais peu importe , nous sommes ensemble !

Un prisonnier allemand – sur son pyjama rayé , un triangle rouge à côté d' une série de chiffres – me parle . Est -ce le même que celui des quais ? Il me renseigne sur le code d' identification des Häftlinge ( détenus ) , notre appellation officielle :

Triangle rouge pour les politiques

Noir pour les droits communs

Vert pour les criminels

Rose pour les homosexuels

Jaune pour les Juifs , etc .

Ce n' est qu' au bout de plusieurs minutes que je réalise que je suis nue comme un ver , en train de « faire la conversation » face à un homme habillé . Il me donne aussi quelques conseils , mais , dans mon épuisement , ses paroles bienveillantes glissent sur moi , je n' ai pas pu les retenir .

En route de nouveau , cette fois -ci sur une route normale , nous croisons un groupe de femmes jeunes , bien nourries , cheveux courts , vêtements propres , jupe marine , blouse blanche , foulard rouge , chaussures solides . Elles marchent par cinq en chantant . Nous ne leur ressemblons guère . Elles doivent appartenir à une élite .

La route passe entre des espaces nus , clôturés par de hauts barbelés électrifiés et des miradors . À l' intérieur des baraques , des femmes comme nous , crânes rasés , vêtues de hardes , agglutinées en groupe . Nous aboutissons au camp B III . Nos accompagnateurs nous quittent .

Parquées sur ce terrain vague , jaunâtre , craquelé par la sécheresse , sous le soleil implacable , pas un arbre , pas d' eau , plus loin des rangées de baraques , pas âme qui vive dehors , soleil implacable , estomac vide , gorge et langue sèches , gonflées . Chaleur torride .

Ma mère a un malaise . Sans un mot , elle s' effondre .

– De l' eau ! Mais où en trouver ?

J' entends un bruit de moteur , un camion-citerne vient de franchir l' entrée du camp , il avance lentement sur la route caillouteuse . À l' arrière , chaque secousse fait tomber quelques gouttes d' eau . Sans réfléchir , je cours , je ramasse une boîte de conserve rouillée , je rattrape le camion et , en le suivant , je réussis à recueillir un peu d' eau que je porte à ma mère .

Maintenant que le groupe s' est arrêté de bouger , de subir , je peux contempler à loisir ce qui m' entoure . Je ferme les yeux . Non ! Au milieu de l' Europe , au xx e siècle ! Ce n' est pas possible . Ce n' est qu' un cauchemar . Oui , je vais me réveiller . Pour tester mon cauchemar , j' enfonce mes ongles dans la chair de mes bras , de mes cuisses . Je me mords plus fort , plus profondément encore . J' ouvre les yeux . Rien n' a changé , les marques sont là , nettes sur ma peau . Je suis donc bien éveillée . Je ne comprends pas . Les morceaux épars du puzzle se mettaient en place : l' imploration des prisonniers polonais évadés , les réflexions des gardes , les bûchers , nous sommes condamnés à mort sans connaître la date de l' exécution !

Les hommes d' Église , à commencer par le pape , comment peuvent -ils accepter , ignorer en fermant les yeux , continuer à prêcher les paroles du Christ ? Où est la fameuse « charité chrétienne » ? La parole du Christ et les actions qui en découlent s' arrêtent à la porte de l' église ! Comment pouvaient -ils tenir la tête droite , regarder en face ces êtres porteurs de l' étoile jaune ? Pourquoi n' ont -ils pas cette étoile jaune sur leur poitrine ? Le pasteur qui a marié mes parents , nous a baptisés à la naissance mon frère et moi n' a pas fait une seule fois le moindre geste vers nous . Leur christianisme s' arrête donc à la porte de leur église ? Quant à la détresse des autres , on se donne bonne conscience avec des paroles vides , châtrées . J' ai atteint le seuil de saturation . Je voudrais vomir , vomir longtemps pour me libérer de l' horreur , pour sortir de cet isolement douloureux où me cloue ma solitude d' être humain . Brusquement , mon désespoir me jette à terre .

À quelques mètres , une unique flaque d' eau me regarde , recouverte par endroits d' une croûte brun-verdâtre . À quatre pattes , j' y rampe et je bois « à même la source » .

Changement total . C' est dans mon corps que se produit le déclic de l' espoir . Ma tête devient froide , détachée de mon corps , dédoublée , je me vois de l' extérieur , comme sur un immense écran . Tranquillement , je passe en revue les détails : cet espace clos , ceint de barbelés , de miradors , la foule de ces pauvres hères chauves , hier encore des femmes . Une voix me dit :

– Elle est là . Qui est -elle ? D' où vient -elle , quel est son passé ? Voici son présent , comment réagit -elle ?

Les images se succèdent , se catapultent .

– Elle est ici , condamnée à être tuée .

Mais , sur dix mille , peut-être y a -t-il une chance pour m' en sortir vivante ?

– Comment la saisir , cette chance ?

Mon corps subira , je ne peux rien contre les circonstances . Mais il faut qu' « ils » ne puissent pas me toucher , m' entamer au-dedans . L' espoir renaît alors . Comme ces pommes de mon enfance , colorées d' un vert tendre , que nous appelions « les calvilles blanches de l' hiver » , leur peau imprégnée d' une couche de cire naturelle si dense que les gouttes de pluie glissaient sur elles sans pouvoir y adhérer . Voilà ce que je dois devenir , ce noyau rond , lumineux , magique , caché au fond de mon être . INTOUCHABLE . Seulement ainsi pourrai -je saisir la chance unique . SURVIVRE ! Même si ma tête me dit : IMPOSSIBLE . Pour la première fois de ma vie , je fais l' expérience d' un détachement ou plutôt d' un dédoublement par rapport à l' acuité de l' instant .

Oui , l' Allemagne sera vaincue , mais les dernières munitions seront pour nous , pour abattre les témoins . Alors même si , au fond de mon cœur , je n' y crois pas , sans répit , avec une volonté féroce , je dois m' obliger à faire COMME SI j' y croyais .

Une vingtaine d' années après , devenue comédienne , je découvre le « SI MAGIQUE » , ainsi baptisé par Stanislavski , premier commandement du travail intime du comédien . Et lorsque j' ai l' impression de bien jouer , je retrouve ce même goût , fait d' un mélange subtil de distance , de profondeur , d' intensité .

Au cours de cette première journée , une autre sélection a lieu devant Mengele . Ma mère et moi , nous faisons partie des « élues » , quelques centaines de femmes .

Séparées du reste du troupeau , nous passons la nuit dans une masure délabrée , à la toiture enfoncée , située sur le terrain vague à gauche de l' entrée du camp . La nuit est froide , il pleut , nous sommes trempées , mortes de froid . Le lendemain , ma mère est brûlante de fièvre .

On nous transfère dans la baraque la plus proche où notre groupe sélectionné doit rester , durant l' appel . Il dure des heures . Entre les rangs et entre les détenues du même rang , l ' Abstand ( distance ) doit être suffisamment grand pour que chaque femme soit bien en vue .

Ma mère ne peut plus se tenir debout . Je la vois s' effondrer , couchée par terre . Impuissance de captive , je n' y peux rien . Chaque geste est dangereux . Sa vie dépend de l' humeur momentanée du Kapo de la baraque et des SS . Plus tard , je l' amène au Revier ( infirmerie ) où on la garde , elle pourra rester couchée et peut-être recevra -t-elle des médicaments .

C' est notre deuxième journée . Novice , j' ignore encore tout des règles non écrites du camp . Dans l' après-midi , on conduit notre groupe sélectionné , appelé « transport » , à la gare . Ma mère reste au Revier et moi on m' emmène ! Désespérée , je demande à notre accompagnatrice , une jeune Française au bon visage humain , elle ressemble à Simone Weil jeune , de transmettre au moins un mes sage à ma mère . Naïve , j' ai encore des réflexes de la vie normale . À la gare , nous attendons en vain le SS qui doit nous réceptionner . Vers le soir , retour au camp . Immédiatement , je change d' identité avec une détenue d' une autre baraque . C' est elle qui partira le lendemain avec le transport . Après la Libération , j' ai su que c' était le meilleur transport , que toutes les femmes ont survécu .

Je me retrouve donc dans une autre baraque , les détenues , plus anciennes , sont nombreuses . Une grosse , campagnarde yougoslave gentille , entreprend mon instruction : « Juste avant votre arrivée , il y avait une sélection pour le “ Front-Frauen-Dienst ” , c'est-à-dire les bordels pour les soldats du front . Celles qui y vont ont quelques mois bien remplis devant elles , puis elles sont liquidées . » Nous ne savions rien de la « solution finale » . J' apprends l' existence des chambres à gaz et des fours crématoires . Au B III , nous voyons bien les nuages de fumée et le vent nous apporte l' odeur de la chair brûlée .

Lors de l' arrivée massive des Juifs hongrois ( 700 000

J' apprends aussi que le Revier est simplement l' antichambre des chambres à gaz . Chaque soir , un camion s' y arrête . On charge dessus les morts , les malades déjà nues . Elles connaissent leur destination . Leurs vêtements sont gardés , sans doute dans un esprit « louable » d' économie .

Comment avertir ma mère ? Il est interdit de rendre visite aux malades et même d' approcher les fenêtres du Revier . Je réussis à l' apercevoir quelques minutes , par chance : elle est couchée dans un châlit , face à une fenêtre . À travers les vitres fermées , j' essaie de lui faire comprendre qu' elle doit sortir au plus vite , et surtout ne pas se plaindre , au contraire . Au-delà des pas qui s' approchent , qui , à chaque instant , peuvent être ceux de Mengele dont le regard glacial de rapace va chercher ses victimes , le roulement du camion de l' après-midi m' épouvante : ma mère va -t-elle être parmi celles qu' on emmène nues à la chambre à gaz ? Elle se rétablit heureusement plus vite que je ne l' avais espéré et revient au baraquement .

Entre-temps , pour pouvoir la nourrir un peu , je commence mon apprentissage de mendiante . Dans Auschwitz-Birkenau surpeuplé , le camp B III , appelé aussi Mexico , car le plus pauvre parmi les plus pauvres jouissait d' un « privilège » : l' installation des clôtures électrifiées n' y était pas terminée . Les barbelés longent la façade du camp côté route et une partie sur les côtés , mais sans être électrifiés puisque le circuit n' est pas fermé . Ceci je le suppose , car je n' en ai pas fait l' expérience !

Nous sommes donc gardées par une chaîne de sentinelles , avec des miradors sur les côtés ainsi que deux tertres munis de mitrailleuses aux deux coins extrêmes du camp .

Je décide d' essayer de me procurer un peu de pain et des médicaments pour ma mère auprès des gardes .

Première tentative lamentable . Timide , rougissante , hésitante , je parle de l ' « insuffisance de nourriture » . Mais auprès du deuxième cobaye , je vais tout de suite à l' essentiel : « Sauver ma mère , elle est malade , elle a faim , j' ai faim . » J' ai relativement bien supporté la soif mais pas la faim . Enfant , j' avais toujours un appétit féroce et parfois mes parents me faisaient remarquer que « c' était peut-être suffisant » . Désormais , aussi souvent que les appels , les circonstances et mon énergie le permettent , je fais ma RONDE de mendiante auprès des gardes qui ne sont pas des SS mais des soldats de la Wehrmacht ( armée régulière ) . Ainsi , j' obtiens parfois un bout de pain , une fois une petite pomme verte ou une tomate , même des cachets d' aspirine . Ma mère est sortie du Revier affaiblie mais vaillante . Les soldats me connaissent maintenant , et quelques-uns , lorsque le roulement les ramène au B III , pensent à m' apporter leur obole . Deux soldats vont jusqu' à me dire qu' ils ont honte d' être là à leur poste . Un jeune et beau SS avec un chien ira même jusqu' à m' aider à trouver des vêtements chauds pour ma mère et pour moi .

Tout cela n' est pas sans déclencher l' hostilité de certaines femmes primitives de Kaposvár , ma ville natale . Sachant que je suis née chrétienne , elles me traitent de « sale putain , de goy » ( goy signifie chrétien ) .

Près du B III , un corps est recouvert d' une couverture grise , sale , crasseuse . Il en émerge seulement des orteils avec leurs ongles racornis . Pauvres dépôts d' homme . J' avais envie de soulever la couverture pour effleurer son front d' une dernière caresse de vie , en le remerciant aussi de sa présence car elle m' oblige à prendre conscience , à lutter , à rester éveillée . À l' occasion de la mort de mon grand-père , malgré mon intense douleur , je voulais sauver la face , aider ma mère . Mais ici , seule devant ce pied fossilisé , je ne ressens que fureur et révolte , car la mort de cet inconnu est la conséquence de la licence intolérable qu' ont les SS sur la vie de leurs semblables .

Un jour , j' aperçois des hommes sur le terrain vague en train de creuser un fossé . Des hommes dans notre camp ! Mon père ? S' il était parmi eux ? Bien sûr , il est interdit de les approcher . Le Kapo , un bellâtre à la bouche dure , qui surveille les travailleurs , porte des lunettes de soleil splendides . Ces lunettes , je les veux ! Certes , mes yeux , faibles de naissance , supportent mal la lumière brutale , mais mon envie est instinctive , enfantine , à la recherche d' une compensation . Assurée , légère comme une flèche , je fonce vers le Kapo , qui , surpris par ma demande , les enlève et me les tend dans un beau geste , comme s' il offrait une rose .

L' estomac vide , le crâne rasé , moins qu' une bête , mais des lunettes élégantes au nez ! J' en ris .

Deux semaines plus tard , un attroupement de femmes près d' un petit groupe d' ouvriers . Ni Kapo ni SS à l' horizon . J' y fonce . Voir des visages d' hommes pas trop délabrés qui ne sont pas des militaires , c' est comme un bol d' air frais au milieu de cette multitude de femmes , nues souvent des journées entières à cause des appels , corps maigres , aux chairs grises , vidées de leur contenu . Par-dessus tout , j' espère retrouver la trace de mon père , le reverrai -je un jour dans un groupe de prisonniers ? Un des hommes blond-roux , corpulent , pourrait passer pour un Allemand . En fait , je reconnais Siklosi , le marchand de bestiaux de Kaposvár . Autrefois obèse , rond , jovial , tout en rondeur dans le corps comme dans ses manières , il a fondu de moitié . Il écoute ma question . Puis RIEN . Silence . Il me regarde . Avant qu' il ait ouvert la bouche , à son air embarrassé je comprends . Je veux savoir le « comment ? » .

« Abattu par un SS , au bord de la fosse commune , une balle dans la nuque . »

Je n' en parlerai pas à ma mère . Jamais ! La nuit , avant de m' endormir , j' accompagne mon père dans sa marche jusqu' au bord de la fosse commune . Images , odeurs , froid de l' acier sur la nuque , tout est en moi . Parfois j' ai un besoin violent d' ouvrir tout grand ma bouche , de hurler , de remplir l' espace d' un CRI qui n' en finit pas . Je revis cette scène souvent avant de m' endormir , les yeux secs , ouverts . Sa belle tête noble , aux oreilles bien collées , aux cheveux poivre et sel , à la lisière de la nuque , là où sa peau d' homme mûr est tendue mais garde encore la délicatesse du petit garçon de jadis , le froid du canon de l' arme au bout d' un bras bien entraîné , le doigt d' une brute sur la gâchette

Très souvent , réveillée la nuit , j' ai vu cette scène , les yeux grands ouverts , sans pleurer . Oui , je crois qu' en essayant de l' accompagner dans son calvaire c' est ma façon de m' approcher de lui , de jeter un pont vers lui . Plus tard , quand sa sœur , ma tante Yolande , est venue chez nous à Paris , je l' ai interrogée sur l' enfance de mon père .

Des années après , j' ai lu un magnifique poème de Pilinszky , lui aussi déporté , et je tiens à le rapporter ici , en hommage à mon père :

Sorti des rangs ,

Il s' immobilise dans l' antre du silence .

Camisole du bagnard et tête du forçat

Tremblent comme un film d' autrefois .

Effroyablement seul ,

Sa peau hérissée ,

Tout en lui est si monstrueux ,

Et tout en lui est si faible .

Puis plus rien . Le reste ,

Le reste , seulement

Son oubli de crier

En s' écroulant à terre .

Je me suis souvent demandé d' où vient ce comportement , cette cruauté qui fait partie intégrante de la fonction des SS . Comment l' assument -ils ? Leur est -elle naturelle si bien qu' ils n' y pensent même pas ? Est -ce un réflexe qui surgit quand on appuie sur le bouton « Juif » ? Ou ont -ils des éclairs de conscience ? Quand ils regardent la photo de leurs enfants , ont -ils la moindre pensée pour ces autres enfants qu' ils ont poussés dans la chambre à gaz ? Ont -ils la moindre conscience de ce qui se passe ici ? Sont -ils plus complices qu' exécutants ? Sur un thème analogue , le film de Pasolini Salo est plus qu' un grand film , c' est un cri d' alarme .

J' essaie d' intensifier ma mendicité pour améliorer l' état de ma mère . En dehors des longues heures , parfois des journées entières , d' appels , pour vaincre l' abrutissement , l' épuisement , la promiscuité , nous parlons peu de l' heureux temps d' autrefois . De mon père ? De mon frère ? Où sont -ils ? Le passé ? L' AVENIR ? D' un accord muet , tout cela est devenu tabou . Mais parfois , en dehors des sujets que le quotidien impose , on se récite des bribes de poèmes , ou encore on chante quelques mesures de Mozart . À l' âge de dix-douze ans , j' avais de violentes discussions avec ma mère qui aime tant Mozart ; pour moi , Wagner représentait l' idéal de la musique . Je commence à comprendre Mozart .

Un dimanche , le camp a droit à un concert donné par un orchestre de détenus . C' est heureusement de la « grosse » musique : ni piano , ni violon , seulement des instruments à vent , une batterie . C' est de la musique , surtout militaire , rien de ce que nous aimons . Un supplice a été épargné à ma mère , grande musicienne , excellente pianiste .

Dans la baraque , nous sommes très nombreuses . On dort sur la terre battue , en position de chien de fusil , corps malodorants , imbriqués les uns dans les autres , comme les écailles d' une carapace . Ma tête repose sur la hanche de ma mère , et sur la mienne , une autre tête . C' est le souvenir tragique de la nuit de liquidation du Zigeunerlager

Sur ces hauts plateaux de Silésie , le climat est continental , les nuits très froides , les journées torrides . Nous n' avons pas de couverture . Nos robes sont légères , pas de sous-vêtements . Ma vessie complètement déréglée et la nourriture essentiellement liquide m' obligent à me lever souvent pendant ces courtes nuits . Mon record , vingt-sept fois . Si seulement je pouvais voler , comme dans mes rêves d' enfant ! Avant d' enjamber les corps , parfois quand mon abrutissement ensommeillé se relâchait , une fois la vessie vide et la peur d' être punie dissipée , je regardais par la fenêtre le ciel étoilé au-dessus de nous , espace libre , sans limite . Et le souvenir de mon père jaillissait : petite , en chemise , sur la terrasse de notre maison , je le revoyais me montrer et m' expliquer les étoiles . Je me pinçais les lèvres , je ne voulais pas pleurer . Pliée en deux , tâtonnant dans l' obscurité , je passais sur les autres en essayant de placer mes pieds dans les trous ou sur les parties dures des corps . Je me faisais régulièrement injurier , les coups étant relativement rares . Dans mon cas , il aurait été plus simple de dormir dehors , mais évidemment , c' était interdit .

Est -ce le fait du climat local ? Les couchers de soleil sont d' une beauté violente qui me bouleverse . Dans ce désert plat où le moindre élément vertical , poteaux , miradors , devient un point d' exclamation sonore , et où , telle une myriade de fourmis parquées , nous , les sous-humains , nous attendons de basculer dans l' autre monde sous le regard indifférent de l' immensité embrasée , ciel aux couleurs de feu et de sang . Ma mémoire s' accroche à ce ciel et cherche .

Une autre image surgit : une grande affiche avec des palmiers doucement inclinés contre le ciel cramoisi . Cette affiche de tourisme , je l' ai vue il y a des années . Enfant , après l' école , je passais parfois par le bureau de mon père . Les fluctuations économiques l' avaient amené à changer d' activités plusieurs fois dans sa vie . Peu avant la guerre , il avait créé un office de tourisme à Kaposvár , sous l' appellation « Office municipal de Tourisme de l' Automobile Club du département de Somogy » . Y retrouver mon père prenait un goût insolite de fête . Peu m' importait la présence des secrétaires ou d' éventuels clients . Là , mon père m' appartenait différemment . Assise à son bureau , aussi près de lui que possible pour m' imprégner de sa chaleur et de son odeur , je partais à l' aventure , à la découverte , pendant que , pour justifier ma présence prolongée , je frappais énergiquement avec le tampon de l' office les prospectus . J' aimais me plonger dans ces dépliants , surtout les italiens , si beaux par leur présentation et leur contenu . Ma préférence allait aux paysages toscans . Je rêvais que mon grand-père un jour vendrait tout , y achèterait une maison et nous irions tous vivre là-bas . Et les dessins de Leonardo avec ses fabuleuses inventions me faisaient rêver , surtout le portrait d' une très jeune femme au sourire exquis .

Mais le ciel cramoisi de l' affiche et ce ciel d' incendie au-dessus de ma tête ne me lâchent pas . Alors je les manipule . J' en fais un tremplin . Une pensée se précise . J' en parle à ma mère . Et , mariant l' idée de tourisme à une forme d' humour hongrois , « l' humour sous la potence » , nous voici brodant sur le thème :

Des voyages organisés amèneront ici des gens de partout , du monde entier . Ils visiteront , accompagnés de guides . Et nous , nous serons riches . Nous aurons des tonnes d' argent , ayant vendu des slogans alléchants , comme :

Suggestif : « Vous cherchez un cadeau ?

Offrez un voyage à Auschwitz . »

Persuasif : « Été , vacances , voyages ?

Une seule destination : Auschwitz . »

Conventionnel : « Incomparables , uniques sur tous les continents : Les Couchers de Soleil d' Auschwitz-Birkenau . »

Simple donc efficace : « Voir Auschwitz et mourir . »

Et tant pis pour les Italiens ! Car l' impact du seul nom d' AUSCHWITZ aura rayé NAPLES à jamais de la mémoire des hommes . Nous arrivions à en rire . J' ignorais à l' époque pourquoi , mais notre rire , je le ressentais comme une Victoire . Ma mère et moi nous sommes vivantes ensemble ; ces abominables horreurs qui nous entourent rendent plus aiguë notre entente muette , cette joie secrète qui nous relie l' une à l' autre . Durant ces trois mois vécus à côté de ma mère , juillet , août , septembre , nous étions affectivement et intellectuellement en parfaite harmonie . Chaque instant de chaque jour pouvait être le dernier . La mort était présente en permanence au milieu de la solitude et de la misère de tant d' autres . Être ensemble , nuit et jour , rester ensemble , apercevoir le visage aimé , sentir sa présence . C' était un pur miracle que nous ayons pu rester ainsi . Le bonheur que j' ai connu à Auschwitz pendant que j' étais avec ma mère a été sûrement le plus intense de toute ma vie . Même maintenant où l' arc de cette vie est près de son achèvement , alors que j' ai pu connaître des moments de grande exaltation , jamais je n' ai rien vécu d' aussi intense que cette joie naturelle à l' ombre de la mort . J' étais reliée à ma mère par d' innombrables liens affectifs , mais elle était aussi devenue la grande amie avec qui on échange , comme avec un prêtre ou un analyste . Dans les circonstances normales , le tragique est atténué car , à côté de ce qui nous bouleverse , le quotidien imprime son estompe , on continue à dormir dans un lit , à manger , téléphoner , accomplir les gestes de la vie courante , dite normale .

Nous parlons peu . Le rythme épuisant de cette vie de paria , la faim , l' affaiblissement nous amènent à un état d' opacité hébété , larvaire , on se vide inéluctablement .

Les « Appels » rythment , dominent nos journées . Le premier commençant avant l' aube , le second se terminant le soir . Debout sur l ' Appelplatz , pendant des heures , nous attendons d' être comptées . Souvent ça dure toute la journée , pour divers motifs de « punition » . Quand on nous oblige à nous mettre à genoux dans la neige , les femmes SS circulent dans les rangs pour s' assurer que nous ne glissions pas un morceau de tissu entre les genoux et la neige .

En dehors de ces longues heures d' appel , malgré l' épuisement , la promiscuité , de quoi parler ? Du passé ? De mon père , de mon frère ? De demain , nous dont le présent est une absence d' avenir ?

Autant de sujets érigés en tabou d' un accord muet . Mais il nous arrive parfois de dire des bribes de poème ou de murmurer une chansonnette inventée jadis par ma mère . Parfois il suffit de l' entamer pour que ce signal déclencheur nous fasse agir en chien de Pavlov et nous aide à redresser l' échine .

Il m' arrive de penser à mon professeur de littérature et de latin au lycée , Ferenc Bico , vieux bouc lubrique sentant le cigare , avec toujours un peu de bave à la commissure des lèvres . Pourtant , il m' attendrissait à cause de son âge – la cinquantaine alors me semblait équivalente de Mathusalem – , et surtout à cause de la passion naïve qu' il mettait à nous dispenser son enseignement si riche en poésie , truffé de dictons , proverbes , citations , souvenirs de voyage . Grâce à lui , j' ai appris des bribes d' italien . Dommage que ma connaissance de la Divina Commedia se limite à un résumé succinct et à quelques phrases . J' aimerais pouvoir comparer l' enfer de Dante au nôtre .

Des sentiers de ma mémoire surgissent quelques visages qui se détachent de la foule anonyme et lasse ; nous avons pu nouer quelques contacts et , sinon parler , au moins échanger des regards .

Creft X. J' ai oublié son prénom . Même ici , je l' ai appelée « la Guéparde » . Sur son crâne rasé germait une chevelure sombre . Ses yeux ardents au regard droit , distancié , vous évaluaient froidement , dans l' ovale d' un visage à la peau laiteuse , au profil audacieux , les lèvres pleines . Malgré ce crâne rasé , elle était souveraine , intacte . Son beau corps , élancé , à la poitrine altière , glissait dans l' air .

Iby Neri . Veuve d' un riche avocat de Kaposvár , belle femme mûre , amante d' un colonel . On la considérait comme une sorte d' aristocrate . Son fils unique , adoré , était mort à Stalingrad , bien avant la déportation . Je l' avais observée jadis , faisant la « passeggiata » dans la grande rue de Kaposvár , élégante , accompagnée du colonel , son chevalier servant . Nous sommes devenues amies , une fois renfermées dans le ghetto . Ici , au B III , elle me donnait souvent sa ration de pain . À mon refus : « Non , je ne veux pas ! » , elle répliquait : « Si ! Tu es jeune , tu es belle , tu en as besoin ! » En toutes circonstances , elle est restée digne , humaine , d' une grande noblesse de cœur .

Je l' ai retrouvée après la Libération , belle , fidèle à elle-même . Elle rêvait d' émigrer chez son unique frère bien-aimé , en Afrique . Elle y est allée , il l' a mal traitée , elle en est morte .

Trude Jastutje . Arrivée à Auschwitz en août 1944 après trois ( ou quatre ) années passées dans le ghetto de Ł ; ódź ; , dénommé par les Allemands « Lichtensanstalt » ( « établissement de lumière » ) . Petite , blonde , les yeux bleu profond , elle était l' image modèle de la parfaite « Aryenne » , en plus , si intelligente . Elle aussi était chrétienne , de parents juifs convertis . Elle a su garder son humanité . Je l' admirais . Elle est morte du typhus , le lendemain de notre libération .

Balint Malinka . Camarade de classe au lycée . Je connaissais sa mère , sa tante , ses grands-parents . Sa famille avait une propriété agricole où ils menaient une vie de « gentry » . Elle a été gazée à l' automne , à Auschwitz .

Notre alimentation se résume facilement :

Le matin , un liquide aux tonalités noires , appelé café , ou un autre , vert foncé , dans lequel surnagent quelques herbes , sans sucre .

À midi , la soupe , d' aspect eau de vaisselle , non grasse . Quelques grains d' orge ou des bouts de pomme de terre s' agglutinent dans le fond du baril , d' où des bagarres , chacun voulant recevoir sa ration au moment propice , quand on racle le fond . J' ai vu parfois de minuscules bouts de viande d' un rose très clair . D'après l' aspect et la texture , ce n' était ni du veau , ni du porc , ni du lapin . Serions- nous amenées à être cannibales ? Lorsque j' en trouve dans ma soupe , je n' en mange pas .

Le soir , un bout de pain correspondant à deux tranches moyennes , agrémenté peut-être deux fois par semaine d' un tout petit carré de margarine , que je réservais souvent pour en masser mon visage , de façon à nourrir au moins ma peau .

Les autres parlent nourriture , sujet favori , ce qu' elles mangeaient autrefois , ce qu' elles voudront manger ; on pousse l' absurde jusqu' à échanger des recettes .

Je rêve de ce que mangeaient à Szent László les jeunes porcs : patates cuites écrasées à chaud , mélangées avec du son , puis des graines de maïs en dessert , le tout arrosé de petit lait . Je me contenterais des épluchures . Si seulement je pouvais remplir le vide douloureux qui se creuse au milieu de mon corps , calmer ces spasmes qui me tiraillaient au niveau de l' estomac jusqu' au vertige : debout sous le soleil , ils me font voir les baraques se balancer , les barbelés monter de plus en plus haut jusqu' à dévorer le ciel nu .

Un jour , la Blockowa me confie le soin de distribuer la soupe , fonction très enviée . Celles qui l' accomplissaient ne remuaient jamais le liquide ignoble , gardant le dépôt précieux pour elles-mêmes et leurs amies . La nourriture était aussi notre monnaie d' échange . Face à la horde affamée , hagarde , j' ai remué le liquide , mais j' ai gardé pour ma mère une dose très épaisse , et pour moi un peu moins . Ma gloire n' a duré qu' un seul jour !

Une femme SS , grande , bien faite , jolie , jeune , saine , bien nourrie , au chignon joliment placé sous sa casquette , dont la chemise laissait deviner des seins pleins , haut situés , aux jambes longues , aux articulations fines , était suivie d' un léger sillage d' eau de Cologne . Le nez très en l' air , elle donnait l' impression de supporter difficilement notre odeur . Oui ! On sentait mauvais , on puait ! ! !

De mon « café » matinal , je gardais une gorgée pour faire un semblant de toilette aux différents endroits essentiels suivant les jours . Je supportais très mal de sentir mauvais . Nous recevions parfois un minuscule carré de margarine , je le réservais pour mon visage . Ma peau , que ma mère qualifiait de « peau de pêche » , me faisait mal , brûlée par le vent , le soleil .

À Auschwitz , on ne possède rien , personne n' a une place définie , on se fond dans la foule . Durant les appels , les mains doivent être vides . Même les boîtes dans lesquelles on nous distribue notre pitance , on les abandonne chaque fois . On n' a plus de cuiller , pas de brosse à dents , rien ! Quand on réussit à obtenir une robe supplémentaire , il faut l' abandonner par terre à la désinfection suivante . Je ne possède donc rien que mon corps et mes souvenirs . Et encore , je ne veux pas toucher à eux , c' est trop douloureux , trop irréel , à peine tolérable . L' abîme entre la vie d' autrefois et ce que nous supportons ici est si profond ! Des êtres pleins de sève , à l' esprit pétillant , ont été transformés en momies .

J' avais envie la nuit de caresser le front de ma mère pour la remercier de la leçon que je tire de sa présence . Elle m' oblige à prendre conscience , à rester éveillée , à lutter , alors que , affamées , affaiblies , nous sommes devenues moins que des bêtes , des larves , des immondices destinées à servir de fumier au III e Reich .

Cette marche dans la nuit à l' arrivée d' Auschwitz me revient souvent à la mémoire , étourdie , effrayée , épuisée , et cette femme médecin aux mains pareilles à des griffes qui s' emparaient de moi , me lardaient les épaules !

Une manie surprenante des Allemands était de vouloir fleurir leurs camps d' extermination . La façade des baraques devait être léchée , avec de préférence un jardin en miniature , bande étroite de mauvaise terre , enserrée entre des briques placées en quinconce , passées à la chaux . Les chefs de baraque , toujours polonaises , appelées Blockowa , Blockälteste

Le coin le plus éloigné du B III , dans le fond à droite , sans barbelé , donnait sur un paysage ouvert , verdoyant , avec de petits marécages , parsemés de jeunes bouleaux aux troncs blancs , et de grandes taches mauves de bruyère . Au coin du camp , sur un tertre , un garde avec sa mitrailleuse .

Me référant à la mission dont je suis officiellement investie par la Blockälteste , je lui demande la permission de sortir pour cueillir des plantes .

– Oui , mais seulement cinq minutes et vous ne devez pas vous éloigner .

Cinq minutes de liberté , ce sont cinq ans de liberté , sans barbelé , seule , sans ces corps qui sentent mauvais , qui vous entourent nuit et jour . C' est le matin , la rosée brille partout , le soleil ne mord pas encore . Je tremble presque de joie : pouvoir toucher l' herbe , les fleurs , respirer l' espace meublé de l' haleine de la terre proche de l' eau , marécageuse , couverte d' une abondante végétation que quelques mètres séparent du sol brûlé , craquelé , jauni par le soleil , sans la moindre trace d' une plante vivante . Ici l' herbe grasse , parsemée de bouleaux , la fraîcheur de l' air aspiré avidement par mes poumons , ces minutes de plaisir royal dans un espace pour moi seule ! Vite , je dois faire vite . Mes mains arrachent la beauté mauve des touffes de bruyère , sans leurs racines , dans l' espoir de revenir peut-être une autre fois . De retour , chaque pas résonne en moi , chaque pas qui me ramène à ma condition de paria . Les bras pleins de ma récolte , je remercie le garde , la cinquantaine , visage sensible , hâlé . Il m' arrête :

« Mademoiselle , car vous êtes bien une demoiselle et vous êtes très belle . Essayez de partir d' ici , faites tout pour ça , vous aurez une chance de survivre . Mais ici , non . La guerre ne sera plus longue . Pour nous , quand arrivera la fin , les Russes nous trouveront ici . Ce qui nous attend , c' est le Massengrab ( “ fosse commune ” ) ! »

Quand je suis revenue , après avoir parlé au garde , j' ai retrouvé ma mère anxieuse , les yeux empreints d' une grande lassitude , je l' ai rassurée .

J' ai revu plusieurs fois ce garde . Il m' a annoncé l' attentat manqué contre Hitler

Des rumeurs circulent à propos de la sélection d' un groupe « transport » . Nous sommes les dernières baraques depuis la liquidation du Zigeunerlager ( « camp des Tziganes » ) . Les nuits , toujours courtes mais calmes . Une nuit , ma tête sur sa hanche , ma mère me dit :

« Si tu sors d' ici , souviens -toi . Tu as un cousin à Zurich , Laci ; les pères étaient fâchés , mais il est noble , bon , il t' aidera . »

Et je l' écoute – oui , je n' oublie pas . Mais j' aurais dû lui dire : « Mais nous sortirons toutes les deux ! Toi aussi , tu dois vouloir . » Je ne me pardonne pas de m' être tue .

Jour de sélection . Le matin , Mengele arrive , on défile devant lui , non plus sur l ' Appelplatz , mais sur le côté de la première baraque , à droite . Chaque rang de cinq s' arrête , puis une à une , chaque détenue se détache et passe devant lui .

Je me méfie de la doctoresse , elle nous sait mère et fille . Alors on se place dans des rangs différents , d'abord moi , puis , cinq ou sept rangs derrière , ma mère . On passe , c' est mon tour , je suis dirigée vers le transport ; je guette , surtendue , mais confiante dans mon subterfuge , et , sur l' assez bonne mine de ma mère , Mengele veut la choisir pour le transport . La femme médecin dit « Non » et la renvoie au camp .

Choc ! Je ne comprends pas , l' inacceptable est arrivé . Alors , saisie de désespoir , je sais seulement qu' il faut l' aider , je ne réfléchis plus , je fais une boule de sous-vêtements que je m' étais « confectionnée » pour qu' elle la vende contre du pain , un pyjama rayé que je portais , son pantalon remonté sous ma robe , et je crie à ma mère de la prendre , tout en balançant au loin ma boule . Elle se défait et ma mère n' ose pas la prendre . J' ai fait le pire , j' ai attiré l' attention sur nous , sur elle .

Lorsque la sélection est terminée – nous étions dans le dernier tiers , j' avais espéré qu' ils seraient moins vigilants – , le troupeau choisi est dirigé vers le terrain vague , de l' autre côté de la pente , là même où nous étions parquées le matin de notre arrivée dans le B III .

À l' instant même où j' y mets les pieds , poussée par mon désespoir , sans réfléchir un instant , je m' élance de toutes mes forces vers le coin où , entre le bout de la première baraque et la limite du camp avec les barbelés , se trouve une masse de Häftlinge , pour me noyer parmi eux et disparaître . Je suis cueillie par une Blockowa qui va m' en empêcher . Elle me ramène vers une femme SS là où les sélectionnées pour le « transport » sont assises maintenant , entourées de tous côtés de gardes SS armés .

La femme SS commence par me gifler . Je suis immobile , mains plaquées contre mes cuisses , toute ma douleur s' exprimant en révolte , concentrée en un seul faisceau de mon regard enfoncé de toutes mes forces au fond de ses yeux . Je ne pense plus , je suis ballottée . Elle , blondinette , toute petite , se démène , s' agite ; plus elle me gifle , plus je me tiens droite .

« À genoux ! » , hurle -t-elle en continuant à me gifler , à me battre .

Rien n' y fait ; je suis de pierre et ne la quitte pas une seconde du regard . Fatiguée , irritée de ce duel , elle hurle , demande qu' on apporte un fouet .

Ce fouet arrive , cuir noir tressé en plusieurs branches , au bout desquelles est accroché du plomb . Et elle continue à me battre .

Je me sens mieux , je suis ailleurs , engloutie dans une douleur qui ne touche plus mon corps , mais est au-delà . Elle a gagné , je ferme les yeux , ne voulant plus les perdre . Le duel est terminé .

Vers midi , on apporte à manger , on est toujours assises , les détenues amènent plusieurs gros barils brûlants . Est -ce que ma mère est parmi elles ? Non ? Alors je me glisse près des barils , engage une rapide conversation en chuchotant : « Glisse -toi par terre , seule , c' est moi qui me lève . » Je détourne ma tête de l' accompagnatrice , qui part ailleurs . La vie dans le camp est suspendue au transport . Pour les autres Häftlinge dans les baraques , interdiction de sortir , de franchir les espaces ouverts entre les baraques , c' est le plus dangereux ; mon cœur bat au bout de mes doigts .

Baraque après baraque , je glisse , je glisse , je cours , je colle aux parois , enfin je suis dans « notre » baraque , la dernière . « Ta mère n' est plus là , elle est dans la première , de l' autre côté . »

Tout est à refaire . Le plus dur est de franchir ce désert nu , l' allée centrale ! Toute ma peau n' est qu' yeux , oreilles – huit baraques , de l' autre côté , et le réservoir . Les minutes , les pas s' étirent , interminables – finalement j' y suis , c' est la dernière . « Où est -elle , celle que j' aime ? »

Je glisse , cherche de tous les côtés et , subitement , là , à trois mètres de moi , seule , en face , mes pieds sont vissés au sol , incapables de bouger . Oui , ce beau visage , au front haut , au nez droit , les lèvres charnues qui tremblent . Ce regard qui est mon soleil , à travers la distance , nous nous regardons , toutes tremblantes , nous sommes vivantes , avec nos larmes qui coulent , les bouches qui sourient . L' incroyable est devenu vrai ! Le temps est suspendu , j' arrive à peine à m' arracher du sol pour nous toucher les bras ouverts .

Je me souviendrai plus tard de cet instant privilégié quand , au théâtre Herode Atticus à Athènes , j' ai vu Anna Synodinou jouant le rôle d' Iphigénie en Tauride et découvrant soudain Oreste venu à sa recherche . Elle était restée aussi rivée au sol quelques instants avant de rejoindre son frère retrouvé , l' élan intérieur ne trouvant pas momentanément son interprète corporel .

Nous nous sommes à peine étreintes qu' un bruit sourd arrive de la fenêtre . Une jeune femme , petite souris grise , saute par la fenêtre à l' intérieur et disparaît dans la foule qui se referme sur elle . Deux secondes après , la femme-médecin du Revier enjambe la même fenêtre , hors d' haleine , regarde autour d' elle en cherchant celle qu' elle poursuivait et qui a disparu dans la foule . Je me détourne , mais trop tard , elle a vu mon visage . Nous sommes là , dans cet espace restreint , moi et mon visage , bien reconnaissable même dans la foule .

– Du bist auch ausgerissen ? ( « Tu t' es aussi échappée ? » )

Et elle m' attrape par le cou .

– Bitte , lassen Sie mich mit meiner Mutter ( « Je vous en prie , laissez -moi avec ma mère . » )

– Los , los ! ( « Allez , avance ! » )

Ses griffes s' enfoncent dans ma chair , elle me tire , me pousse vers l' entrée de la baraque , à travers la masse des détenues qui s' écartent , apeurées .

Dans l' étroit couloir de l' entrée , je lui crie : « Bitte , bitte , lassen Sie mich mit meiner Mutter ! » ( « Je vous en prie , je vous en prie , laissez -moi avec ma mère ! » )

Je sais que c' est la pire des choses , à ne jamais dire ici , mais je n' ai plus rien à perdre . Je me jette à genoux , je m' accroche au sol , je tends mes bras vers ses chevilles :

– Bitte , bitte ! ( « Je vous en prie , je vous en prie ! » )

Les coups pleuvent , gifles puissantes , le sang coule de mon nez , des coups de poing , des coups de pied .

– Was ist los ? ( « Qu' est -ce qu' il y a ? » )

Tanja , la Blockälteste , arrive :

« Sie war auch im Transport . Sie ist ausgerissen . » ( « Elle était aussi du groupe du transport . Elle s' est échappée . » )

– Bitte , bitte , lassen Sie mich mit meiner Mutter ! ( « Je vous en prie , je vous en prie , laissez -moi avec ma mère ! » )

Je la supplie à terre , la bouche pleine de sang :

– Aber lasse Sie doch ! ( « Mais laisse -la donc ! » )

– Nein , du mußt gehen ! Los , raus ! ( « Non , tu dois partir ! Allez , sors ! » )

Elle me pousse devant elle , ses griffes de prédateur dans ma nuque . Franchissant la porte , nous nous trouvons face à face avec Mengele .

– Heute brauchen wir keine mehr . Morgen werden wir wieder registrieren . ( « Aujourd'hui , nous n' avons besoin de personne d' autre . Demain , nous ferons un nouvel enregistrement . » )

– Nein , du sollst gehen nach dem Weg ! ( « Non , tu dois rattraper la route ! » )

Il faut courir pour rattraper le transport qui est déjà éloigné .

Haletantes , on arrive à la hauteur du dernier rang . Elle prend par le bras une détenue :

– Hast du hier jemanden ? ( « As -tu quelqu'un ici ? » )

– Nein , ich bin allein . ( « Non , je suis seule . » )

– Hast du nicht hier eine Mutter ? ( « N' as -tu pas ici une mère ? » )

– Nein .

– Geschwister ? ( « Des frères , des sœurs ? » )

– Nein .

– Freundin ? ( « Une amie ? » )

– Ich bin ganz allein . ( « Je suis toute seule . » )

– Dann du wirst bleiben und du gehst … ( « Alors tu dois rester et toi tu vas partir . » )

Elle me tourne vers elle avec ses griffes , serrant mon cou .

– Und du wirst krepieren wo du gehst und deine Mutter wird krepieren hier und beide werden KREPIEREN . ( « Et tu vas crever où tu vas et ta mère va crever ici et vous deux vous allez crever . » )

Pendant qu' elle s' agitait , elle se repaissait de mes douleurs et de la passivité à laquelle me réduisait mon impuissance de captive .

La masse des détenues à l' entrée s' écarte , apeurée , elle me tire , me pousse vers la sortie .

Dans ma lutte pour survivre , quels avaient été mes moyens face aux mitrailleuses , à la chambre à gaz ? Ma seule détermination était la présence de ma mère , ancrée dans mon cœur . Foudroyée , acculée aux extrêmes , à quoi pouvais -je me raccrocher ? Au centre de mon corps se creusait une douleur dévorante .

Un mois après , je me suis imposé : « Continue à faire les gestes ! » Mais quels gestes ? Je suis non seulement privée de liberté , mais seule , dans le vide ! Je ne pleure plus mais ressens toujours cette douleur au plus profond de moi-même , enfermée en moi et moi en elle . Elle ne siégeait pas dans la tête . Non , mais dans la poitrine , entre les deux seins , au creux de la poitrine et un peu plus bas . De là , par mille vaisseaux , elle envahissait , se ramifiait et irriguait tout mon corps . Elle m' isolait , m' enfermant comme à l' intérieur d' un bloc de glace . Les sensations passaient devant moi , mais désormais , plus rien ne m' atteignait , hormis cette douleur , sèche , sans larmes .

À huit par baraque , je vis la séparation d' avec mes parents sur le tranchant d' un couteau . Un bouleversement est survenu en moi , mais je n' ai pas les outils pour l' analyser , le raisonner . Je lutte seulement en me récitant des poèmes , mais le plus cruel est de ne plus savoir ce que c' est qu' aimer . Mon instinct de vie me fait lutter pour ne pas somnoler , sans avoir une conscience aiguë , au moins ne pas tomber dans cet état larvaire , premier pas vers la mort .

Je me souviens :

« Voyez , mes chers frères , ce que nous sommes . Nous sommes de la poussière . En quel état de grâce le Seigneur a créé Adam et l' a placé au Paradis . »

De longues semaines ont passé , l' avance des Alliés progressait et il a été décidé de transférer les détenues encore capables de voyager vers l' ouest pour empêcher leur libération par les Russes . Ce fut donc le départ d' Auschwitz dans les mêmes conditions sordides que celles de notre arrivée , mais je me trouvais désormais seule .

Arrivée . La lune nous regarde , indifférente . Serons -nous encore en vie quand , demain , ce sera le tour du soleil ? Nous , épuisées , témoins des joutes muettes , sadiques dont nous sommes les marionnettes passives .

Une route assez large , toute droite dans un sol sablonneux . Nous sommes dans la Limburger Heide , au sol acide . Quel pH ? Je l' ai oublié , je l' ai appris dans une autre vie . Des deux côtés , une forêt de conifères au parfum humide , arbres enracinés dans la sécurité de la terre .

Se laver , s' épouiller , comme à l' arrivée dans les autres camps , en abandonnant tout .

La silencieuse . Je n' ai avec les autres que les stricts échanges nécessités par cette vie communautaire . Je vis avec mes souvenirs .

Mes dents commencent à me faire souffrir , j' ose sortir de ma rangée pendant l' appel pour dire à l' officier SS , la tête haute , poliment mais sans quémander : « Regardez mes gencives , j' ai le scorbut » , en ajoutant calmement : « Est -ce que je pourrais avoir un peu de vitamine C ? » Et , contre toute attente , j' ai reçu une série d' injections de vitamine C , qui m' ont été administrées par une infirmière venue spécialement pour moi .

Alors que mes rêves sont restés le plus souvent dans la brume , je me souviens avec une clarté poignante d' un rêve survenu début octobre à Bergen-Belsen . Nous étions couchées sous une grande tente militaire , sur une mince couche de paille humide , j' étais entre Alice et Véra . Dans le rêve , un train roule au milieu d' une belle campagne ensoleillée . Dans un wagon à bestiaux , aux deux portes grandes ouvertes , dont l' intérieur est illuminé de jets de lumière éclairant un grand piano à queue noir , ma mère , heureuse , y est en train de jouer . J' ai oublié ce qu' elle jouait et quelle était sa tenue , je crois que c' était en Häftling , la tête rasée . Mais il en ressort une très forte impression de liberté , de joie gourmande . Rétrospectivement , j' ai pu vérifier , après mon retour , que ce rêve coïncidait avec la période de sa mort à Auschwitz , c'est-à-dire avec sa libération .

Je hais cette robe qui m' a été attribuée , lie-de-vin , immense , aux ailes de chauve-souris qui s' épanouissent et ne descendent même pas jusqu' aux poignets . Autour du cou et à l' extrémité des manches , une décoration bordée de motifs style feuille d' acanthe en noir . Le tissu n' est pas en laine , c' est un textile froid , rêche , trois fois ma taille , imprégné de la transpiration de l' énorme femme à qui ça a appartenu . Je ne veux pas penser à elle , mais cette odeur m' obsède . Alors un jour , à Bergen-Belsen , malgré le froid , je la lave . Elle a mis des jours à sécher .

La progression des troupes alliées nous a conduits à une nouvelle destination , au sud , près de Buchenwald , dans les mêmes conditions sordides de déplacement .

Si jusqu' ici l' été avait été torride , c' est maintenant à l' opposé que nous nous trouvons les pieds dans la neige , sans bonnes chaussures , l' extrémité des doigts gelée . L' estomac vide gargouillait après nos repas qui consistaient en une soupe , plus précisément de l' eau chaude , intitulée soupe , ingurgitée à midi , corps vide , en grande détresse , en l' absence de sommeil , et de nourriture . Le vent glacial s' engouffrait sous nos vêtements et , en l' absence de sous-vêtements pour nous protéger , il s' insinuait , cruel , tout le long des cuisses , du ventre , le long des bras .

Je passe deux jours dans l' infirmerie bien chauffée , je savoure du pain dans du lait . Puis la marche du temps s' efface , imprécise , obscurcie , ponctuée par les dimanches .

Très bref répit dans cet état d' affamée continuelle , on me donne une fonction d' aide-cuisinière pour éplucher les légumes . Elle sera malheureusement très brève . Les femmes SS , bien nourries , profitaient de la liberté que leur laissait notre travail pour se livrer à des ébats sans pudeur avec leurs mâles , rubiconds , aux cheveux poivre et sel , dans les locaux , sur les tables de la cuisine . Je n' avais alors que l' expérience des rapports entre lapins , chiens , chats , chevaux . Même l' ardeur des étalons ne me paraissait pas dénuée d' une certaine tendresse . S' il est déplacé de parler de moralité ici , je ne sais où trouver de la tendresse dans les « lapinades » à la va-vite de ces femmes . Ces exercices ne m' intéressaient pas . Je leur tournais le dos et en profitais pour manger ce qui était à ma portée .

Deux sœurs détenues travaillaient aussi à la cuisine . Elles se déplaçaient comme des tours , parlant aux autres détenues avec le mépris cinglant d' une chaisière d' église pour une pécheresse ou d' une mère maquerelle pour ses protégées . Par contre , à l' égard des SS , elles exhibaient des sourires fielleux , douceâtres comme de la mayonnaise . Leurs lèvres grasses , leurs gestes empreints d' onctuosité , tout transpirait la servilité , comme leurs réponses inconditionnelles aux moindres battements de cils de leurs maîtres .

Au bout de quelques jours , leurs intrigues m' ont écartée de ce poste envié qu' était le mien . On m' a affectée à la décharge , à la sortie d' un bain , d' immenses paniers contenant des cargaisons de douilles . Par chance , le contremaître a réagi violemment à l' égard de ma présence , cette adolescente gringalette risquait de provoquer un accident , au moins de compromettre le bon fonctionnement du service . C' est la même remarque qu' avait faite le Meister à l' usine quand on m' avait mise à un poste trop dur . J' ai donc été affectée à une table rectangulaire où défilait une chaîne de contrôle ; il fallait utiliser des appareils de haute précision pour mesurer les douilles . Ici enfin , j' étais en mesure , avec mes faibles moyens , d' agir contre le Reich . Aussi , consciencieusement , je me suis mise à saboter , dans mon petit domaine . J' ai essayé d' inciter certaines codétenues à m' accompagner , mais , devant leur peur , l' allure moucharde de certaines , je me suis rétractée en apparence , craignant d' être dénoncée . En réalité , j' ai continué à saboter , avec une volonté et une volupté féroces , tout en étant en permanence aux aguets , en surveillant les femmes SS qui faisaient la ronde derrière moi .

À Noël , à Duderstadt , j' ai reçu mon plus beau cadeau , donné par la petite Lili , un oignon qu' elle avait réussi à se procurer . Dans ce dénuement extrême , à la fois du corps , du cœur et de l' esprit , ce cadeau est resté un des plus merveilleux de toute ma vie .

Notre séjour ne s' est pas prolongé , en avril 1945 , nous avons à nouveau été embarquées dans nos « trains spéciaux » , en direction du sud , devant l' avance des Alliés et nous nous sommes retrouvées à Terezin , en Tchécoslovaquie . Nous approchions de la terre natale

Dans le wagon vers Terezin , dernière escale de notre périple , quelques portraits demeurent :

Esther – mélange d' une biche et d' une vierge de Van Eyck , même en camp de concentration .

Ila – plus placide , l' air toujours proche de celui d' une Vénus de Botticelli .

Vermicke – toute en jambes ; bras amaigris ; yeux bleu pervenche , passifs ; lèvres pulpeuses , boudeuses ; oreilles décollées .

Sa mère – même corps , mêmes oreilles , mais seins et ventre plissés , yeux sombres charbonneux , cheveux grisonnants , vieille paysanne vidée de sa sève .

La tante Meilmer – vieille paysanne , arrachée à sa terre , en apparence quinze ans de plus que ma mère .

Elles étaient là !

On habite sur une planète dont nous sommes les nouveaux esclaves , tous condamnés à mort sans en connaître la date . Mais , raffinement suprême , on nous fait bénéficier de toutes les tortures imaginables pour le corps et l' esprit . Désolation , dépression en moi ; je ne suis plus invulnérable , mais détruite . À l' époque , j' ignorais encore ce qui s' appelle dépression . Quand tout s' est éteint , on pleure aussi longtemps qu' on en a la force , puis on reste dans l' obscurité , hébétée , indifférente . Mais , à l' isolement , la solitude , je réagis encore , j' obéis à ma nature , consciente de ce qui me reste de force .

Mon état de santé n' est pas brillant , troubles intestinaux . Malgré cela , ma faim , ma plus fidèle compagne , continue à me tenailler . La plupart du temps , je flotte entre sommeil et veille à cause de l' épuisement . Combien de temps vais -je encore pouvoir tenir ? Je pose la question à la doctoresse au bras coupé . Elle n' est pas très encourageante . Heureusement , j' ai aussitôt oublié sa réponse . Appa remment je veux vivre . J' essaie de parler à ma voisine comme à une amie très chère , je la priais de ne pas me lâcher , de ne pas m' abandonner . Je voulais vivre . J' avais besoin d' elle , nous avions besoin l' une de l' autre . Miraculeusement , combien de temps après , je ne me souviens pas , on arrive à hauteur d' un poste de la Croix-Rouge . Ils ont demandé aux Allemands de permettre de nous nourrir . Ils acceptent . Je prie celle qui est près de moi de m' aider , je voulais récupérer . J' ai pu sortir du wagon , mais je suis très affaiblie pour marcher . Mes jambes ne peuvent plus me porter mais sans elles je serais morte de faim . Le poste de Croix-Rouge est installé dans une petite pièce de la gare jusqu' où il faut marcher . Aidée , j' y arrive et là , enfin , je recommence à vivre .

J' attendais avec une heureuse impatience , même ainsi de retour au wagon , dans la beauté de cette matinée . Je regardais ce pain doré qui allait bientôt être le prochain plaisir pour ma bouche et calmer ma faim au lieu du pain noir , âcre , au goût de sciure . Cela demandait encore un certain nombre de gestes de la part d' Ila : nettoyer son couteau , se livrer à des calculs scrupuleux concernant le poids et le volume des tranches . Je lui faisais entièrement confiance et me distrayais en m' inspectant . Sur la pointe des pieds pour être éclairée par la fente du wagon , je me regarde dans un éclat de glace trouvé sur la voie ferrée . Depuis quelque temps , mes cheveux poussent et me réveillent comme si , couchée en chien de fusil sur le sol du wagon , j' avais une brosse sous ma tête … Donc je suis vivante si mes cheveux poussent et , alors que je me suis soulevée sur la pointe des pieds , le soleil touche mes doigts agrippés à la fente du wagon ! À l' allégresse de mon cœur devant la masse des fleurs blanc-roses des pommiers , de l' herbe nouvelle où brillent mille gouttes de rosée , à la jubilation de la nature dehors répond ma jubilation secrète intérieure .

Ce répit friable a été de courte durée . Comme le grondement d' un orage lointain , un bruit sourd envahit progressivement le ciel , on reconnaît bientôt le vrombissement de moteurs d' avions qui se rapprochent ; il s' intensifie , envahissant tout l' espace du dehors et du dedans , et ma joie éclate . Exaltation ! Venez , leur ai -je dit , bombardiers implacables ! Vous êtes bienvenus , l' orage éclate ; où vont -ils ? D' autres maisons , d' autres villes vont se transformer en dessous en Pompéi moderne . « Ils » ne pourront plus tenir , la fin est proche , les avions arrivent comme l' orage qui gronde de plus en plus fort . La joie m' envahit . Je sens devant moi le printemps qui éclate , en moi la résonance de ces moteurs , je jubile . Qu' ils bombardent , peu importe les risques que nous courons , qu' ils bombardent ! C' est la fin .

Dans cette lumière nue de mai , une joie inouïe me remplit , se transforme en jubilation sauvage à l' approche des avions alliés . Leurs vrombissements monocordes s' intensifient , ponctués d' explosions de plus en plus rapprochées , grandes orgues de notre époque qui annoncent la fin de la guerre , la fin des heures de prison , la défaite de l' Allemagne de Hitler et la victoire de nos Alliés . J' exulte , quelle merveille je vis ! J' assiste à cette arrivée des Alliés . Peu importe que je sois , une fois de plus , piégée , emportée dans ce wagon , alors que je sais que je peux mourir dans un instant , dans quelques instants . Maintenant , rien ne peut m' entamer , je suis envahie par cette jubilation sauvage . Elle est comme celle que j' ai vue des années plus tard , dans un bateau de pêche grec , quand , un jour de grosse mer , le capitaine , trapu , vigoureux , paysan de la grande plaine liquide , chantait , chantait de joie , debout à son gouvernail , les jambes écartées , flattant et provoquant la mer démontée . Je regarde Ila , le wagon tremble trop , elle a arrêté son geste , nous attendons l' une à côté de l' autre que ça passe , comme des bêtes sous la pluie .

L' orage est tout proche , les vagues de bombardement tombent là , les avions piquant sur nous et rasant presque le toit des wagons , les détonations , des rafales de mitrailleuses nous entourent . Je ressens le besoin de me rapprocher du milieu du wagon , où je reste accroupie , le thorax plié le plus bas possible entre les cuisses écartées , les avant-bras croisés au-dessus de la nuque , elle-même protégée par nos mains . Repliée sur moi , comme une huître , je continue à percevoir des sensations par ma peau . Une nouvelle rafale survient qui troue la paroi du wagon où mon dos s' appuyait . Dans ce bruit assourdissant , j' entends un cri déchirant . Soudain , je sens de la chaleur sur mon crâne . Est -il blessé ? Je bouge mon corps sans ressentir de douleur mais en touchant mon crâne , j' ai un contact humide avec une matière poisseuse qui descend sur mon front , mon nez quand je redresse la tête . En face , Ila a la même position que tout à l' heure , ses belles jambes étendues , ses cuisses dénudées , mais son crâne est défoncé et l' éclat d' une bombe a projeté sur moi son cerveau , substance épaisse , crémeuse , sanguinolente . Esther a un visage terrifiée ; après un long silence , elle pousse un hurlement de bête blessée à mort : « Ila a a a a ! »

Quand le bruit s' apaise , une femme SS nous ouvre la porte ; vacillantes , nous , encore vivantes , sortons du wagon , titubant , courant , rampant . Il n' y a pas d' arbres pour se dissimuler , mais seulement des blés encore trop bas . Je souhaiterais me cacher sous de gros buissons , des taillis feuillus . Je me fais la plus petite possible , en essayant de rentrer sous terre . Comme une bête sous l' orage , j' attends que ça passe avec pour toute émotion une froide curiosité . Finalement , les avions s' éloignent et on nous fait rejoindre notre « sleeping » . La nuit s' avance , dans le wagon , le corps d' Ila est toujours là , sa tête défoncée , entourée d' une odeur douceâtre , plutôt écœurante , de sang séché . Sa tête est défigurée comme a dû l' être celle de mon père . Je pense à ma mère et souhaite qu' elle ne connaisse pas une pareille tragédie .

Quelques souvenirs me restent de Terezin , avant la libération .

Je revois Vera sous la douche , secrétaire des SS , grand corps gras , tout en volume , seins généreux , ventre , fesses , cuisses , corps bien nourri , gorgé de sperme . En comparaison avec les autres corps de femmes jeunes mais décharnées se dégageait une impression obscène . Moi qui n' avais jamais été ni pudibonde ni jalouse , je le deviens subitement par contraste .

C' est la veille de mon anniversaire et ma seconde naissance . Une codétenue , la petite Lili , nous apprend , tout excitée , l' arrivée des Russes . J' y crois à peine , puis ma première pensée est pour ma mère . Qu' est -elle devenue ?

Les SS ont disparu . Pour sortir du camp , je me précipite vers la baraque de l' entrée . La grande porte se referme avec un claquement sec , c' est la nuit dans ce bâtiment de l' entrée , contrastant avec la cour ensoleillée ; glacée d' épouvante , j' ai le souffle coupé . Tous ces cadavres empilés jusqu' au plafond donnent chacun l' impression de fixer comme un individu malveillant cette intruse qui ose leur rappeler la vie . Montagne de cadavres , prête à tomber sur moi , à m' enserrer entre leurs membres glacés , à m' étouffer , à m' ensevelir . Et personne pour entendre mes cris ; puis quelques instants pendant lesquels je suis incapable d' articuler un son , incapable de bouger mes pieds , pétrifiée , comme rivée au sol . Enfin , je m' arrache à cet ensorcellement , je recule , touche la porte . Vais -je seulement pouvoir l' ouvrir ?

Dehors , à l' air libre , d'abord avec des pas précautionneux de voleur , je traverse la cour . Sortie de cette horrible trappe , je referme la porte . Une fois là , sous la voûte de l' entrée , je me mets à courir éperdument , haletante , autant que mes forces diminuées me le permettent , les genoux flageolants , jusqu' à ce que , le cœur fou , hors d' haleine , pour ne pas m' écrouler , j' entoure de mes bras le tronc d' un vieux platane qui me tend son amitié silencieuse comme la main tendue d' une amie et permet de me retrouver , de ne plus entendre les battements désordonnés de mon cœur qui se répercutent jusqu' aux extrémités .

Je retrouve mes forces et descends vers Terezin , entourée des champs de maïs dorés et verts . Des bruits , d'abord vagues au loin , se précisent , cris de joie de la foule délirante des esclaves libérés , laissant éclater leur joie et acclamant le défilé des chars et des camions de l' armée russe sur la route . J' arrive là parmi eux , mais , comme dans un rêve , j' assiste d'abord à l' événement sans y participer . Passe une superbe voiture décapotable avec des officiers , c' est le moment où je rejoins enfin la réalité , je me joins aux vivats . Les officiers me font monter sur le marchepied et m' offrent à boire . Puis je me dis : « Et après ? » Profitant d' un ralentissement à un virage , je me glisse hors de la voiture .

Aujourd'hui , les souvenirs de mon incrédulité puis de ma joie sauvage se mélangent à l' angoisse de ma séparation . Cinquante-huit ans après , la blessure demeure toujours ouverte , inguérissable .

Le lendemain , vingt-quatre heures de pillage libre pour les autres . Pour moi , je refuse absolument de rentrer dans les maisons , cette idée même me soulève le cœur . D'ailleurs , assez rapidement , les cavaliers cosaques vont disperser la foule . Mais je tiens cependant à suivre mon instinct stratégique , je m' oriente vers une usine désaffectée , transformée en grenier , sur un tertre , où se trouve du chocolat . En montant , dans la broussaille , je bute contre quelque chose de dur qui s' appuie sur ma poitrine , côté cœur . Je veux écarter cette branche , mais en regardant de plus près , je vois qu' il s' agit d' un objet métallique , noir , luisant . Le regard , en remontant , arrive sur le canon d' un fusil avec au bout un homme au regard haineux , un Russe qui me menace . Il finit heureusement par reconnaître ma condition de déportée et me laisse en paix . À mon retour , sur le pont , les Slovaques m' enlèvent mon sac , mais je ne reviens pas sans ce que , prévoyante , j' avais caché .

Les ex-détenus profitent de leur liberté recouvrée pour maltraiter leurs anciens gardiens . Je n' y trouve aucun plaisir , au contraire , j' en ressens du dégoût à voir se répéter des situations aussi avilissantes .

Le lendemain , un médecin m' examine , j' ai une myocardite . Les médicaments ? On en espère bientôt . Je veux m' en aller tout de suite . Je crois que pour la première fois depuis mon arrivée à Auschwitz , j' ai peur de mourir . Dans cet endroit , le typhus règne . C' est le cas d' une autre déportée , cette pauvre Trude . Je ne veux pas devenir une autre Trude , mourir après la libération . Je décide de ne pas attendre les transports qui doivent nous rapatrier dans nos pays respectifs car cette attente peut durer des semaines . Je cherche et trouve une camarade qui accepte de tenter l' aventure avec moi .

L' eau était le premier élément qui nous obsédait , d' elle dépendait la vie . Alors , dans les premiers instants de liberté , nous avons reçu un gros sac plein d' aliments , cadeau d' êtres humains libres à celles qui ont subi le vide douloureux de la faim , pour le leur faire oublier .

Une fois réglé ce premier problème vital , il fallait rapidement fuir ce camp . Il n' était pas question que j' attende des jours les transports qui devaient être organisés pour notre retour , au risque d' être rapidement détruite par le typhus qui sévissait . Je devais donc régler d' urgence deux problèmes pour mener à bien cette expédition de retour en Hongrie .

D'abord trouver une camarade qui accepte de faire la route de retour sans être désespérée à la première difficulté et qui sache supporter les incertitudes du chemin .

Et surtout , il fallait que je puisse compter sur mes pieds . Mes chaussures étaient en piteux état et il était donc indispensable que je sois mieux chaussée . La solution surgit en croisant un groupe de SS sous garde russe . En examinant leurs pieds avec une attention que je n' avais jamais accordée jadis à ces extrémités masculines , je repère un prisonnier qui doit avoir ma pointure et dont les chaussures sont en excellent état . J' accoste donc la sentinelle russe et lui explique par des gestes mon problème en lui montrant mes pieds et ceux du prisonnier . Je me suis fait parfaitement comprendre . Le SS est sorti du groupe , il doit se déchausser . J' essaie ses chaussures . Elles sont parfaitement à ma convenance . Je les garde et lui donne les miennes . Ce sera le seul cadeau qu' à travers son armée le gouvernement allemand me fera , en reconnaissance de ma villégiature et de celle de mes parents dans sa station d' Auschwitz .

Maintenant , bien équipée , je pouvais partir , ayant réussi à trouver une autre fille , intrépide comme moi , et encore en état de prendre la route .

Une nouvelle aventure commençait . Le surlendemain , à l' aube , debout sur la plate-forme d' un vieux camion , entre terre et ciel , nous quittons Terezin . Il y a surtout des hommes , dont les corps , protecteurs , me soutiennent dans les virages . Personne ne parle . Dans la lumière du matin , l' asphalte argenté de la route se déroule sous le capot du camion qui semble l' avaler au fur et à mesure qu' on avance . Paysage plat , à peine vallonné , l' horizon nous entoure , sans barbelé , sans limite , et le vent doux de mai sur mon visage et sur mon cou m' apprend que je respire , que j' existe d' en haut , de mon crâne rasé jusqu' à chaque extrémité de mon corps . Un mot revient , surgit , merveilleux , têtu , obsédant , LIBRE . Je suis libre et ma liberté au goût sauvage se matérialise . La sensation de vitesse fait surgir une impression physique de jubilation , mais , dans ma tête calme , l' étonnement se mêle à l' évidence . Au milieu de ces corps d' hommes , protecteurs , je suis légère , sans corps . Je me sens libre comme sur mon cheval Dacos . Puis , par rafales , les images de ceux qui sont restés à jamais . Ma mère , où est -elle ?

On dort dans un foyer . Pendant trois jours , en fonction des lieux où l' on donne à manger , j' apprends la topographie de la ville , une belle ville paraît -il . On découvre dans ce foyer un grand nombre de pots de moutarde douce et je la dévore , sans pain , sans rien , pour avoir l' impression d' avoir assez mangé .

Dignement assises dans un compartiment confortable parmi les officiers russes , le quatrième jour de notre séjour à Prague , Joli et moi , nous partons vers Bratislava , l' ancienne Pozsony hongroise , dans des conditions privilégiées , toujours dans les vêtements d' Auschwitz , mais cette fois -ci lavées , propres , confortables , dans un wagon de première classe , avec des officiers russes , on ne peut plus gentils . Parmi eux , deux chanteurs d' opéra qui nous chantent du Boris Godounov , du Moussorgski , tout en donnant , volubiles , des explications détaillées en russe . Pendant la nuit , quelque part en Slovaquie , l' armée russe détache la locomotive de notre train et les officiers disparaissent . Nous restons deux jours dans une petite gare de province , dans la campagne isolée , sans nourriture . On est nombreux à attendre le passage d' un train qui ne vient pas .

La nuit , par terre de nouveau , la promiscuité des camps ; à chaque bruit , on sursaute , on court dehors , pleins d' espoir .

Le deuxième jour , mon esprit d' aventure , ou plutôt la faim , me tenaillant , je me hasarde derrière la gare . Partout étincelle le soleil sur les gouttes de rosée , arbres fruitiers en fleurs , herbe verte et l' espace . J' ai envie de m' allonger au soleil . Heureusement , il reste encore une partie de moi qui , comme un chien de chasse , reste en éveil , et , juste à temps , renifle le danger : un groupe de soldats russes m' encerclent , avançant précautionneusement , à longs pas , en croyant me couper l' accès à la gare . Il me reste encore un étroit couloir vers la gare et je leur échappe de justesse avec quelques mètres d' avance . Je n' ose plus sortir du bâtiment .

La deuxième nuit , le cirque continue : on s' arrache brutalement du sommeil , du sol , pour courir près de la voie et regarder les trains qui passent , puis on se recouche , épuisés . Finalement , un train s' arrête – des grappes humaines pendent de partout , couvrant les toits . Nous courons le long du train , essayant au moins de monter sur un escalier . Partout la masse compacte fait un mur , pas le moindre centimètre libre . La femme qui court devant moi s' arrête devant une fenêtre , l' officier russe se penche et l' aide à monter par la fenêtre en la tirant en haut par les bras . Par gestes , je lui demande : « Moi aussi et ma sœur ! » , en montrant Joli .

Les deux bras puissants nous tirent , nous élèvent l' une après l' autre . La nuit nous entoure , le train s' ébranle . À la lueur de la gare , je réalise que nous sommes assises dans un compartiment de troisième classe , direction Bratislava . En face de nous , sur le banc de bois , l' officier commence à caresser la jeune femme , une jolie rousse , apparemment tout à fait consentante pour faire l' amour . Alors , pour ne pas être éventuellement impliquée dans la suite , je cache mon visage dans l' épaule de ma camarade , nos bras mêlés , pour donner l' impression de dormeuses appuyées l' une sur l' autre . Au début , la jeune femme participait avec des gémissements de plaisir , mais la soif du Russe , fort bel homme , semble sans limite ; après sept fois , je n' ai pu compter les exploits renouvelés , espérant qu' il nous laissera tranquilles . Il est difficile de simuler le sommeil quand des mains d' hommes grimpent le long des cuisses et attaquent le bas de notre tenue . Les manifestations sonores du couple ont attiré du compartiment voisin d' autres soldats russes . On a beau se défendre , dire qu' on sort d' un camp et qu' on est malades , rien n' y fait . Happées comme par un tourbillon quand des bras d' acier vous saisissent , vous tirent , une voix vous disant : « Bon ! Si tu es malade , tu vas t' allonger avec moi et ta sœur avec l' autre » , on est soulevées comme une plume . Au moment même où je me dis que je ferai l' amour pour la première fois de ma vie et sans en avoir envie , contre ma volonté et avec un inconnu , dont je ne vois même pas le visage , un nouveau venu me libère et , d'après ce que je comprends , dit aux soldats : « Ces deux -la , vous allez les laisser , vous n' avez qu' à prendre l' autre . »

Il nous guide dans l' obscurité vers une banquette plus éloignée , là , toute la nuit , assis entre nous , il nous tient par l' épaule . Je ne ferme pas l' œil de toute la nuit . Au petit matin , je découvre enfin le visage de notre sauveur , il a les traits d' un Asiatique , le calme d' un homme de la campagne de trente à trente-cinq ans . Il pourrait être tatar ou kalmouk . Lorsque je le remercie , sa réponse est simple : « Moi aussi , j' ai une fille . » Puis il partage en trois sa nourriture .

Le train avance avec une grande lenteur et c' est le soir que nous arrivons à Bratislava . Sur le quai de la gare , des soldats russes ivres veulent nous arrêter , hurlant : « Daï mnié tchassy ! » ( « Donne -moi ta montre ! » ) Certains en ont trois ou quatre à chaque poignet .

Le lendemain , dans la matinée , nous arrivons à Budapest . La ville a été bombardée , beaucoup de bâtiments sont détruits . Qui retrouverons -nous ? On envisage les différentes possibilités et nous convenons d' aller à l' adresse de la sœur de Joli .

Dans le train , des gens propres , aux visages bien remplis regardent nos haillons sales , nos têtes rasées . Au contrôleur qui vient demander les billets , je réponds que nous sommes sans papiers , sans argent car nous arrivons à l' instant des camps de concentration . « Si vous n' avez pas de billet , vous descendez ! » Silence épais , pas un mot , pas un geste . Le contrôleur insiste , finalement un homme se lève et paie nos billets . Nous sommes tout simplement incapables de réagir devant l' absurdité déguisée en contrôleur de train . Ce seront les premiers contacts avec nos « compatriotes » .

Finalement , notre odyssée se termine , nous retrouvons Budapest . Mes jambes ne me portent plus et mon cœur bat la chamade . Nous aboutissons chez Miklos . Depuis plus d' un an , c' est la première fois que je dors dans un lit et que je mange à ma faim . Mais je rentre rapidement à l' hôpital .

Je vais y rester six semaines pour soigner la myocardite qui m' a laissée miraculeusement en paix pendant l' odyssée de mon retour .

Désert de solitude . Je ne veux et ne peux parler à personne de ce que j' ai vécu . À l' hôpital , je me sens comme anesthésiée , comme si je sortais d' un long évanouissement . Je ne veux voir personne , ne faire signe à personne , pas d' ami . Je reviens lentement à la vie . Au fond de moi sourd une certaine amertume : « Ça leur est de toute façon bien égal ! » Les filles de salle venaient parfois me voir , mettaient un bras autour de mon épaule , me regardaient en souriant . Tante Yolande m' apportait à manger , ne me demandait rien , s' asseyait longtemps près de mon lit .

Présence apaisante , à côté de mon lit , d' une jeune femme qui vient d' accoucher , belle , aimable , aux chairs fermes , aux seins pleins , aux hanches rondes après ses deux jumeaux . Image idyllique qui me renvoie à la misère de mon corps , comme à celui d' un jeune cadavre de vierge desséchée , bouleversé par la souffrance inscrite dans mes cellules .

Combien d' années il m' a fallu pour apprendre ou réapprendre à interroger , à non seulement accepter mais aussi mettre en doute , à ne pas courber l' échine !

Je voudrais avoir du temps devant moi pour réfléchir et décanter . Qui suis -je ? Je ne le sais plus . J' ai l' impression d' être une pauvre chose , desséchée , ballottée au gré des courants . Les Chinois disent : « L' important , c' est de poser des questions . » Je sais seulement que je voudrais poser des questions mais je ne sais pas comment le faire . Démunie , assoiffée d' affection , d' amour , je ne veux plus me montrer et je surcompense en me raidissant , en me redressant , sauvage , droite , solitaire . Que faisaient mes mains devant mon visage ? Voulaient -elles me réapprendre à parler ? Non , elles se chargeaient plutôt de me taire . Pendant longtemps je ne saurai poser que la question : « Qui suis -je ? Qu' est -ce que je veux faire de ma vie ? » , mais je ne saurai pas comment y répondre . Désert , no man's land , solitude du cœur . Je retrouve lentement le goût de vivre , oui , mais je ruse , c' est une façade utile qui permet de ne pas céder , de ne pas montrer aux autres mes blessures .

À côté de moi , Heygi Vera , beauté mate aux grands yeux humides d' Orientale , nez aux ailes sensibles , grand corps aux seins plutôt lourds , mais de longs membres racés aux articulations fines donnant de la grâce au corps un peu massif . Peut-être est -elle légèrement plus âgée que moi , en tout cas elle est plus mûre et n' a pas mon côté enfant . Je l' écoute , la regarde parler , s' animer , discuter . Sa mère et son père aussi , semble -t-il , sont restés à Auschwitz , comme les miens . J' aimerais savoir comment elle vit cette séparation . Connaît -elle cette douleur qui ne cesse de me tarauder , de me dévorer ? Je me tais par pudeur et aussi peut-être parce que je ne sais plus poser des questions .

Pour moi , depuis Auschwitz , à quelques intervalles près , seule existait l' insécurité !

Ce séjour hospitalier prendra fin rapidement , il aura permis à mon cœur de récupérer . Je partirai quelque temps en Autriche avec Kéa . Mais je n' étais plus l' enfant d' autrefois et je ruais dans les brancards .

À mon retour , j' avais le sentiment d' être devenue un être de plus de cinquante ans qui a tout vu , tout vécu , que personne ne peut plus blesser et que rien ne pourrait plus surprendre . Quelle naïveté ! Je ne parlais qu' avec ceux pour lesquels j' avais une sympathie confirmée , avec les autres il m' était impossible de « faire la conversation » .

Szent László n' existait plus . J' ai repris mes études sans bien savoir ce que je désirais . Par facilité , je me suis laissé influencer par le choix de mon frère . Je me suis orientée vers la biochimie , peut-être parce que le professeur , peu séduisant , savait enseigner avec une telle conviction qu' il s' en dégageait une certaine beauté . Par contre , pendant les heures de viticulture , je me plaçais au premier rang car le beau physique du professeur Kosinsky me rappelait vaguement celui de mon père . Mais sa voix était monotone et si ennuyeuse que je ne pouvais éviter chaque fois de m' endormir devant lui . J' en avais honte et essayais de reprendre le cours , mais , peine perdue , au bout de dix minutes , je me rendormais .

À cette époque , nous avons été amenés à participer à un jugement collectif d' un type particulier . Il concernait une camarade qui avait été surnommée « Stuka » parce qu' elle avait été vue dans le parc de l' Académie en train de faire l' amour , debout , un pied , à ce qu' on disait , sur un banc . Alors , toutes les provinciales vertueuses et arrogantes ont crié au scandale , exigeant l' expulsion de la pauvre Stuka , sans rien exiger à l' encontre de son amoureux . Réunion dans le bureau du vice-doyen , Heller , bon vivant , où il a fallu toute sa diplomatie et ma violente prise de position pour contenter les vestales enragées et jalouses en adressant un blâme ( en privé ) et en obtenant les promesses de Stuka de limiter désormais ses ébats entre quatre murs .

Pendant un an après la Libération , j' ai attendu , espérant avec une volonté farouche , le retour de ma mère , essayant de flairer tous les indices comme un chien de chasse . J' ai gardé l' espoir insensé , indéracinable , jusqu' à la preuve incontestable du contraire , que ma mère était vivante . Finalement , un jour de printemps , une amie m' a emmenée visiter Steiner Stefi au sanatorium de Janos Hegyi de Buda , où elle était encore hospitalisée . Jeune femme originaire de Kaposvár , ancienne codétenue du B III , c ' est elle qui m' a annoncé :

« Ta mère a été gazée , un mois après le départ de votre transport , en octobre . »

Elle m' a ainsi résumé en trois courtes phrases son état après notre séparation , elles résonneront en moi toute ma vie :

Mindig egyedül volt

Mindig éhes volt

Mindig ròland beszélt

Mon rêve s' évanouissait .

Je ne pleurais pas , nos regards se sont croisés un instant et , sans pouvoir prononcer un mot , je suis partie , emportant une douleur térébrante , à la fois morale et physique , se répandant dans tout mon corps . Ainsi se dressait face à moi le mur de la mort .

Comme un forage , quand on creuse un puits artésien , ces trois phrases descendaient de plus en plus profondément en moi jusqu' à atteindre l' eau vive , jaillissant du fond de mon être .

Quelle puissance mystérieuse m' a permis de capter , au-delà de l' atrocité , le moment de sa libération par la mort quand elle a été amenée , début octobre , à la chambre à gaz ? Reliée à elle comme je me le suis sentie durant toute la période de Bergen-Belsen , j' ai pu capter cette libération .

Comment a -t-elle été transportée ? Avec des détenues encore vivantes entassées sur des cadavres ? Comment les a -t-on déchargées ? A -t-elle été obligée d' aller à pied , sous la menace des mitrailleuses , jusqu' à la plate-forme de la chambre à gaz où elle s' est trouvée entassée avec les autres détenues ?

Ainsi mon père , poussé par le canon d' un revolver sur sa nuque , a rejoint la masse des cadavres qui l' attendaient dans la fosse commune , et ma mère a dû être écrasée dans la chambre à gaz par les corps des plus fortes montant sur les corps des plus faibles pour gagner encore quelques instants de vie . Et je me poserai toujours la question : « Quelles ont été leurs dernières pensées ? » Le sens de ma vie serait -il de mourir consciemment alors que mon père et ma mère sont morts ASSASSINÉS ? On leur a volé leur vie et leur mort !

Les trois phrases précédentes de Stefi , le baiser de mon père sur ma main dans le wagon avant Auschwitz sont pour moi des souvenirs indélébiles . Au camp III , nous qui l' avons quitté en octobre , nous avons échappé au tatouage , mais s' il n' est pas visible sur mon avant-bras , un tatouage reste au dedans de moi pour l' éternité .

Je rêverai souvent à ma mère . Je me la rappelle en particulier , revenant du camp de concentration , belle , sereine , un peu triste comme au temps du départ pour le camp . Je veux lui poser la question : « Étais -tu amoureuse de mon père ? Combien de temps l' as -tu été ? » Elle veut retourner à Kaposvár .

« Mais de quoi vivras -tu ? As -tu reçu quelque chose ? – Non rien ! – Alors je viendrai avec toi pour voir ce qu' on peut faire dans cette situation . Il y a si longtemps que je n' avais pas rêvé de toi ! Tu m' as portée neuf mois , tu m' as donné la vie , maintenant , je te porte en moi mais jusqu' à mon éternité dans cette terre ou dans une vie ailleurs ! »

Il n' y a pas de tombe où je puisse , comme les autres , me recueillir , non parce que c' est le jour des morts , mais seulement pour répondre à une nécessité au-dedans de moi . Ces lignes sont une faible , une fragile tentative dans le grand élan de toute ma vie vers vous .

Et me reviennent les beaux vers de Petöfi :

Si un jour tu jettes ton voile de deuil

Accroche -le bien sur la croix de ma tombe

Et , moi , je reviens du royaume de la mort

Pour le rapporter et pour sécher mes larmes

À cause de toi qui m' as oubliée

Et aussi pour qu' il soigne mes blessures

Moi qui t' aime et t' aimerai pour toujours de là-bas .

Debout dans le tram qui passe sur les bords du Danube , j' ai les yeux perdus vers la colline St Gellert qui se profile sur le ciel . Une dame , belle allure , la soixantaine bien conservée , me touche le bras et me dit : « Excusez -moi . Ne seriez -vous pas la fille de Dezsö Kasza ? » Elle ne m' avait jamais vue de sa vie . Stupéfaite , j' acquiesce , mais , idiote , timide , je ne profite pas de cette occasion si inattendue pour lui demander : « Je vous en prie , par lez -moi de mon père ! » … et je la laisse partir , clouée d' émotion mais bouche cousue .

L' absence de mes parents me rongeait , pénétrait en moi douloureusement jusqu' à l' insupportable . Cela me saisissait brusquement , à un moment où tout mon être vivait un instant de bonheur , comblé par la beauté qui m' entourait et entrait en moi . J' en ai le souvenir alors que , près de la forêt , la fraîcheur de l' air embaumait , balayait mon visage et mes cheveux , alors que l' odeur de la terre humide m' imprégnait et que je me tenais d' un seul bras sur la marche supérieure du tram , qui s' enfonçait dans Hüvösvölgy .

Parfois , bien que plus rarement aujourd'hui , dans une rue , à un moment de plénitude , quelque chose me ramène soudain à Auschwitz . Je ne me demande plus , comme là-bas , est -ce possible ? Ai -je pu vivre ça ? Non , je sais , je sens bien que je l' ai vécu . Quelque chose au fond de mon être se creuse de douleur , je ressens une boule au goût âpre qui me révolte et , en même temps , exacerbe ma jouissance de vivre .

Mais cela , je le cache , car peu d' êtres sont capables de sentir , d' assimiler , d' imaginer un mal d' une telle intensité ; quand il ne fait que les effleurer , il déclenche la peur . Il reste donc en moi avec des recoins de tendresse et de révolte inaccessibles . Et ce qui reste en moi , voilà ! C' est ce noyau rond , lumineux , intouchable , comme le souvenir de mon grand-père , au plus profond de moi-même , à la racine de mon être INTOUCHABLE , le lieu secret , protégeant ma semence .

D' autres fois , une peur me glace soudain et me paralyse au souvenir d' Auschwitz . Il m' a surtout fallu réaliser un énorme et patient travail sur moi pour enlever la peur de mes rêves , pour ne plus passer mes nuits à retourner à Auschwitz , ne plus être humiliée , pourchassée , obligée de marcher sur des cadavres , sentir l' odeur des bûchers , être enfermée entre quatre murs , pour connaître le soleil dans mes rêves et enfin vivre de façon que je ne subisse plus mais que je me révolte . Je reste stupéfaite devant la capacité de l' organisme à avoir pu s' adapter dans les pires conditions , à deux exceptions près , la faim et la vue des barbelés !

C' est trente ans plus tard seulement que je comprends ce qui s' est passé en moi . Mes parents n' étaient pas morts pour cette partie de moi que l' on appelle l' inconscient , mais ils étaient seulement sortis de ma vie . Je n' ai pas vu mes parents mourir , je n' ai pas vécu leurs derniers instants , je ne les ai pas enterrés . Je n' ai pas pu accomplir pour eux le rituel , ils ont été jetés dans la fosse commune , comme pendant une épidémie on jette les animaux ou on emporte leur pauvre corps dans un crématoire . Ils ont disparu et , sans le savoir , je les ai cherchés partout . Peut-être est -ce le cas pour chaque homme ou chaque femme . Le père ou la mère continuent à être présents mais ils sont inscrits en filigrane , alors que , dans mon cas , ils n' étaient pas morts . Je les cherchais dans chaque homme , dans chaque femme , et finalement , mes rencontres étaient décevantes , fausses , souvent mal vécues , croyant aimer sans pouvoir vraiment aimer car pour moi , c' était retourner à Auschwitz . Il y avait entre elles et moi un écran sur lequel se projetaient celui ou celle que je cherchais , avec toute la déception de cette vaine attente .

C' est à Fellini , de nombreuses années plus tard , que je dois d' avoir pu lever le dernier barrage au-dedans de moi . Grâce à quoi , j' ai pu enfin aimer en toute liberté , sortir de ce cocon où je m' étais repliée , et voler , délivrée . L' expérience du tournage avec lui , sa personnalité magique , l' autel sur lequel au début je le mettais , revêtu de toutes mes projections , ont étanché ma terrible soif de lucidité , m' ont permis de retrouver ma liberté . Ce sentiment pur , désintéressé , d' absolu , qui s' est développé en moi à l' égard de cet homme de génie , m' a aidée à faire tomber ce dernier barrage .

Après la Libération , je me suis interdit le sentiment de haine , de vengeance , en me défendant d' entrer dans le cercle vicieux « œil pour œil » . Dans l' immédiat et dans l' année suivante , je n' ai jamais rencontré de visage de tortionnaire connu . Mais plus tard , parfois occasionnellement , s' allumaient en moi ces sentiments qui devaient mobiliser toute ma volonté pour être réprimés . Je me suis refusé à classer les Allemands en blancs ou noirs , malgré leur impressionnante responsabilité dans la création des « usines de la mort » . Je me souviens de ma propre lâcheté devant la peur . Surtout , j' ai vécu la cruauté des détenues , sans doute conditionnées par les circonstances . Mais chacun n' est -il pas toujours et partout conditionné par les circonstances ? Cette femme qui m' a séparée de ma mère en jouissant , en se repaissant de ma douleur , était juive , détenue , femme médecin , donc bien loin d' être excusable par d' éventuels sentiments primitifs , qui l' auraient rendue plus facilement docile aux impulsions ! Et que penser des Hongrois ? Dans une ville de 35 700 habitants , il ne s' est trouvé qu' une personne pour avoir le courage de venir nous saluer . C' est pourquoi je refuse de condamner un peuple , quel qu' il soit , en bloc . J' en serai peut-être à nouveau désavouée , rejetée , mais à mon âge , mon expérience me permet de parler ainsi . Même si les hasards d' un visage , d' une image , d' un mot , d' un accent font brusquement surgir en moi une lame de fond .

À Vienne , une nuit de Noël , alors que j' attendais de partir pour l' Ouest , j' étais debout sous un porche , devant moi une cour sous un épais tapis de neige d' où émergeaient des sapins . Soudain , d' une fenêtre éclairée , m' arrive l ' Appassionata , qui remplit ma solitude de beauté . Des larmes coulent , je pense à ma mère devant son piano . Et je me revois seule , à Kaposvár , avec ma mère jouant une sonate de Mozart , Piki notre chien à ses côtés . Jamais on ne pourra déraciner de mon cœur la douleur ni la douceur liées à l' image de ma mère .

Aujourd'hui encore , face à ces arbres , face à l' horizon , au milieu de cette ville synonyme de liberté , où je dors dans un lit , dans des draps propres , où je mange à ma faim , où je suis libre , LIBRE de parler , de me déplacer , d' exprimer mon amour , ma haine , d' agir , il m' arrive encore de prendre le haut de mon bras droit avec ma main gauche , de le serrer , d' y enfoncer mes doigts jusqu' à la douleur pour être sûre que c' est vrai . C' est moi ! Je ne rêve pas , je suis vivante !

Des dizaines d' années plus tard , à Paris , en octobre , je regarde l' après-midi autour de moi . Au-dehors , les arbres se découpent contre le ciel et commencent à roussir , au-dedans , bel espace blanc , paisible , habité d' un mélange harmonieux de quelques meubles , d' objets d' art , de deux portraits de ma mère et de fleurs . J' y habite , c' est mon univers et pourtant une arrière-pensée me dit : « Ce n' est pas moi , ce n' est pas vrai ! » Un peu comme à Auschwitz .

J' imagine et j' espère que , si un jour mon cœur trop usé refuse de continuer à battre et qu' on ne puisse plus le relancer , alors , derrière le MUR , comme un rideau de scène qui se lève , je retrouverai ma mère , mon père , mon grand-père , Kéa , Dini

Qu' est -ce que je cherche sur tous ces visages ?

Un signe ? Un appel ?

Mais , mon père ? Ma mère ?

Coteaux paresseux , ciel gris , un peu comme mon humeur , mais tout verdoie .

Des wagons à bestiaux rencontrés dans une gare , planchers défoncés , bien rouillés , abandonnés , me ramènent à ce voyage , en direction inverse , vers la frontière polonaise . Ma présence à Budapest , comme aujourd'hui en approchant de Kaposvár , est toujours empreinte de dualité , d' ambiguïté .

Le paysage plat , les modestes ondulations des collines , les plantes , les fleurs , tout me parle ; les jardins potagers , si bien soignés autour des petites maisons , tout cela nourrit mon cœur , me donne du bonheur et envie de m' arrêter . Mais le goût amer dans ma bouche me fait chercher le premier avion possible pour m' en aller : tu n' as rien à faire ici , don't indulge , pas de complaisance mélancolique !

Train omnibus pour Kaposvár , ponctué par les arrêts : Kaposújlak – Kaposmérö – Kisfö – Kiskorpád – Jákó Nagybajom . Arrivée à Kaposvár . Je guette . Tout devient « témoin » : les wagons à bestiaux rouillés surtout . Je cherche la plate-forme où cette foule étoilée attendait son embarquement . Le bâtiment de la gare , exactement le même , briques jaunes et rouges , entourant trois fenêtres arrondies , une tête en bas-relief sur une façade .

Une grand-mère volumineuse monte avec sa petite-fille blonde , potelée , aux yeux bleus , encore spontanée , déjà gâtée , petite mémère . Le chemin étroit a changé , les maisons ont disparu . Mais la grange est tout de suite là . Toute tendue : si je pouvais apercevoir un peu du terrain et de la maison de mes parents ! Rien ! Puis , aux aguets toujours , pour distinguer Szarkavar

Reprise de la route , Kiskorpá d , J ákó , Somogyszob , en attendant la correspondance . Jadis , c' était un cocher qui nous conduisait , maintenant c' est un autorail . Kisetalok

Des champs en friche , avec une prolifération de fleurs jaunes sauvages qui chantent toujours en moi pour me rappeler Szent László . Assise à côté d' une blonde à la peau abricot , duveteuse , en face , sa fille , environ dix ans Une gitane est à côté de la petite fille qui la regarde . La cinquantaine , râblée , de beaux yeux ardents , ridée comme moi , elle essaie de refermer son sac à main , délabré , trop plein . La petite la regarde avec dégoût ; échanges chuchotés à voix basse avec sa mère , ponctués par des éclats de rire gras , durs , cruels . Je souris à la gitane , elle répond et m' envoie un baiser , touche affectueusement mon épaule . Nous nous quittons en amies , le cœur réchauffé .

Je m' offre un café infâme au buffet de la gare , puis longe le cimetière . Que faire ? Arriver trop tôt , à l' heure du déjeuner ?

Je m' oriente vers le bourg ; le temps léger , je me réjouis de marcher : voici l' église évangélique , que mon grand-père a fait construire . La maison d' Irma Mara Szeberg a disparu . Au centre , je tombe sur l' établissement thermal , vingt-cinq minutes de nage , dans une eau un peu huileuse , brun sombre ; piscine en plein air , pelouses , beaux arbres . Je pense à Kéa

Quand je demande un billet : « Retraitée ? » « Oui ! » Et je paie demi-tarif , trente ftofrt ( forints ) . Nage délicieuse , allongée , suspendue dans cette eau lourde . Après , j' essaie les bassins intérieurs , 32 °C , un autre , 38 °C , le dernier est encore plus chaud , je l' évite . Plaisir divin de me laisser porter de moments en moments inattendus , ainsi improviser ma vie ! Puis je prends une salade et un dessert , exquis sous les gros platanes feuillus . Dans un bassin chaud discutent deux locaux , des hommes , l' un muni d' un gros ventre rose , l' autre , petit , maigre , sec .

Je me remets en marche à pied , vers Pista .

Je me suis trouvée soudain enveloppée par la chaleur de mon enfance . Pista avait vieilli mais était resté aussi affectueux . Ce sera la dernière fois que je le verrai . Il évoquait encore , comme si c' était aujourd'hui , les travaux et les jours du temps de mon grand-père , pour qui il avait gardé une vénération . Il n' a pas voulu que je reparte à Budapest le soir . J' ai donc dormi chez lui , dans la même pièce que lui et Marie , sa femme , comme si le lendemain nous allions partir pour de nouvelles chevauchées .

Nous avons bu

Tant de rosée

En échange

De notre sang

Que la terre

Cent fois brûlée

Nous sait bon gré

D' être vivants .

François Cheng

( Double Chant )

Rechercher un autre mot
Les mots-clés
Les mots les plus spécifiques du témoignage
mère
corps
visage
détenues
prie
wagon
regard
veux
cuisses
foule
soleil
écuries
peau
seins
beauté
surgit
rasé
crâne
masse
regarde
glisse
bitte
au-dedans
rosée
jubilation
père
cœur
gestes
poitrine
lèvres

MATRICE MEMORY - Logométrie - Mentions Légales - UMR 7320 : Bases, Corpus, Langage - Contact